Editorial 29

Le 20 avril 2006
vendredi 29 septembre 2006
par  CSR

Il est encore tôt pour tirer un bilan global et complet de la mobilisation sociale que la France vient de connaître pendant plus de deux mois. Au moment où nous bouclons ce numéro de Syndicaliste !, la lutte est caractérisée par un recul désorganisé, sans consigne claire des directions syndicales. Comme bien souvent dans les mobilisations interpro, le mouvement syndical éprouve beaucoup de difficultés à organiser un repli tactique une fois que le niveau de mobilisation a atteint sa puissance maximum.

Cette désorganisation s’explique tout d’abord par la stratégie des directions syndicales. Elles sont toutes restées axées sur la question du CPE. A partir du 10 avril, il s’agissait donc de mettre un terme à cette mobilisation qui risquait de rapidement se transformer en crise politique. Pour obtenir ce retrait du CPE, sans être contraint d’intensifier le niveau de mobilisation, toutes les directions syndicales ont accepté de rentrer dans le jeu de l’UMP, et au passage offrir une crédibilité politique à Sarkozy, ce alors que la jeunesse se mobilisait aussi contre la « loi Sarkozy ». Cette loi vise à précariser la main d’œuvre immigrée, ce que dénonce la coordination nationale étudiante ! Ce phénomène montre l’état de décomposition des directions syndicales qui ont accepté de rentrer dans une manœuvre politicienne, digne du bonapartisme (l’homme providentiel) pour éteindre une crise sociale. Au passage tout ce beau monde s’est rallié à « l’intérêt national », même la direction de Solidaires qui s’exprimait dans la presse sur les « risques de tensions sociales » (1) . C’est la preuve que ces directions syndicales, même les plus « alternatives », se sont institutionnalisées et ont perdu leurs repères de classe. En abandonnant tout projet anti-capitaliste, elles sont amenées finalement à se rallier à des manœuvres politiciennes contraires aux intérêts de la classe.

Les directions syndicales sont clairement venues sur le terrain de la bourgeoisie, en faisant des « temps forts de mobilisation » de simples moyens de pression sur le gouvernement. Le syndicalisme est venu s’empêtrer dans une logique républicaine où chaque « citoyen » descend dans la rue pour exprimer son mécontentement. Les contradictions de classe ont disparu dans la bouches de nos représentants. La tactique de la grève a perdu tout sens pour beaucoup de syndicalistes. Il ne s’agit plus de bloquer l’économie capitaliste mais simplement de faire entendre au gouvernement son mécontentement, d’où l’expression infantile et absurde « le gouvernement est sourd ». Le gouvernement, tout comme le patronat, n’est absolument pas sourd mais il défend simplement ses intérêts et il ne s’inquiète pas plus que cela de grandes manifestations nationales bien cadrées et sans perspectives. Ce qui lui a fait peur c’est que le privé a commencé à faire grève et que les étudiants-lycéens lançaient dans de nombreuses villes, avec des sections syndicales, des blocages de grands centres économiques. C’est cela qui a poussé le patronat et le gouvernement à céder. Alors qu’après chaque grande journée de mobilisation traîne savate, le CAC40 faisait un bond en avant, les capitalistes étant parfaitement conscients que la forme de mobilisation choisie par les syndicats institutionnels n’était en aucune manière menaçante pour lui.

Pour justifier cette tactique inefficace, toutes les directions syndicales ont mis en avant ce fameux « front syndical ». Mais sur le terrain ce front n’a absolument pas existé. Dans les manifestations, les syndicats jaunes étaient pour le moins ridicules. Dans les entreprises privées, les syndicats jaunes n’ont mobilisé que de façon très limitée, de peur de s’opposer à leur chef d’entreprise. Dans les universités, la Confédération Etudiante (satellite de la CFDT) s’est opposé à la mobilisation en critiquant les grèves et les blocages. Mais surtout le « front syndical » n’avait aucun contenu politique si ce n’est celui de la négociation-cogestion. Se limiter au CPE n’avait aucun sens, si ce n’est reprendre la stratégie de la CFDT : ne refuser des contre-réformes que lorsque celles ci n’ont pas été négociées. Si les jaunes ne sont pas allés négocier plus tôt c’est tout simplement que le gouvernement a multiplié les erreurs et qu’une bonne partie de la jeunesse mettait la pression sur les directions confédérales. Sans ces deux éléments, la CFDT et les autres organisations jaunes auraient lâché très rapidement et on se serait retrouvé dans la même situation catastrophique qu’en 2003 : un pseudo « front syndical » cassé en pleine lutte par la trahison de supposés alliés. Au lieu de cela pendant deux mois les confédérations de classe ont couru derrière la CFDT afin de ne pas briser une unité syndicale qui ne reposait sur rien de solide. De temps fort en temps forts la mobilisation se renforçait dans le privé mais se réduisait dans le public. Si la jeunesse mobilisée n’avait pas fait preuve d’une fine analyse politique, sachant analyser la politique des confédérations syndicales, elle se serait retrouvée totalement isolée. Heureusement qu’elle a fait le choix de peser constamment sur les bureaucraties plutôt que de s’isoler dans une démarche gauchiste et activiste. Par contre, les jeunes militants ont compris les conséquences d’une alliance avec la CFDT, chose que beaucoup de syndicalistes n’ont pas intégré.

