L’anarcho-syndicalisme contre le Front Unique

vendredi 29 septembre 2006
par  CSR

Le colloque organisé en mars dernier à Saint Denis par la CNT sur la Charte d’Amiens a été l’occasion de s’interroger concrètement sur le sens de l’unité syndicale. Si la Charte d’Amiens est souvent présentée comme une motion de compromis cela n’est vrai que pour la seconde partie du texte, consacrée à la stratégie anti-capitaliste de la CGT. La première partie du texte, portant sur l’indépendance syndicale, ne fait que reprendre la position des SR sur l’unité syndicale : la CGT doit regrouper tous les travailleurs se reconnaissant dans le syndicalisme de classe et ceux-ci doivent donc respecter l’indépendance syndicale qui permet justement l’unité de la classe.
A partir de 1920, un secteur du syndicalisme-révolutionnaire rompt avec cette question centrale et en vient donc à remettre en cause la Charte d’Amiens. La majorité des SR choisit cependant de maintenir son positionnement historique, dans le cadre de l’Internationale Syndicale Rouge. La réflexion sur l’unité syndicale est complétée, ce qui débouche sur la stratégie du Front Unique (FU). Une minorité se détache pour donner naissance à l’anarcho-syndicalisme et à son rassemblement international, l’AIT de Berlin. Il est intéressant de s’arrêter à cette expérience pour analyser les effets sur cette tendance de la rupture avec la Charte d’Amiens.

Le colloque de la CNT n’a bien entendu pas permis de débattre de cette question centrale. La raison en est évidente lorsque l’on organise un colloque sur la Charte d’Amiens consacré à « l’autonomie ouvrière » et que l’on compose la tribune avec des professeurs d’université et des militants « politiques », on tombe forcément dans le grand n’importe quoi. La cacophonie fut donc totale, comme toujours quand il s’agit pour les anarcho-syndicalistes d’évoquer la Charte d’Amiens. Il est vrai que le sujet est sensible pour la mouvance anarcho-syndicaliste. Elle a constamment été ballottée entre deux réflexes. Il lui apparaît nécessaire de se revendiquer de la Charte d’Amiens pour profiter du prestige du syndicalisme-révolutionnaire. Et l’anarcho-syndicalisme a bien besoin d’un peu de prestige pour faire oublier son histoire peu glorieuse. En 20 ans (1919-1939) l’anarcho-syndicalisme n’a connu qu’une succession de crises et de défaites, cses bastions s’effondrant les uns après les autres pour ne laisser en 1939 qu’une AIT totalement squelettique. La raison sans arrêt évoquée, la répression, n’est pas une réponse politique suffisante car les autres sensibilités du syndicalisme de classe ont tout autant été atteints par cette répression, voir plus.
D’un autre côté, l’anarcho-syndicalisme est obligé de justifier son existence qui reposait justement sur la remise en cause de la Charte d’Amiens.
Cette politique complètement incohérente par rapport à la Charte d’Amiens et à l’unité syndicale n’est pas étonnante. Certains militants cultivent cette ambiguïté pour les raisons que nous avons évoquées. Mais, pour la grande majorité, cette confusion est surtout due à la faiblesse de la formation politique régnant dans la mouvance anarcho-syndicaliste. Les militants ignorent leur propre histoire, réécrite sous un angle sectaire et caricatural.

Dans ce dossier sur l’Unité syndicale il est important d’amener un bilan politique de l’anarcho-syndicalisme puisque ce courant s’est construit contre l’unité ouvrière. Dans la première phase de son histoire, l’anarcho-syndicalisme a eu pour conséquence de diviser profondément le mouvement révolutionnaire et plus particulièrement sa composante SR.

Aujourd’hui, l’AS n’a plus le même impact négatif, son influence dans les entreprises étant pratiquement nul. Par contre, depuis une quinzaine d’années, il a su rallier à lui, avec une image combative, des milliers de jeunes. Malheureusement, ces jeunes, dans la très grande majorité des cas, ne se sont pas transformés en syndicalistes de classe et se sont au contraire épuisés dans des pratiques activistes et dans des conflits idéologiques et de boutiques. Or ces jeunes auraient eu une influence nettement plus positive s’ils avaient été formés au syndicalisme de classe sur la base de la Charte d’Amiens.
Ce bilan nous amène à penser que l’AS est en effet un obstacle à l’unité syndicale et donc à la lutte des classes.
On ne saurait pourtant confondre l’anarcho-syndicalisme tel qu’il a existé dans sa première phase (1919-1939) et dans sa seconde période (grâce au développement du mouvement libertaire dans l’après 1968).

L’analyse que nous vous proposons aujourd’hui ne repose pas sur une réflexion de salon. Nous avons au contraire essayé de mettre en rapport nos connaissances matérielles, nos observations des réflexes anarcho-syndicalistes sur le terrain, avec une étude approfondie de sa genèse. Cela a été plus le fait du hasard qu’autre chose. Lors de la rédaction de notre brochure sur l’ISR nous avons été contraints de consacrer un chapitre à la scission de 1922 qui a donné naissance à l’AIT. Puis, en nous intéressant à la construction des sections de l’ISR dans des pays d’influence anarcho-syndicaliste, nous avons été amenés à analyser les raisons de l’émergence de cette sensibilité. Avant cette étude, pour nous, la création de l’AIT s’expliquait par une raison simple, rabâchée dans tous les ouvrages universitaires, staliniens, libertaires et autres consacrés à cette période : l’anarcho-syndicalisme s’est opposé à la prise en main de l’ISR par l’Internationale Communiste !

Mais très vite nous nous sommes rendus compte que cette explication ne tenait absolument pas la route. Il suffisait de s’arrêter au calendrier des réunions et congrès des différentes sensibilités pour voir que dès 1920, avant même la tenue du premier congrès de l’ISR, le noyau de l’anarcho-syndicalisme (la tendance de Rocker dans la FAUD, les « syndicalistes pures » français, puis les partisans de Borghi dans l’USI) préparaient déjà la scission internationale (1).

Autre fait absolument occulté, la composition de l’ISR et de sa direction. Dès 1921, l’ISR est dirigée non pas par des bolcheviques mais par les militants les plus célèbres du syndicalisme-révolutionnaire : Losovsky (ancien de la Vie Ouvrière, exclu en 1917 du parti bolchevique pour sa position favorable à l’autonomie syndicale), Rosmer (du CSR français), Nin (ex secrétaire de la CNT), Tom Mann (SR anglais), Foster (SR des USA). D’autres viennent ensuite les rejoindre : Sneevliet (SR hollandais), Enrique Flores Magon (le frère et camarade de combat de Ricardo, issus des IWW), Haywood (IWW), Murphy (SR anglais), Hardy (ex IWW et SR anglais). Nous avons donc compris pourquoi aucune histoire de l’AIT n’avait jamais été rédigée par ses partisans qui passent pourtant leur temps à ressasser le passé. En 1921, la scission de l’ISR était injustifiable si l’on se rapportait aux raisons invoquées par ses responsables. Elle l’était encore moins dans le contexte politique de l’époque : en 1920-23, la phase révolutionnaire ne s’est pas éteinte et là où l’AIT va se créer, à Berlin, la révolution couve. Décider une scission à la veille de l’affrontement final n’était pas une mince affaire. Scissionner à ce moment crucial c’était faire le choix, consciemment ou non, de la défaite de la révolution.

En étudiant les raisons profondes de la scission, nous avons aussi compris pourquoi cette internationale n’a jamais existé que sur le papier. Elle a produit des textes, de la paperasse mais pratiquement aucune activité syndicale de terrain. Et les raisons en sont simples.

Le rejet du Front Unique

Il faut tout d’abord casser le mythe selon lequel l’AS serait un courant plongeant ses racines dans les origines du mouvement ouvrier. L’Anarcho-Syndicalisme (AS) apparaît en 1919-1920 et il n’est pas du tout issu du mouvement libertaire. C’est en fait une scission du syndicalisme-révolutionnaire. Avant cette date, il n’y avait pas d’organisation AS. La FORA, souvent citée, ne se référait pas au syndicalisme, mais à « l’anarcho-communisme ».
Si, lors des travaux de préparation du congrès de l’ISR, certains dirigeants syndicaliste-révolutionnaires se démarquent de cette internationale ce n’est absolument pas pour des raisons philosophiques. Parmi les dirigeants qui vont scissionner, on retrouve ceux-là mêmes qui, un an plus tôt, étaient les partisans les plus zélés de l’IC. Il faut rappeler que la CNT et l’USI avaient voté leur adhésion à l’IC et qu’elles se revendiquaient alors de la « dictature du prolétariat ». Tout cela, les dirigeants le rejettent subitement en 1920-21 et pour justifier ce revirement on met en avant la répression contre Cronstadt ou Makhno. Tout cela n’est que prétexte. Un an plus tôt, la répression exercée contre l’Opposition Ouvrière russe (tendance SR issue du PC et des syndicats soviétiques) n’avait trouvé aucun écho parmi les délégations étrangères au congrès de l’Internationale Communiste. Dans notre brochure sur l’ISR, nous expliquons en détail les manœuvres qui vont consister à empêcher la tenue du premier congrès de l’ISR puis les tentatives de sabotage sur le second. Car il y a un point qui effraie plus que tout autre les dirigeants SR qui peu de temps après vont créer l’anarcho-syndicalisme. Ce point c’est celui du Front Unique. C’est une question centrale dans le congrès de l’ISR. C’est sur le rejet du Front Unique que l’anarcho-syndicalisme se construit. Le Front Unique est une stratégie qui consiste à pousser à l’unité syndicale dans le cadre des luttes. Tout d’abord pour contraindre les appareils réformistes et modérés à appeler à la lutte, ce qui permet ensuite de les déborder grâce à la dynamique de mobilisation. Le FU permet aussi de démasquer ces mêmes bureaucrates lorsqu’ils refusent justement la lutte et l’unité. Ce débat est d’autant plus important qu’il intervient en 1919-21, au moment où le mouvement révolutionnaire commence à subir ses premiers échecs en Europe et qu’il apparaît désormais évident que de larges secteurs de la classe ouvrière restent influencés par les réformistes et les sociaux-démocrates modérés. Le Front Unique permet justement de mettre en marche ces secteurs et d’éviter un isolement funeste au mouvement révolutionnaire. Mais les anarcho-syndicalistes refusent de débattre de cette question pourtant cruciale.
Mais le refus du Front Unique débouche aussi sur le refus de débattre de la tactique d’intervention, elle aussi posée au congrès de l’ISR : selon les situations, est-il préférable de militer dans une confédération révolutionnaire autonome ou de créer une tendance révolutionnaire dans une confédération social-démocrate majoritaire ? Les anarcho-syndicalistes vont refuser de mener le débat et c’est ce qui va provoquer la scission de 1922. Il faut être précis, il y a bien un refus de mener le débat puisque l’ISR n’a pas de position tranchée et que beaucoup de ses sections sont de fait des confédérations autonomes comme la CGTU française.
Parmi les partisans les plus zélés de la scission et parmi ceux qui l’organisent, on retrouve comme par hasard les dirigeants des petites centrales SR autonomes (FAUD, USI, « syndicaliste-pures » français qui se retrouveront à l’UFSA puis à la CGT-SR,….) Et pour se donner plus de forces, les anarcho-syndicalistes s’allient avec des organisations d’Amérique Latine, elles aussi marquées par leur sectarisme : la FORA et la FORU. Contrairement au catéchisme souvent reproduit dans les brochures politiques, la FORA ( du moins sa tendance historique dite du « Vème congrès ») n’était pas anarcho-syndicaliste mais anarcho-communiste. La FORA était donc violemment opposée au syndicalisme sous toutes ses formes et ressemblait beaucoup plus aux Unions Ouvrières allemandes d’ultra gauche (AAUD) qu’à un syndicat. Cette manœuvre opportuniste fait que les vraies organisations anarcho-syndicalistes argentine et uruguayenne (USA et USU) sont, elles, interdites de séjour à l’AIT car elles sont moins connues et moins sectaires. L’AIT ne se construit donc pas sur un projet syndical mais sur le sectarisme et la défense de l’appareil.

Les raisons de ce sectarisme

La vision selon laquelle la création de l’anarcho-syndicalisme correspondrait à une radicalisation et à un désir d’autonomie est totalement faux. On peut, au contraire, estimer que l’anarcho-syndicalisme se crée sur un sentiment de crainte et de repli. En 1920-21, la poussée révolutionnaire a déjà été vaincue dans certains pays. En Allemagne, en Asie et en Europe de l’est, de nouveaux combats historiques se préparent mais, là où l’anarcho-syndicalisme se construit, de sérieuses défaites ont déjà été subies et le syndicalisme-révolutionnaire est obligé de tirer des bilans avant de repartir à l’assaut. Or, c’est justement à ce moment que se produit un réflexe bureaucratique au sein d’un certain nombre d’organisations SR. La politique de l’ISR apparaît aventureuse à certains dirigeants. L’ISR invite ses sections à repenser toute leur stratégie avec pour conséquence, parfois, la décision de se dissoudre pour créer des tendances révolutionnaires dans les confédérations sociale-démocrates. L’ISR élabore également une stratégie révolutionnaire basée à la fois sur le Front Unique (unité d’action), la Dictature du prolétariat (gestion politique) et le syndicalisme d’industrie (gestion économique). Et cette stratégie doit être appliquée au plus vite pour construire les nouvelles vagues révolutionnaires.
Tout une partie des dirigeants SR, surtout ceux qui sont menacés par une éventuelle dissolution dans une confédération social-démocrate, refusent cette dynamique de construction. Ils vont donc se replier sur leur petit appareil national au nom d’un fédéralisme qui s’apparente de fait à une logique opportuniste et à une certaine frilosité. Le discours ultra-révolutionnaire, comme bien souvent, ne sert que de caution à une pratique quotidienne coupée de tout projet anti-capitaliste. Ces militants préfèrent se reposer sur leur petit capital d’influence, accumulé dans les périodes précédentes. L’AIT sert juste de caution face à l’ISR. Elle permet simplement à chaque petit bureaucrate de conserver son indépendance, ce qui expliquera l’absence totale de vie de l’AIT. Ce qui expliquera aussi les dérives « féodalistes » propre à l’anarcho-syndicalisme, où chaque dirigeant se replie sur son petit fief corporatiste ou local. L’adhésion à l’anarchisme ne sert là aussi que de couverture. L’anarchisme permet seulement de justifier le rejet de toutes les autres composantes du mouvement ouvrier et l’indépendance de la petite confédération. Certaines composantes du mouvement libertaire, les plus sectaires, acceptent d’offrir cette caution afin de renforcer leurs forces face aux PC. On voit donc des militants comme le français Lecoin venir jouer subitement au syndicaliste. Il n’est pas le seul. Rosmer, déjà présent à Moscou pour préparer la tenue du premier congrès de l’ISR, s’étonne auprès de Monatte de la composition de la délégation française à ce congrès, constituée de « syndicalistes pures » dont la pureté est bien récente. Celui qui a été engagé dans tous les combats internationalistes lors de la première guerre mondiale en France, celui qui a participé activement à la réorganisation du SR en France, ne connaît pas la majorité des délégués supposés représenter le CSR. Il est vrai que quelques mois plus tôt le CSR a subi le putsch d’une fraction secrète animée par Besnard, une fraction clandestine désignée sous le nom de « Pacte ». Cette direction clandestine se lance dans une conquête d’appareil qui échouera en raison de ses pratiques sectaires, rejetée lors du premier congrès de la CGTU, d’où le repli ensuite à la CGT-SR au nom de la répression contre les anarchistes russes. Les anarchistes russes ont beau dos ! Mais d’autres composantes libertaires refusent cette farce comme c’est le cas en France où les libertaires vont surtout militer à la CGTU ou dans les syndicats autonomes, mais très peu à la CGT-SR. La plupart des libertaires de l’époque refusent la stratégie anarcho-syndicaliste restent fidèles au SR.

Tout cela va aussi expliquer la forme assez constante qu’a pris l’anarcho-syndicalisme pendant 20 ans dans le monde entier que cela soit en Bolivie, en Espagne, aussi bien qu’en Pologne ou en Corée. Le syndicalisme d’industrie est régulièrement rejeté et c’est le syndicalisme de métier qui est favorisé, par opportunisme pour caresser la corporatisme dans le sens du poil et pour maintenir les zones d’influence de chacun. De toute façon, le syndicalisme d’industrie ne sert à rien puisque la révolution n’est qu’une référence verbale. Il n’y a donc aucun intérêt à préparer la gestion ouvrière grâce aux fédérations d’industrie. L’analyse politique est très pauvre dans l’AS et elle le restera. La stratégie révolutionnaire est totalement absente et là aussi pour les mêmes raisons. Un bon « catéchisme révolutionnaire » suffit largement à justifier le sectarisme et de plus il empêche une réflexion révolutionnaire critique qui pourrait déboucher sur des remises en cause. Pour faire bloc et éviter les dissidences, il faut développer la thèse de la citadelle assiégée et des « vaincus-persécutés » de l’histoire. L’anarcho-syndicalisme se construit sur la thématique du perpétuel vaincu, du perpétuel perdant, ce qui justifiera les défaites passées et à venir. Il n’y a jamais aucun bilan politique des défaites car cela reviendrait à remettre en cause la nature même de l’anarcho-syndicalisme.

L’élément fondateur de L’anarcho-syndicalisme lui sera fatal : son rejet de l’unité ouvrière et du Front Unique l’enferme dans une dynamique de défaites. Et nous contestons le fait que l’AS ait été avant tout détruit par la répression. Il est au contraire la victime de sa propre dynamique. L’AS mourra de son refus de l’unité syndicale et du développement d’un sectarisme, négatif pour les combats de la classe ouvrière. Cela discréditera l’anarcho-syndicalisme, même si aujourd’hui cette page de l’histoire est souvent occultée. Car le refus du Front Unique amènera l’anarcho-syndicalisme à être très sensible aux alliances avec des forces bourgeoises. Dès 1921, les anarcho-syndicalistes italiens se rapprochent des bourgeois radicaux. L’évolution sera bien plus radicale par la suite, ce qui fait passer la politique de la CNT espagnole en 1936 pour un drame parmi tant d’autres ! Dans les pays où l’anarcho-syndicalisme tente de maintenir son influence, et là où la bourgeoisie a intérêt à s’allier avec lui, il n’hésite pas à passer des alliances les plus opportunistes les unes que les autres : avec les dictatures autoritaires en Argentine, au Mexique et en Pologne dans les années 30, avec les nationalistes révolutionnaires et les militaires « réformistes » en Bolivie et au Paraguay, avec les nationalistes bourgeois à Cuba, dans le cadre d’un Front Populaire en Corée et en Espagne….Cet opportunisme n’empêchera pas l’effondrement de l’anarcho-syndicalisme au seuil de 1939. Sur le coup, l’opportunisme n’aura fait que retarder la crise ultime. Mais cet opportunisme aura aussi accentué le discrédit de l’anarcho-syndicalisme dans les nouvelles générations militantes. Il aura fallu 20 ans pour que les acquis et les forces construites avant 1920 soient liquidées totalement. Mais le plus important a été obtenu : les dirigeants ont pu maintenir leur organisation autonome, souvent squelettique mais préservée des dangers… du Front Unique.