Notre dossier sur l’unité syndicale est l’occasion de rappeler que le Front Unique ne se construit pas avec les jaunes. Le Front unique doit regrouper toutes les organisations qui se revendiquent du syndicalisme de classe. Or les 3 organisations concernées se sont discréditées lors de ce mouvement. La CGT vient de perdre l’occasion de s’implanter massivement dans la jeunesse. Pendant deux mois, les travailleurs en formation de ce pays se sont mobilisés de façon continue et intensive. Ils se sont adressés en priorité à la CGT, reconnaissant ainsi l’importance de cette confédération et l’image qu’elle a encore dans la jeunesse, celle des combats historiques de la classe ouvrière. Or la direction de la CGT a brisé net cette jonction. La CGT Jeunes, qui venait d’être liquidée par le direction confédérale, n’a eu d’apparition que sous la forme publicitaire d’un autocollant. Les bureaucrates craignent plus que tout l’arrivée de jeunes militants dans la CGT. Ils ont donc choisi de privilégier les relations directes avec l’UNL et l’UNEF afin de sous-traiter l’organisation de la jeunesse à d’autres et éviter ainsi une contestation interne. Malheureusement pour eux la très grande majorité des jeunes grévistes ne se reconnaissent pas dans ces organisations sociale-démocrates.

FO a eu une intervention très correcte dans les premières semaines de la mobilisation. La direction avait compris l’intérêt à apparaître clairement aux côtés d’une jeunesse qui pouvait largement contribuer à renouveler les équipes militantes FO vieillissantes. Mais une bonne partie des syndicats FO, liés à l’UMP ou touchées par la jaunisse, n’ont pas joué le jeu. FO s’est donc très vite retrouvée affaiblie et isolée en raison de ses appels confédéraux solitaires à la grève les 7 mars et 18 mars. L’UNSA s’est alors présentée clairement comme un lieu d’accueil au secteur le plus modéré de FO. Le repositionnement subite de FO, au moment où la mobilisation se radicalisait, s’explique avant tout comme un moyen d’éviter une scission interme à l’organisation.
En, ce qui concerne Solidaires, cette mobilisation a été éclairante. Ce fut l’opportunisme le plus complet, la priorité de cette Union semblait clairement être… la représentativité, d’où son activité débordante… pour rester en phase avec les jaunes.

Au bilan, FO et Solidaires sortent très affaiblis de cette lutte. En mobilisant clairement aux côtés de la jeunesse, ces deux organisations auraient certainement subi une scission mais elles auraient immédiatement gagné en popularité et donc en implantation dans la jeunesse salariée. En refusant d’apparaître comme une alternative c’est leur existence même qui s’en trouve totalement remise en cause. Pourquoi militer à FO ou à Solidaires si finalement ces organisations ne servent que de pôle de pression sur la CGT ? Cette stratégie de la pression a démontré, comme en 2003, son inefficacité. Les syndicalistes de classe n’ont donc d’autres choix, à terme, que de rejoindre directement la CGT pour peser de l’intérieur.

L’importance de la CGT apparaît désormais d’autant plus déterminante que c’est le privé qui s’est mobilisé. En dehors d’un ou deux jours de grèves les « bastions du public » n’ont pas été très actifs. La puissance de la CGT est apparue à travers ces cortèges du privé, mais aussi à travers la participation à la grève de nombreux salariés d’entreprises où il n’existe pas de sections syndicales. Ces salariés ont manifesté pour la plupart avec la CGT. Et c’est un des faits nouveaux de cette mobilisation, que le CSR avait déjà analysé. Les travailleurs du privé se réorganisent et sont disposés à lutter contre la précarité. Et pour le faire ils ne pourront compter que sur la CGT, grâce à ce qui lui reste d’implantation dans les entreprises mais surtout grâce à ses Unions Locales seules capables d’organiser un prolétariat éclaté en une multitude d’entreprises sous-traitantes.