A première vue, cette analyse qui présente l’anarcho-syndicalisme comme un réflexe frileux peut choquer car on a tous en tête les « combattants héroïques » de la révolution espagnole et d’autres actions de bravoure. Mais il faut un peu prendre du recul. Si les anarcho-syndicalistes sont courageux pour pratiquer la violence, c’est surtout aux autres composantes ouvrières que cette violence se destine. Rocker et ses partisans, la tête pensante de l’AIT, ne sont pas parmi les plus courageux lorsqu’il s’agit de s’affronter aux bandes fascistes ou à l’armée française lors de l’occupation de la Ruhr. C’est d’ailleurs cette passivité que lui reproche la tendance SR de la FAUD. Quant aux actions violentes menées par des militants de l’AIT, elles sont plus le fait de groupes d’action spécialisés que d’une violence collective, gérée politiquement. Lors des affrontements entre milices patronales et groupes anarchistes à Barcelone au début des années 20, ce ne sont pas les révolutionnaires « professionnels » de la violence qui ont souffert de cet affrontement. Parmi les 200 syndicalistes assassinés, on retrouve assez peu de militants clandestins mais au contraire les militants de terrain, et parmi eux Salvador Segui, qui combattent à visage découvert le patronat.

Cette violence anarcho-syndicaliste, en Espagne ou ailleurs, intervenant le plus souvent de façon totalement irréfléchie, apparaît plus comme un réflexe de peur et de fuite en avant que comme une stratégie révolutionnaire intégrée à une révolution sociale armée. C’est assez visible pour les insurrections anarcho-syndicalistes au début des années 30 en Espagne. Et quand les combattants commencent à réfléchir politiquement, ils rompent rapidement avec l’anarcho-syndicalisme. C’est le cas pour la CNT des Asturies, ralliée au Front Unique, qui combat bien seule en octobre 1934 lorsque la direction confédérale s’oppose à la grève générale insurrectionnelle au nom…. du refus de l’Alliance Ouvrière (Front Unique). Même évolution pour les membres des Amis de Durruti, issus des milices du front. C’est sur la question du Front Unique et du syndicalisme d’industrie que les Amis de Durruti entrent en dissidence par rapport à la direction de la CNT en mai 1937. Ils vont réaliser le Front Unique avec leurs camarades du POUM sur les barricades.

La violence, gérée par un appareil sectaire, n’est pas forcément révolutionnaire, même lorsqu’elle se justifie avec deux ou trois slogans. La violence sert souvent à défendre des causes peu avouables, comme la préservation d’un petit pouvoir bureaucratique.

La résurgence de l’anarcho-syndicalisme

L’anarcho-syndicalisme réapparaît timidement en 1968 pour disparaître quelques années plus tard et faire une nouvelle réapparition au début des années 1990. Mais le contexte n’est pas le même et ce courant ne répond pas aux mêmes conditions et aux même attentes que dans les années 20 et 30.

Lorsqu’elle ressurgit à ces deux périodes, la mouvance anarcho-syndicaliste ne s’appuie par sur des organisations de masse. Ce n’est donc plus une scission du SR.
Par contre, l’AS se construit toujours en opposition au courant majoritaire dans le syndicalisme de classe. Cette fois-ci le SR a été remplacé par le « syndicalisme-communisme ». Ce « syndicalisme communiste », lié à l’URSS est lui même le produit d’une greffe bureaucratico-stalinienne sur le SR. Cette nouvelle forme d’anarcho-syndicalisme est moins hostile à la Charte d’Amiens et elle tente parfois d’apparaître comme le défenseur de l’autonomie ouvrière. C’est par exemple ce qu’essaiera de faire l’Alliance Syndicaliste Révolutionnaire et Anarcho-Syndicaliste dans les années 70. Mais cette position est intenable puisque l’anarchisme n’est pas une idéologie prolétarienne et même en présentant l’AS comme la composante ouvrière de l’anarchisme, on ne fait que reproduire le schéma bolchevique avec le lien organique entre parti et syndicat.

Une autre réalité va déterminer l’évolution de l’anarcho-syndicalisme. Dans les années 60, les schémas idéalistes (aussi bien dans leur version social-démocrate, léniniste, gauchiste, libertaire,…) ont fait passer dans la tête des militants la primauté du programme politique sur l’appartenance et l’analyse de classe. Et même les jeunes ouvriers qui contestent les analyses du PC, ne vont plus le faire sur la base d’une analyse de classe et matérialiste mais en adhérant à une autre idéologie. On croit donc sincèrement défendre « l’autonomie ouvrière » au nom du maoïsme, de l’anarchisme, du trotskisme, même si ces organisations d’extrême gauche recrutent plus de fils de bourgeois que de prolos.

Ce contexte va donc permettre à l’anarcho-syndicalisme de se trouver une nouvelle virginité. Mais cette période favorable ne va pas durer car l’anarcho-syndicalisme est vite rattrapé par ses contradictions internes. Il n’a pas assez de forces pour exister durablement dans les entreprises, entre autre en raison de son sectarisme et de son refus du Front Unique.
A la fin des années 70, l’anarcho-syndicalisme se réfugie donc, sous une nouvelle forme, dans certaines confédérations social-démocrates ou réformistes. Dans les années 80, il est courant de voir des militants se revendiquer de « l’anarcho-syndicalisme », bénéficiant souvent de responsabilités dans l’appareil syndical intermédiaire, et pratiquant un syndicalisme au mieux réformiste. Cette fois-ci, il n’est plus question de sectarisme, bien au contraire. L’anarcho-syndicalisme sert avant tout de caution pour l’extérieur afin de justifier une pratique quotidienne des plus modérées.

Au début des années 90, l’AS revient en force, du moins dans les médias et dans la jeunesse. Ce phénomène visible en Europe occidentale mais aussi de l’est, et dans un certain nombre de pays du Tiers Monde est le produit de la chute de l’URSS et des PC. Un espace s’ouvre à la contestation. Pour la bourgeoisie, l’ennemi n’est plus à l’est, les PC dérivent rapidement, perdant une grande partie de leur implantation dans la jeunesse. Elle pense que l’extrême gauche va occuper le terrain. L’extrême gauche léniniste profite d’une ouverture électorale, alors que le mouvement libertaire se développe surtout dans les luttes sociales, sectorielles et culturelles, aidée en cela par des médias attirés par son image spectaculaire.
L’AS va tirer profit de cette situation. Il peut désormais se revendiquer à la fois de la révolution espagnole, de la Charte d’Amiens, de la CGT historique, ….Personne ira le contrarier puisque le mouvement ouvrier est en décomposition et avec lui s’écroule la formation politique. Les militants ne connaissent plus leur histoire.
Cela est d’autant plus intéressant que les jeunes adhérents à l’AS peuvent s’approprier tous ses combats prestigieux… sans prendre beaucoup de risques. La plupart des militants sont « clandestins » dans leur entreprise, quand ils sont salariés. On retrouve donc un élément originel de l’AS, la logique du refuge. Et cette logique est d’autant plus attirante que le recul du mouvement ouvrier et les défaites syndicales dans les boites ne poussent pas les jeunes à agir à visage découvert. Devenir Délégué Syndical CGT dans une boite du privé amène beaucoup plus de risques que de faire le service d’ordre le premier mai dans un cortège rouge et noir !

Des risques, certains vont en prendre, mais pas forcément les militants les plus idéologiques. Car l’anarcho-syndicalisme doit bénéficier d’une caution syndicale pour exister. On envoie donc souvent des salariés peu formés à l’abattoir. Si on prend l’exemple de la CNT française depuis 15 ans, il semble que pratiquement aucune section syndicale du privé n’ait résisté à la répression patronale. Et ce bilan ne s’explique pas seulement en raison des faiblesses de formation syndicale et du manque d’expérience des militants. C’est la logique même de l’anarcho-syndicalisme qui amène à une impasse. En voulant créer un syndicat identitaire, les AS s’isolent de la majorité de la classe ouvrière et préparent eux mêmes leur liquidation. L’anarcho-syndicalisme se revendique des Bourses du Travail et du syndicalisme de classe mais il se refuse à les pratiquer sur le terrain. Car développer des pratiques de gestion ouvrière reviendrait à se noyer dans une dynamique unitaire qui menace les fondements même de l’anarcho-syndicalisme. Le sectarisme, inhérent à l’anarcho-syndicalisme l’oblige à se replier sur des activités identitaires et confidentielles (colloques, revues identitaires, concerts,…). Sa marginalisation auto-entretenue favorise son isolement et son propre échec.

Ce résultat a tendance à entretenir la logique de fuite en avant, à apparaître de plus en plus comme une organisation philosophique et de moins en moins comme un syndicat. Ce qui explique que toutes les tentatives de création de centrale AS aient débouché sur des échecs. La seule exception demeure la CGT espagnole qui n’a d’anarcho-syndicaliste que le nom, de nombreux militants et responsables de la confédération n’ayant aucun lien avec le mouvement libertaire et aucune sympathie pour le sectarisme. En Espagne, cela s’apparente plus à une référence culturelle qu’à une réflexion politique et pour s’en convaincre il suffit de lire la revue théorique de la CGTE : « Pensamiento propio ». Tout en développant des liens fraternels avec la mouvance AS internationale, la CGTE travaille surtout avec des syndicats étrangers sans aucune référence libertaire : SUD, CUB,… Après avoir du subir les conséquences nuisibles du sectarisme de la tendance majoritaire de la CNTE, les actuels dirigeants de la CGT ont de fait rompu avec la politique AS (voir l’article suivant).

Pour l’AS, le refuge est aussi idéologique, ce qui rend très difficile toute évolution interne. On retrouve dans l’anarcho-syndicalisme un certain nombre de militants aigris qui viennent se donner bonne conscience, une étiquette « révolutionnaire » acquise à bon marché. Or ces personnes sont de véritables obstacles à l’unité syndicale car leurs réflexes de repli les amènent à bloquer toute remise en cause ou toute élaboration stratégique. Ce n’est pas la lutte des classes qui les intéresse, elle leur fait peur.

Mais la décomposition du mouvement ouvrier permet de cacher les faiblesses internes. L’activisme politique, les actions théâtralisées ont remplacé le combat anti-capitaliste. La référence à l’AS empêche la création de vraies sections syndicales un peu massives, là où elles peuvent survivre, dans la fonction publique. Une confédération syndicale sans section n’a aucun sens d’un point de vue anti-capitaliste. Au mieux, le militant, quand il n’est pas clandestin, en est réduit à mener l’activité d’une cellule politique, sous une forme bolchevique, c’est à dire une activité philosophique qui se substitue à l’action collective. Il en est réduit à attendre que les syndicats majoritaires mobilisent à sa place, pour tenter de les déborder, sans jamais réussir ensuite à concrétiser l’influence acquise lors de la lutte. Au quotidien on ne fait rien vivre de ce qui a toujours servi de pilier au syndicalisme de classe : le contrôle ouvrier, la gestion ouvrière (faire fonctionner une organisation de masse), le syndicalisme d’industrie (rassembler assez d’adhérents pour s’organiser au niveau inter catégorielle pour préparer la future gestion ouvrière) et finalement l’interpro. Car il est bon de rappeler que l’interpro ce n’est pas le fait de faire de la propagande ou de participer à des comités de luttes mais bel et bien de fédérer au quotidien des syndicats d’industrie au sein d’une Union Locale. Comment faire vivre cette activité anti-capitaliste avec 40 adhérents répartis sur une agglomération de 200 000 travailleurs ! Tout cela n’a aucun sens… du moins d’un point de vue anti-capitaliste.

Et c’est ce qui nous renvoie à la raison d’être de cette nouvelle forme d’anarcho-syndicalisme. L’AS est un réponse totalement adaptée à une partie de la jeunesse sans véritable conscience de classe, où les schémas intellectuels et les modes bourgeoises ont remplacé la culture de classe, où on ne se perçoit plus comme un producteur (un gestionnaire de son syndicat et un futur gestionnaire de la société) mais comme un consommateur qui vient dépenser, de temps à autre, un peu d’adrénaline ou tisser des liens amicaux. Et ce fait de société, nouveau par rapport à la première période de l’AS, peut paraître favorable à l’AS. Mais, en fin de compte, il est auto-destructeur. Car cette perte de la conscience de classe, justifiée par le sectarisme et le refus de l’unité syndicale, débouche rapidement sur des conflits de personnes et l’incapacité à fonctionner collectivement…. et sur des scissions internes soit disant politiques. Il ne faut pas chercher plus loin les causes de la multiplication des crises et des scissions au sein d’un courant qui pourtant se crée en triant les adhérents au nom d’une appartenance politique. Or c’est la solidarité ouvrière, cette sociabilité de classe, qui a toujours permis au syndicalisme de se construire. Les syndicats sont issus non pas des discours de Marx ou de Bakounine mais des sociétés de secours mutuels et ceux qui ont oublié cette évidence ont perdu toute analyse de classe. Cette solidarité ouvrière, défendue par la Charte d’Amiens, est la condition centrale qui peut lancer une dynamique de lutte anticapitaliste, car unitaire et de classe.
Aucune dynamique révolutionnaire ne pourra donc exister sur la base du sectarisme et du rejet du Front Unique.

Depuis quelques années, la dernière vague anarcho-syndicaliste s’est brisée sur son incapacité à organiser un large secteur de la jeunesse salariée. Elle n’a pas su profiter de l’espace ouvert par la crise de l’extrême gauche et la marginalisation des PC. Certaines organisations, en Espagne comme en Pologne, tentent, consciemment ou non, de définir une nouvelle stratégie. Pour que celle-ci aboutisse, il est nécessaire de réaliser un véritable bilan politique de l’anarcho-syndicalisme. Rejetant lui même toute forme de sectarisme, le CSR espère pouvoir mener le débat et engager l’unité d’action avec des organisations issues de l’anarcho-syndicalisme pour qu’enfin, après une crise qui a assez duré, une réunification des syndicalistes de classe s’opère sur les bases de la Charte d’Amiens.

1) Se référer à notre brochure « Histoire de l’ISR » pour le développement de l’analyse et les références historiques. Brochure consultable sur notre site dans les rubriques « formation » et « international »

La question de l’unité syndicale se pose à deux niveaux. Nous avons vu que l’unité d’action se pense et se construit à travers la stratégie du Front Unique. Cependant la question organisationnelle doit être également posée, même si elle intervient nécessairement dans un cadre défini plus globalement par le Front Unique. Elle se réduit donc à un élément purement tactique. Mais des erreurs au niveau tactique peuvent empêcher ou freiner la mise en marche du Front Unique.
La question de la centrale révolutionnaire autonome ou du « syndicat rouge » a régulièrement agité les débats du mouvement révolutionnaire. Dans le contexte actuelle de l’Europe, où l’hégémonie du syndicalisme social-démocrate est évidente, la tentation de créer une centrale syndicale autonome est très nette. Lors de sa dernière réunion nationale, le CSR a essayé de réaliser un bilan du syndicalisme alternatif français. Notre bilan a été quasiment unanime : l’échec est patent aussi bien pour le CNT que SUD. C’est une des raisons pour lesquelles nous avons lancé la campagne d’unification syndicale reposant sur une réaffirmation de la Charte d’Amiens. Cela ne veut pas dire qu’à terme les syndicalistes de classe ne seront pas contraints de constituer une centrale autonome, ne serait-ce que si la direction CGT réussit à recentrer la confédération et à exclure ou à décourager un grand nombre de militants et de syndicats. Mais cette bataille dans la CGT est loin d’être perdue et si les syndicalistes de lutte réussissent prochainement à se coordonner sur la base d’un syndicalisme de classe, l’évolution de la centrale pourrait être inversée rapidement. Mais le bilan du « syndicalisme alternatif » français ne doit pas pour autant être laissé de côté. Tout d’abord pour éviter que des syndicats s’engagent dès maintenant dans une impasse en croyant pour pouvoir participer à une alternative dans SUD ou la CNT. Mais aussi pour bénéficier de cette expérience si un jour l’obligation de créer une nouvelle confédération s’imposait aux syndicalistes de classe.
Dans d’autres pays, l’expérience du « syndicalisme alternatif », autonome, peut sembler plus encourageant. Ainsi, les syndicats de base italien et la CGT espagnole continuent de se renforcer. Ces exemples sont très intéressants afin d’enrichir le débat tactique. Nous allons voir que nous portons un regard totalement divergent sur ces deux expériences. La tactique de construction de ces deux formes de syndicalisme ne correspond pas à des lignes politiques similaires.

La CNT espagnole contre le Front Unique

La CGTE est régulièrement présentée comme un prolongement de la CNTE. Nous contestons cette réalité. Cette idée est entre autre véhiculée par les militants de la CGTE. Nous comprenons que lors de ses premières années d’existence cette centrale se soit battue pour sa représentativité, et pour cela, elle est voulue s’affirmer comme la continuatrice de la CNT des années 30. Mais, si la CGT était la continuatrice de la CNT, c’est en fait celle de la CNT de 1910, celle qui avait été construite sur le modèle de la Charte d’Amiens et non pas celle qui fut reprise en main à partir de 1919 par les anarcho-syndicalistes. Nous allons voir que la CGT s’est au contraire construite contre la stratégie anarcho-syndicaliste de la CNT. Le fait de se revendiquer de cette référence historique est actuellement un obstacle à l’élaboration d’une stratégie syndicale cohérente de la CGT.

Dans les années 60, la CNT demeure totalement fidèle à sa nature anarcho-syndicaliste, ce qui expliquera d’ailleurs l’accentuation de sa décomposition interne. Deux secteurs s’opposent alors dans la CNT, mais plus pour des logiques d’appareil que pour des désaccords stratégiques. S’il y a des désaccords violents, ceux-là interviennent uniquement sur le terrain tactique, le but étant le même pour les deux : maintenir un appareil autonome. Un secteur s’enferme dans une logique ultra-sectaire, repliée sur elle même. Cela correspond pleinement à la nature même de l’anarcho-syndicalisme, à son refus de l’unité syndicale. Un autre secteur accepte quant à lui des alliances systématiques avec les appareils de la bourgeoisie libérale et de gauche dans le cadre d’un Front populaire ou d’un Front anti-fasciste totalement opportunistes. Là aussi, on retrouve la politique constante de l’anarcho-syndicalisme, son refus du Front unique, un refus qui le fait glisser vers la collaboration de classe, là aussi pour des logiques d’appareil. Et si des alliances syndicales sont parfois établies avec l’UGT et avec d’autres syndicats c’est sur une base totalement bureaucratique, coupée des luttes. L’unité syndicale est donc artificielle, sans dynamique de Front Unique. Ces alliances ne sont donc pas un danger pour la stratégie attentiste et frileuse de l’anarcho-syndicalisme espagnol.