Mais la critique des directions syndicales ne saurait suffire à expliquer la crise du syndicalisme. Les confédérations qui se revendiquent du syndicalisme de classe utilisent désormais systématiquement un discours ultra-localiste pour justifier leur passivité. La responsabilité d’un appel à la grève est renvoyé aux structures de base. Or cette conception localiste est totalement étrangère au fédéralisme. C’est en effet aux structures de base à se positionner par rapport à une grève interpro mais il revient ensuite aux directions confédérales de collectiviser les mandats de la base pour réaliser un appel confédéral. Si elles utilisent cette manœuvre c’est bien parce qu’elles ont constaté que les syndicats sont totalement englués dans une démarche à la fois corporatiste et social-démocrate. La plupart des militants syndicaux ont reproduit la vision bourgeoise de l’action politique. On attend les consignes de la direction et on a de plus en plus de mal à se positionner et à agir de façon autonome. La fragilisation des UL favorise se replie sur soit et cette incapacité politique. Les militants CGT doivent renouer avec la démocratie ouvrière, avec le fédéralisme. Tout le pouvoir de décision et d’impulsion revient à la base. Il faut donc faire respecter les principes historiques et statutaires de la CGT.

Cet isolement des syndicats de base a débouché sur une grande difficulté à s’organiser directement avec les organisations de jeunesse. Là où elles sont actives, les structures interprofessionnelles (UL et UD) sont intervenues de façon spontanée en direction de la jeunesse. Ainsi, sur la Bas Rhin et sur d’autres départements c’est l’UD CGT qui a directement organisé dès début mars des diffusions de tracts sur les lycées professionnels. Dans de nombreux bassins d’emplois se sont les UL qui ont servi de support pour aider à l’organisation de la jeunesse et à la jonction avec les salariés. Dans ces lieux, les jeunes ont acquis une vision clairement interpro du syndicalisme, ce qui a aidé à donner une image combative de la CGT. Les secteurs lutte de classe de la CGT vont donc nécessairement se renforcer à moyen terme grâce au crédit acquis auprès de la jeunesse. Les jeunes en lutte ont pu constater qui ils avaient à leurs côtés quand il s’agissait de se battre et que dans la plupart des cas, les « organisations révolutionnaires » ont été relativement frileuses.

Cette mobilisation s’achève par une victoire toute relative. La bourgeoisie s’est pris une bonne claque et le contrat unique de travail semble renvoyé à l’après élections présidentielles. Cependant il est trop tôt pour estimer les apports du mouvement par rapport à ce qui nous intéresse : l’organisation des travailleurs dans leur organisation de classe. La jeunesse populaire de ce pays s’est conscientisée. La jeunesse prolétarienne s’est mobilisée, aussi bien parmi les étudiants salariés, les élèves des lycées professionnels et techniques, ceux des IUT, mais aussi des sections entières d’apprentis qui se sont mis en grève. Ce phénomène est déterminant. Mais pour qu’il se matérialise en terme politique il va falloir que ces centaines de milliers de jeunes grévistes s’organisent syndicalement. Les directions syndicales sortent largement discréditées auprès des jeunes militants en pointe dans la mobilisation. Les dangers de dérive ultra-gauche sont évidentes. Cependant, dans de nombreuses villes, la jeunesse prolétarienne a pu compter avec des syndicalistes de classe qui les ont aidé matériellement (tirages de tracts, participation à des formations-débats, actions communes sur les piquets de grève, …). Les militants du CSR ne sont pas les seuls à avoir mis toute leur énergie à aider cette jeunesse. Il va désormais falloir que nous lui offrions des débouchés politiques. Au niveau universitaire la Fédération Syndicale Etudiante a renforcé son implantation et son influence. Un processus de création d’une Fédération Syndicale Lycéenne est aussi engagée dans plusieurs régions. Il s’agit de favoriser un lien le plus étroit possible entre ces organisations et la CGT. Mais il est tout aussi important de proposer une syndicalisation directe à tous les apprentis ainsi qu’aux étudiants et lycéens déjà salariés. C’est l’occasion historique de renouveler les équipes militantes et de lancer une campagne de syndicalisation dans les entreprises privés.

Dans plusieurs villes, les actions de blocages et de piquets de grève, menées en lien avec des sections syndicales, ont démontré leur efficacité. La jeunesse a donc renoué spontanément avec le syndicalisme de classe, interprofessionnel et combatif. Cette tactique doit donc être maintenue en continuant de mettre la pression sur les entreprises qui utilisent des CNE et sur celles qui vont expérimenter les nouveaux contrats de la loi d’égalité des chances (Contrats seniors, apprentissage). C’est seulement dans nos UL que cette mobilisation pourra se prolonger. Alors faisons y rentrer les jeunes travailleurs.