Cette homogénéité relative de l’anarcho-syndicalisme va apparaître au plein jour au début des années 60 lorsque surgissent les Commissions Ouvrières. Les CO sont des organes prolétariens de lutte qui tentent d’unifier les travailleurs d’un secteur sur la base d’une organisation ouverte et permanente. Ce sont donc des organes de contrôle ouvrier comme il en apparaît régulièrement dans les périodes de montée de la lutte de la classe. Les différents secteurs de l’anarcho-syndicalisme espagnol vont très rapidement s’opposer aux CO. L’AS maintient sa cohérence politique : l’axe central demeure la création de « syndicats » CNT autonomes, même si cette politique ne correspond absolument pas à la situation politique et sociale de l’Espagne des années 60.
La position sectaire de l’AS permet aux groupes d’extrême gauche et au PC espagnol de lancer une OPA sur les Commissions Ouvrières. Ce qui en retour justifiera d’autant plus le sectarisme de la CNT à leur égard.

Mais en Espagne et dans l’exil, de jeunes militants contestent cette stratégie. C’est tout d’abord le cas au sein de la Fédération Ibérique des Jeunesses Libertaires (FIJL). Des secteurs importants de l’organisation tentent alors de se lancer dans une redéfinition stratégique en opposition ouverte par rapport à la ligne politique la direction cénétiste. Cette opposition va se cristalliser autour de la revue « Presencia, tribuna libertaria ». Elle est largement diffusée en Espagne, surtout chez les jeunes mais aussi dans l’exil parmi les secteurs critiques. Cette revue, lancée en 1965, va polariser tous les groupes militants qui veulent régénérer le syndicalisme-révolutionnaire espagnol. Ces secteurs se revendiquent souvent de « l’anarcho-syndicalisme » mais ce terme n’est pas compris dans son sens historique, le bilan de l’AS n’ayant pas été élaboré en raison du révisionnisme historique qui perdure dès l’époque au sein du syndicalisme libertaire (1).

Cette élaboration théorique prend appui sur les luttes menées par le jeune prolétariat espagnol de ces années et sur la multiplication des grèves. Et il trouve un écho bien au delà de la mouvance libertaire. Car ce renouveau du SR se construit sur la dynamique du Front Unique. Des contacts étroits sont ainsi élaborés avec l’Alliance Syndicaliste des Travailleurs, une jeune organisation, influente dans les Commissions Ouvrières, issue du catholicisme ouvrier, qui évolue elle aussi vers le SR. Les militants de l’AST participent souvent à la diffusion de Presencia et à sa rédaction. Cette dynamique unitaire est également soutenue par la majorité de la FIJL. Ainsi, dans le numéro 11 d’Accion syndical, bulletin des FIJl rédigé avec des militants de la CNT de l’intérieur, on peut lire : « Nous savons que les objectifs des Commissions Ouvrières sont limitées. Nous n’ignorons pas que le PC tentera d’utiliser, il le fait déjà, ces commissions à des fins politiques particulières et pour se créer une clientèle électorale propre. Nous ne doutons pas non plus que les jeunes militants chrétiens seront fréquemment limités à cause de leurs fondements confessionnels. Mais nous savons aussi que la propre dynamique de la lutte peut surmonter tous ces obstacles. Et la mission de la CNT doit être précisément de pousser et d’encourager cette dynamique révolutionnaire propre à la classe ouvrière, et de veiller à ce que ni les uns ni les autres ne mettent d’entraves aux intérêts réels des travailleurs ». C’est une stratégie directement inspirée du Front Unique. On retrouvera un grand nombre de ces jeunes militants au sein de la CNT après 1975, puis dans la CGTE.

La CGTE, une scission de la CNTE ?

La chute de la dictature et la légalisation du syndicalisme vont changer la donne à partir de 1975. Cette ouverture permet des perspectives fort intéressantes pour un syndicalisme de classe pouvant enfin se structurer publiquement sur une base interprofessionnelle. C’est au même moment que les CO commencent à s’institutionnaliser sous les pressions du PC. La nouvelle direction tente d’imposer un fonctionnement centraliste et rigide, contraire à la nature démocratique des CO. Dès les années 60, le PC a compris l’enjeu que représentaient les CO. Rapidement, il décide donc d’abandonner son syndicat clandestin (l’OSO) pour essayer de transformer les CO en un syndicat de masse qui deviendra ensuite les CCOO. L’influence des organisations révolutionnaires dans les CO est réelle mais leur ligne sectaire va aider le PC à en prendre le contrôle. Certains se concentrent avant tout sur le renforcement de leur fraction en marginalisant la question du Front Unique (la LCR par exemple), d’autres choisissent même de scissionner pour constituer de petites centrales autonomes (les Syndicats Unitaires menés par l’ORT et la CSUT par le PTE en 1976).

Le développement du mouvement libertaire a permis de faire connaître la révolution espagnole de 1936, du moins sur une image idéalisée et attirante. Spontanément, la CNT apparaît donc attrayante pour une jeune génération militante formée lors des luttes « assembléistes » des années 60 et 70. C’est le cas des Groupes Ouvriers Autonomes. Cette évolution est accentuée par le travail d’élaboration politique développé par un de leur groupe, dénommé Solidaridad. Ce secteur se démarque progressivement des références libertaires pour se revendiquer de plus en plus du « syndicalisme-révolutionnaire ». C’est lui qui va proposer comme perspective tactique la reconstruction de la CNT. Les militants des GOA vont donc jouer un rôle de premier plan dans la création de syndicats affiliés à une CNT qui émerge à partir de 1975 en Espagne. Leur poids sera surtout déterminant en Catalogne. Si ces militants choisissent des quitter les CO ce n’est pas par un rejet du Front Unique, bien au contraire. Pour ces syndicalistes, la nouvelle CNT est perçue comme une organisation unitaire permettant de regrouper tous les syndicalistes de classe. A partir de l’ automne 1976, suite à la politique de compromis des CO, la CNT peut, là où elle a développé une orientation syndicaliste, se présenter comme une force de regroupement. Ce renforcement lui permet de mener des luttes à Bilbao, à Madrid et surtout en Catalogne. En Catalogne, les syndicaliste-révolutionnaires peuvent s’appuyer sur de puissants syndicats CNT dans les banques, les transports, le textile et les arts graphiques. Très rapidement des dizaines de milliers de travailleurs, souvent jeunes, rejoignent les rangs de la CNT. Le chiffre de 100 000 adhérents est certainement surévalué mais l’influence de masse est réelle. En un an, la CNT s’est reconstruite à partir de la jonction d’une multitude d’équipes militantes issues aussi bien des CO, des comités de quartiers, de groupes libertaires, …. A la mort de Franco en 1975, la CNT était pratiquement inexistante en Espagne. Les derniers syndicats clandestins ont été liquidés suite à l’échec de la grève de 1952. Des centaines de militants ont été fusillés à cette occasion. La stratégie sectaire de l’exil a ensuite débouché sur l’isolement des militants de l’intérieur. Il faut donc attendre décembre 1975 pour qu’une réunion de 400 militants à Madrid relance la Fédération Locale, puis celle de Barcelone en février. Ces réunions sont donc le fait d’un regroupement relativement spontané et rapide de militants et non pas de syndicats clandestins. La confusion stratégique est donc très nette, ce qui permet aussi aux GOA de bénéficier d’un avantage grâce à leur organisation et à leurs acquis stratégiques. La direction historique de la CNT, exilée en France, totalement dépassée, va tenter de reprendre le contrôle.
Pour contrer cette ouverture partielle de la CNT, la direction historique essaie de s’appuyer sur les groupes de la FAI et sur les « pasotas », des jeunes qui centrent leur révolte sur le terrain culturel et idéologique. Ils sont présents principalement chez les étudiants et les chômeurs. Les anarcho-syndicalistes tentent surtout de multiplier les pressions sur les militants d’origine marxiste ou chrétienne. Pour renforcer leur influence, les anarcho-syndicalistes développent aussi la stratégie des grandes messes culturelles, comme celle de Barcelone en juillet 1977. Pourtant, en avril 1978, le nouveau comité national est marqué par l’influence des GOA, deux de ses membres s’y retrouvant. Cette même année, la CNT de Catalogne développe une stratégie de Front Unique, sous l’influence des GOA (2). Le mouvement ouvrier est alors confronté à l’attaque de la bourgeoisie. Pour les syndicaliste-révolutionnaires seule l’unité syndicale peut faire reculer l’ennemi.

Mais cet effort d’unité va être cassé de l’intérieur. A l’approche du congrès de 1979, les violences verbales et physiques s’intensifient. Les anarcho-syndicalistes peuvent d’autant plus facilement se lancer sur ce terrain qu’ils ne risquent pas d’affaiblir leur section syndicale puisque ces dernières, lorsqu’elles existent, ne regroupent que des anarchistes convaincus. Cela n’est pas le cas pour les syndicaliste-révolutionnaires qui doivent maintenir leur activité de terrain et ne pas démoraliser leurs adhérents dans le contexte d’un recul du mouvement ouvrier. Cette offensive sectaire qui débouche sur un violent conflit interne empêche donc la CNT de participer aux luttes ouvrières de 1979 et la discrédite. Et ce phénomène va renforcer les anarcho-syndicalistes. Il est évident que la dynamique anarcho-syndicaliste tend à se renforcer lors des périodes de recul du mouvement ouvrier. On assiste à un phénomène politique assez analogue à celui du début des années 20, à l’origine de l’anarcho-syndicalisme. Le recul du mouvement ouvrier produit une frilosité et une démotivation qui renforce automatiquement le sectarisme et la lutte idéologique, la CNT apparaissant comme un refuge pour ceux qui ne croient plus en l’action collective de la classe ouvrière.
Ce repli frileux va déboucher sur la destitution du comité de rédaction de Solidaridad Obrera et sur l’exclusion des militants des GOA. Le congrès de 1979 est donc marqué par l’exclusion de nombreux syndicats. Les syndicaliste-révolutionnaires ont perdu leur combat.

Cette défaite tient à plusieurs facteurs. Tout d’abord l’incompréhension par le secteur syndicaliste de la nature politique de l’anarcho-syndicalisme. Il était courant que les militants des GOA confondent d’ailleurs ces deux courants syndicaux et s’en revendiquent simultanément. Cela a pour conséquence de surestimer la capacité de l’anarcho-syndicalisme à se « régénérer », ce qui est très difficile en raison de sa cohérence et de sa nature politique et sociale. Avec du recul, la tactique qui a consisté à voir dans la CNT un lieu d’accueil pour les syndicalistes de classe apparaissait donc comme globalement erronée. Deux autres tactiques, inspirées du Front Unique, pouvaient également être envisagée. La première consistait à constituer une centrale autonome fondée ouvertement sur la Charte d’Amiens, permettant de peser sur les autres confédérations et servant d’accueil aux exclus. Mais en 1975, cette perspective n’était pas réalisable car ce n’est que progressivement que les GOA et les syndicalistes ont pris conscience de la nature profondément sectaire et donc contre-révolutionnaire de l’anarcho-syndicalisme. La seconde tactique aurait consisté à créer une tendance révolutionnaire dans les CCOO. L’existence des GOA aurait très bien pu servir de base d’appui à cette tendance.

De fait, la première possibilité s’imposa en 1979 aux exclus de la CNT. La CGT est donc le produit d’un combat contre l’anarcho-syndicalisme, au nom de l’unité syndicale. Cette lutte fut empirique et ne s’appuyait pas, en raison de l’isolement internationale et historique des jeunes du GOA, sur des références politiques. C’est aussi ce qui explique que cette clarification ne fut pas totale. Les dissidents des Jeunesses libertaires étaient tout aussi isolés dans un mouvement anarchiste internationale, largement imprégné des théories de la petite bourgeoisie. En outre, les exclus devaient mener la bataille pour leur représentativité, ce qui leur fit choisir de se revendiquer de l’anarcho-syndicalisme. Ce choix ne fut profitable, ni au niveau juridique (échec devant les tribunaux) ni au niveau politique car cette référence à l’anarcho-syndicalisme fut un frein à une clarification totale de la nature de l’anarcho-syndicalisme. Depuis 1979, on assiste donc à une situation paradoxale. Une organisation qui s’est construite contre l’anarcho-syndicalisme se revendique ouvertement de l’anarcho-syndicalisme. Cette situation est propre à l’Espagne où la dictature a empêché plus qu’ailleurs une connaissance de l’histoire du mouvement ouvrier . Cependant, les travaux historiques actuels risquent de déstabiliser fortement des militants de la CGT qui se revendiquaient d’un mouvement AS idéalisé car méconnu. Dans quelques années l’AS risque très certainement de perdre sa légitimité injustifiée car reposant sur une falsification de l’histoire.

Cependant il faut noter que cette référence anarcho-syndicaliste a correspondu à un certain moment du développement de la CGT. Ces 15 années de construction de la CGT, où l’organisation a réussi à passer de quelques milliers d’adhérents à une petite confédération de 60 000 adhérents, sont intervenues dans une phase de repli pour le mouvement ouvrier. La priorité n’a pas été de consacrer beaucoup d’énergie à l’élaboration stratégique. La simplicité de l’anarcho-syndicalisme a donc permis d’offrir une identité homogène à la CGT sans la nécessité d’élaborer une stratégie cohérente. Car il faut bien voir que la CGT s’est construite très largement dans les entreprises en attirant à elle des syndicats des CCOO ou en constituant des sections dans des boites grâce à des jeunes. La CGT ne s’est pas construite à travers le syndicalisme interpro. Mais elle a profité de sa dynamique de Front Unique lancée dès 1975. Cette dynamique a permis de donner une certaine cohérence à des syndicats professionnels issus des CCOO. Cependant, avec son poids grandissant au niveau interprofessionnel, la CGT va être contrainte de définir une véritable stratégie. Pour l’instant elle s’est construite sur les acquis stratégiques des années 69-79. La référence totalement artificielle à l’anarcho-syndicalisme n’a donc pas empêché de recruter massivement chez des militants syndicaux issus du marxisme ou d’autres sensibilités. La lutte contre le sectarisme avait développé des réflexes unitaires dans la dynamique du Front Unique.
Cette dynamique du Front Unique avait été initiée par les secteurs issus des FIJL et des GOA. C’est ce qui explique
que dès leur scission d’avec la CNT-AIT, les syndicaliste-révolutionnaires reprennent cette stratégie. Dès leur congrès de Valence en juillet 1980 les exclus réaffirment le principe de l’unité syndicale avec toutes les centrales ouvrières espagnoles. Ce principe est également matérialisé par les prises de contacts avec les syndicats « révolutionnaires » d’autres pays, même si ceux ci n’ont pas de référence libertaires : IWW, OVB néerlandaise, syndicats autonomes révolutionnaires de Grande Bretagne,…. La rupture avec l’AIT anarcho-syndicaliste est par contre totalement consommée qui fait que la CGT est de fait coupé de la mouvance AS. Cette stratégie permet un rapprochement rapide avec de nombreux syndicats de la CSUT ayant rompu avec le marxisme-léninisme. Quant aux relations avec la CNT-AIT elles ne semblent désormais possibles qu’à la base. Pour les syndicalistes, l’évolution de ce qu’ils appellent la « CNT-FAI » fait que cette organisation est désormais plus perçue comme une organisation philosophique que comme un syndicat. Cette analyse va se confirmer dans les années qui suivent. Les secteurs syndicalistes qui demeuraient à la CNT-AIT sont systématiquement dénoncés par la majorité. Le point de friction est la question des élections professionnelles. Au cours de l’année 1983 des fusions à la base s’engagent donc entre les syndicats de la CNT de Valence et les nouveaux exclus de la CNT-AIT. Cette dynamique d’unité donne naissance en 1984, suite à un congrès de fusion national , à la CNT « rénovée » qui prendra ensuite le sigle de CGT. Malheureusement, l’adoption d’un sigle marqué par le syndicalisme-révolutionnaire ne voudra pas pour autant dire une clarification de la stratégie de la nouvelle CGT.

La CGT, malgré ses références culturelles libertaires, s’affirment de plus en plus comme un syndicat de classe ouvert à tous les travailleurs anti-capitalistes. Ce choix politique est une conséquence directe de la stratégie du Front Unique. Cependant une confédération anti-capitaliste doit se doter d’un programme anti-capitaliste. Et là, la référence persistante à l’anarcho-syndicalisme est un frein à l’élaboration de cette stratégie socialiste. Dans les rangs de la CGT, la vision révolutionnaire est encore marquée par le schéma simpliste et spontanéiste de l’anarcho-syndicalisme et de l’assembléisme. Les questions du contrôle ouvrier, du syndicalisme d’industrie, … sont relativement peu abordés dans les débats internes.
Si elle veut passer au stade supérieur, et ne pas rester un simple outil de contestation sociale, la CGT va devoir aller jusqu’au bout de sa rupture avec l’anarcho-syndicalisme.

Scissions corporatistes et sectaires ou alternative interpro ?

En résumé, nous pouvons donc constater que la CGT est une réussite en terme de construction syndicale car l’organisation a de fait été une scission interpro des CO. Une scission spontanée s’est produite autour de l’année 1975. Cette scission a convergé vers la CNT, de façon transitoire. Cette transition a permis, grâce à l’existence d’une tendance et d’un combat politique dans la CNT, d’élaborer un projet syndical axé sur le Front Unique. C’est grâce à cette cohérence politique qu’ensuite de nouvelles scissions corporatives des CCOO ont pu venir s’agréger à un projet homogène. La CGT n’a pas donc servi de refuge à des syndicats corporatistes repliés sur eux ou à des militants aigris. Au contraire, depuis sa création, la CGT a systématiquement proposé l’unité d’action aux autres syndicats, que cela soit pour peser sur les CCOO et l’UGT ou élaborer des alliances avec les syndicats autonomes.
On retrouve d’ailleurs la même réussite au Pays Basque. Le LAB est le produit d’une scission des Commissions Ouvrières des provinces d’Euskal Herria, une scission organisée par les partisans de l’ETA. En parallèle, une autre dissidence allait intervenir à la même époque dans les mêmes provinces. En 1978, la politique de compromis des CCOO débouche sur une dissidence en Navarre : la Coordination de la Gauche Syndicale. En 1982, en Arabe, la crise des CCOO donne naissance à la Coordination Unitaire de la Gauche Syndicale. En avril 1985, ces scissions interprofessionnelles des CCOO du Pays Basque s’unifient dans une Coordination Unitaire de la Gauche Syndicale (ESK-CUIS). Là aussi la réussite de l’ESK-CUIS aura été de faire vivre la stratégie du Front Unique. En 1998, la petite centrale peut donc accueillir la Gauche Syndicale des CCOO en réalisant un congrès de fusion.

En résumé, nous pouvons donc dire que ces réussites correspondent à une même ligne syndicale. Ces constructions se réalisent dans le cadre de l’unité syndicale, ce ne sont donc pas des scissions opportunistes ou sectaires, comme une tactique consistant à préserver de petits appareils. Mais surtout ces dissidences sont de nature interprofessionnelle, elles s’appuient donc sur un syndicalisme de classe et un projet réellement interprofessionnel.

Nous allons voir que le processus de création d’un syndicalisme de base en Italie ne suit pas du tout la même politique.

Le syndicalisme de base italien : une nouvelle forme d’anarcho-syndicalisme ?

A la fin des années 80, à l’occasion de luttes sectorielles, des comités de base (« cobas ») se mettent en place dans une série de secteurs très précis. Il est tout d’abord à noter que ces secteurs se limitent pratiquement tous aux salariés à statut, que cela soit chez les cheminots (les machinistes), dans le transport aérien (pilotes, aiguilleurs du ciel), dans l’enseignement, dans le métro ….Ces luttes sectorielles vont grandement influencer la forme du syndicalisme de base qui va émerger des cobas. Il est à noter que les départs des confédérations et la création de syndicats de base ne se font pas sur une base groupée, interprofessionnelle. Ces formes de structures correspondent d’ailleurs à la fin du mode de gestion fordiste. Les Cobas se limitent à certaines entreprises et services avec une forte concentration de main d’œuvre. Elles ne sont donc pas adaptées au nouveau mode de gestion capitaliste du travail dans des collectifs de travail déstructurés. Dans les années 90, le syndicalisme de base s’élargit à l’industrie avec la création de la FMLU, une scission de la CISL (social-démocrate) dans la métallurgie et d’autres syndicats de base dans la même industrie (SLAI-COBAS, SIN-COBAS). Cependant il se limite toujours à ces grandes unités de production.

Il y a bien eu un processus d’unification « interprofessionnel ». Ainsi, la Confédération Unitaire de Base est le produit du regroupement de la FMLU avec des Représentants de Base (Rdb présents dans les secteurs para-publics) et des militants alternatifs issus des collectifs de lutte (le « Mouvement social » français). Mais cette dynamique interpro est à nuancer car on assiste surtout, à travers ce phénomène, à un empilement de secteurs professionnels plus qu’à une évolution vers un syndicalisme de classe. Ce regroupement est aussi un moyen de peser au niveau de la représentativité, une des grandes faiblesses du syndicalisme de base dans un pays où le taux de syndiqués est encore très important. Tout un secteur de ce syndicalisme est aussi issu du syndicalisme autonome traditionnel dit « de droite », lui même très marqué par le corporatisme. C’est le cas pour la CNL, relativement présente dans le service public à Rome.

Autre élément constitutif du syndicalisme de base, sa dimension assembléiste. Jusqu’aux années 80, les révolutionnaires s’appuient avant tout sur des comités de base et des assemblées autonomes de travailleurs pour animer les luttes. C’est seulement avec le repli du mouvement ouvrier et l’institutionnalisation grandissante des 3 confédérations que les révolutionnaires vont commencer à chercher à transformer les comités de luttes en instances permanentes. Les cobas dans l’éducation permettent en effet de maintenir une lutte prolongée, ce qui est une première. Mais il est à noter que ces Cobas de l’enseignement se réduisent rapidement à des organisations de militants. C’est donc une dérive qui se dessine lorsque ces cobas vont choisir de se transformer en syndicats. En effet, l’adhésion à une confédération permettait de maintenir un lien de classe entre les comités. Mais lorsque ceux-ci se constituent en syndicats, la dimension corporatiste de ces collectifs de travailleurs s’en trouve très rapidement accentuée. De plus, certains syndicats comme les SLAI-COBAS et les SIN-COBAS n’ont pas hésité à s’organiser sur la base du syndicat d’entreprise, ce qui est la conséquence logique de la politique assembléiste. On finit par créer, chez les travailleurs mobilisés dans le cadre de comités isolés, un patriotisme d’entreprise. Les adhérents des syndicats de base ne sont donc pas forcément plus anti-capitalistes que ceux des confédérations. Pour eux, le syndicalisme de base est juste une façon d’être mieux écoutés des militants syndicaux, entre autre sur les questions individuelles ou corpo, tout en apparaissant comme politiquement correct grâce à l’image contestataire des syndicats de base. Ainsi, la COMU, majoritaire chez les conducteurs de trains, doit faire avec une base ouvertement corporatiste, très difficile à mobiliser sur les questions interprofessionnelles.

Mais tout ceci n’est pas apparu évident tout de suite en raison de l’extrême « politisation » du mouvement révolutionnaire italien. Les liens entretenus avec tel ou tel courant de l’extrême gauche sert de couverture à une activité syndicale corporatiste. Il apparaît même évident que le syndicalisme de base est le produit de la crise que traverse l’extrême gauche à partir de la fin des années 80 et de l’émergence du Parti de Refondation Communiste (issu du PC) comme pôle d’influence face à l’extrême gauche. La division du milieu gauchiste est telle que cela ne lui permet pas de peser dans la CGIL (CGT) et d’éviter sa dérive institutionnelle accélérée depuis la chute du régime soviétique et l’éclatement du PC. La constitution de syndicats de base est donc une solution de repli pour différents courants d’extrême gauche. Cela permet à leurs militants de maintenir une petite influence sur certains secteurs de la classe. Et il ne faut pas chercher ailleurs les raisons de la totale division du syndicalisme de base. La multiplication des sigles et le sectarisme sont le produit de cette dérive féodale et un moyen de le préserver. En évitant le Front Unique, au nom de la spécificité de telle profession ou de tel syndicat, on justifie son isolément par rapport au reste de la classe. Chacun tente de maintenir son petit fief dans telle profession ou telle ville. Les liens avec l’extrême gauche offrent une caution à ce corporatisme. L’idée selon laquelle la division serait le produit du sectarisme de l’extrême gauche n’est pas forcément le facteur explicatif le plus pertinent. Au contraire, la division identitaire-philosophique est un outil pour justifier la création de petits fiefs. La CUB a donc été totalement incapable d’engager un véritable processus de regroupement. Si ce regroupement avait abouti il n’aurait pu survivre que sous la forme d’une structure semblable à Solidaires, sans réelle activité interpro et permettant de faire coexister une accumulation de corporatismes.

Un syndicat aurait peut être pu servir de lien ou d’impulsion à un processus d’unification au moins partiel. Ce syndicat c’est l’USI, section de l’AIT anarcho-syndicaliste qui connaît un développement accéléré au début des années 90. Avant de sombrer dans l’anarcho-syndicalisme dans les années 1920-22, l’USI avait été une centrale SR, construite sur la base de la Charte d’Amiens et partie prenante du phénomène des Bourses du Travail italiennes. Mais l’USI s’est reconstruite sur les bases de l’anarcho-syndicalisme en attirant donc à elle le même type de militants que les autres syndicats de base, avec une référence idéologique encore plus marquée. La nature soi-disant interprofessionnelle de l’USI a donc pris une forme avant tout « politique », l’idéologique permettant aussi de couvrir un repli corporatiste. Et les conflits entre secteurs professionnels et entre personnalités se sont automatiquement reproduits au sein de l’USI. Cela a débouché sur des tensions internes et des scissions, discréditant par là même tout intérêt à rejoindre une petite confédération « révolutionnaire » .

Les perspectives stratégiques

Cette étude du syndicalisme de base pourrait être élargie à la France. La CNT et Solidaires se sont créées sur la même dynamique que le syndicalisme de base italien, d’où un même échec interprofessionnel. Le fait que la référence à l’anarcho-syndicalisme ne soit pas partout mise en avant ne retire rien à la similitude. Cette référence au mouvement libertaire peut très bien être remplacée par un autre référence, par exemple au « marxiste » ou à « l’altermondialisme ». Il est par exemple symbolique que depuis un certain temps Solidaires tente de se donner une « identité », une formation nationale de 7 jours étant prochainement prévue à cet effet. Cette référence ne sert là aussi qu’à justifier l’existence d’appareils qui entrent en crise en raison d’une stratégique erronée. De la même façon, ce repli identitaire pourrait très bien se revendiquer du « syndicalisme-révolutionnaire », si jamais certains oubliaient que le syndicalisme-révolutionnaire s’est construit sur la dynamique de l’unité syndicale. On peut par exemple remarquer que certains secteurs de la CNT française ou de Solidaires se revendiquent du SR mais développent le plus souvent une stratégie identique à celle de l’anarcho-syndicalisme : culte de l’appareil, corporatisme, absence de réflexion révolutionnaire, sacrifice du Front Unique afin de favoriser le renforcement momentané de son propre syndicat,…
Il serait intéressant d’étudier les raisons pour lesquelles ce « syndicalisme alternatif » n’existe pas dans les autres pays européens, où pourtant le repli du mouvement ouvrier est identique. Ainsi, le syndicalisme alternatif a très peu de chance d’aboutir en Allemagne ou en Angleterre. En effet, le droit syndical repose sur un modèle qui rend beaucoup plus difficile la constitution d’un syndicalisme autonome. Dans ces pays, l’émergence d’un syndicalisme de classe autonome n’aurait de possibilité d’émerger que si elle reposait sur une dynamique interprofessionnelle et sur un départ groupé. Dans ces pays le repli frileux a donc pris une autre forme. Il consiste à favoriser l’isolement des syndicats contestataires au sein de la centrale syndicale sociale-démocrate. C’est la tactique opportuniste adoptée par les militants d’extrême gauche en Grande Bretagne, en Allemagne ou en Belgique. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le projet du Mouvement de Rénovation Syndicale belge a échoué malgré la puissante impulsion donnée par la délégation syndicale des Forges de Clabecq. Par manque de projet syndical de classe, les militants d’extrême gauche ont préféré se replier sur leurs petits bastions. Le parti ou des réseaux syndicaux flous servant alors de justification à cette politique corporatiste.
Il n’est donc pas étonnant que la seule exception demeure la CGT grecque dans laquelle existe une tendance oppositionnelle de classe (le PAME). La Grèce est en effet un des rares pays où le mouvement ouvrier a réussi à passer à la contre-offensive et à développer des initiatives interprofessionnelles prolongées. Ce sont des activités syndicales réellement interprofessionnelles qui ont permis de cristalliser une véritable alternative syndicale et une tendance structurée.

Ce bilan nous amène à penser que la création d’une organisation syndicale de classe (autonome ou sous la forme d’une tendance) ne peut exister que si précédemment des militants syndicaux ont pu se coordonner sur la base d’un projet interprofessionnel et si ces militants sont actifs dans les luttes interpro quotidiennes. C’est le cas par exemple des IWW nord-américains. Dans les années 70, la première tentative de reconstruction des IWW avait échoué, les militants ne disposant alors pas d’expérience et d’influence dans les entreprises. Le projet était avant tout idéologique et identitaire. Il semblerait que les IWW n’aient pu aboutir qu’après avoir redéfini leur stratégie. Dans les années 20, la marginalisation des IWW s’explique surtout par une stratégie de rupture avec le Front Unique, la centrale révolutionnaire s’opposant systématiquement à la tendance SR présente dans l’AFL, de peur de voir sa légitimité remise en cause. Aujourd’hui, les IWW se sont reconstruits sur la stratégie du Front Unique. La centrale accepte l’adhésion de militants également membres de l’AFL. Elle intervient donc à la fois comme syndicat autonome et comme tendance dans la centrale modérée. Elle a pu ainsi bénéficier de l’expérience de militants déjà actifs et influents. Mais surtout cette politique a permis d’avoir une analyse globale de la classe ouvrière et une politique d’intervention réellement interprofessionnelle. Ainsi, les IWW vont assez souvent soutenir des grèves animées par des syndicats luttes de classe de l’AFL. Cette stratégie a permis aux IWW de ne pas être perçus comme un secte repliée sur elle même et sur quelques entreprises. Elle bénéficie ces derniers temps d’une politique d’implantation réussie dans des petites et moyennes entreprises mais aussi d’une intervention dans les grandes entreprises avec des militants actifs comme récemment dans la grève des transports publics à New York.

Ces derniers mois, le CSR a lui aussi intensifié ses contacts avec des organisations syndicales d’autres pays. Cette décision ne s’explique pas comme la volonté de constituer une internationale SR refermée sur elle. Nous pensons que la création d’une internationale de classe, à l’image de ce qu’était l’ISR dans les années 20, est l’objectif à atteindre le plus rapidement possible. Mais cette construction passera avant tout par l’application du Front Unique au niveau international en mettant nos forces au service d’une dynamique de classe unitaire et interprofessionnelle. Quelque soit la référence invoquée nous devons refuser toute logique identitaire qui serait un obstacle au Front Unique et donc à la lutte révolutionnaire du prolétariat.

1) Pour rentrer dans le détail des activités développées par cette mouvance, lire l’excellent livre d’O. Alberola et A. Gransac « l’anarchisme espagnol », Christian Bourgeois Editeur, 1976
2) « Anarchisme d’hier et d’aujourd’hui, la reconstruction de la CNT (1976-1979) », Margaret Torres Ryan, Alternative Libertaire. Le GOA, tout comme le MIL, est issu du groupe Que Hacer ?, lui même issu de l’Action Ouvrière Catholique de Catalogne


Commentaires  forum ferme

vendredi 2 février 2007 à 12h02

Une des réflexions que j’ai le plus souvent entendu dans la CNT est qui est une des principales causes de mon départ (après 15 ans de militantisme et de déceptions ; 1991-2006) est celle énoncée par la personne du SIIRP CNT ; "Y a pas eu de grève générale à cause de l’immobilisme de la CGT". Sachant que les questions d’appels à la grève n’ont jamais préoccupé réeellement personne dans la CNT, dont les militants les plus "pro-syndicalisme" se sont toujours contentés de differ des tracts "grève générale" dans les cortèges où ils se dispensaient d’appeler dans leurs boîtes, et ont toujours cultivé l’art de la minorité, s’en remettre indéfiniment à d’autres (d’autres syndicats, d’autres sections que la sienne pour faire des heures d’info syndicales, d’autres militants...) pour lancer des mouvements, me semblent être une des pires positions réformistes existantes... Et la position de dire "nous, la CNT, on est trop petit pour faire ça..." n’est pas simplement insuffisante, elle est la plus réformiste possible, on laisse à d’autres le soin de monter des mobilisations pour s’y greffer ensuite... Et quand les autres ne font rien, on ne fait rien non plus avec l’excuse d’être tout petit, lamentable !
Mais bon, l’anarcho-syndicalisme cultive tellement de tares (entres autres et au passage : dans l’esprit "c’est l’AG du syndicat qui décide de tout", un cadre informaticien, un cracheur de feu et un organisateur de festivités redskin auront autant le droit de parler qu’un magasinier de Monoprix, quelle honte, c’est vraiment du foutage de gueule !) qu’il ne peut produire qu’une sous-culture marginale et dévelloper le culte de la minorité. Les conflits entre pro-syndicalistes, anti-anarchistes, "ASSR" (!) prennent le pas sur la nécessité de construire, faire vivre et développer des sections syndicales (ça, c’est pas possible, les gens sont pas prêts...). De toutes façons, on voit bien rapidement, que derrière tous les arguments trouvés pour pas militer, c’est bien le problème de la fainéantise, militer c’est du boulot, c’est dur ! Aucun bilan tiré sur l’échec de La Redoute (camarades licenciées, section liquidée), la lutte des Frog (les querrelles d’individus ont primé sur la grève), le slogan remplace l’analyse politique, les stratégies d’implatation et de lutte syndicales n’existent pas, la feignasserie dispensant l’effort militant...

Bref, l’anarcho-syndicalisme n’est pas prêt de dépasser le stade du magma identitaire et ne peut représenter qu’un réservoire à décourager le militantisme syndical. Hélas, il trompe encore quelques super militants qui seront bientôt décus et découragés...

ROSAY Olivier, ex-CNT PTT.

Logo de CSR
samedi 20 janvier 2007 à 13h35 - par  CSR

Le vrai problème, vu de l’intérieur, c’est principalement les gens qui se disent anarchos-syndicalistes, mais dans le fond sont avant tout anarchistes avant d’être syndicalistes

Tout a fait et comme la CNT se réclame de l’anarcho-syndicalisme et même du communisme libertaire, cela permet a des politiciens de venir imposer leurs idées au syndicat.

Ou est le respect de l’independance syndicale ? de la Charte d’Amiens ?

- La CNT compte un syndicat du nettoyage RP de 500 adhérents aujourd’hui, constitué depuis 20 ans sur les cendres du syndicaliste cogestionnaire, et implanté en section dans plus d’une vingtaine de boîtes. C’est bien du syndicalisme de classe et d’industrie. Alors où est l’échec ?

Nous ne savons pas si tu es depuis longtemps à la CNT mais nous qui y avons été, on nous a servi cette légende pendant des années. Le syndicat du Nettoyage a bon dos on s’en sert comme vitrine pour la CNT depuis plus de 10 ans. Pendant ce temps-là on oublie toutes les sections qui ont disparu et les milliers de militant perdus dans la nature après leur passage à la CNT ?

Pour ma part, sachant que j’ai déjà un chef d’entreprise et un chef d’Etat, j’estime que ça me suffit déjà emplement, et je ne me vois pas en avoir encore un de plus à la CGT, FO ou SUD.

tu as raison de dénoncer la bureaucratie syndicale que nous nous cognons nous aussi. Mais es-tu encore trop jeune dans le CNT pour ne pas voir une autre forme de bureaucratie opérer ? Ou ne veux-tu pas la voir ?

aussi parce que la grande majorité des salariés sont des spectateurs du Tour de France : Ils applaudissent du bord de la route le délégué sur son vélo, surtout quand il arrive en tête en haut de la cote et leur arrache une victoire, mais ce ne sont pas eux qui pédalent.

Nous essayons aussi de combattre cette délégation de pouvoir. Ce qui passe par la formation des militants.

Alors que nous avions les moyens d’une grève générale


As-tu tenté de faire débrayer en grève reconductible l’entreprise ou tu travailles ?
Nous oui et nous pouvons dire que sans les jeunes mobilisés c’est pas les travailleurs qui auraient fait lacher le gouvernement.
Empecher la casse du CDI dans les entreprises de plus de 20 salariés est pour nous une victoire. Défensive bien sur mais une victoire qui remontre à tous que c’est possible de combattre le capitalisme.
C’est sur que nous restons loin encore du controle ouvrier sur la société.

Cette dernière remarque de ta part nous fait malheureusement penser que la CNT n’est définitivement pas implanter dans la classe ouvrière. Sinon tu aurais alors vu les memes choses que nous. Mais la CNT est un monde à part et nous savons de quoi nous parlons.

Merci pour ton invitation au dialogue.

nous t’invitons à lire la lettre des militants du Syndicat Education CNT de Seine Saint Denis (93) qui avaient assez bien fait le bilan des problemes de la CNT.

Logo de Yann
jeudi 11 janvier 2007 à 13h16 - par  Yann

Salut,

1 / "Pouget comme Monatte et Delessalle qui étaient responsables CGT se sont rendus compte du caractère sectaire de l’anarchisme"

Je vois que tu (vous) opère là un glissement sémantique : C’est l’anarchisme qui est sectaire est non plus l’anarcho-syndicalisme.

Et bien vois tu, contrairement à ce que tu crois, nous avons pourtant du recul sur notre propre histoire (aux Vignoles, isnt’it). Je pourrais presque être d’accord avec votre article, mais l’amalgame "anarcho-syndicalisme = anarchisme = secte" est un peu rapide.

Le vrai problème, vu de l’intérieur, c’est principalement les gens qui se disent anarchos-syndicalistes, mais dans le fond sont avant tout anarchistes avant d’être syndicalistes (pour les différences entre anarcho-syndicaliste et syndicaliste-libertaire, je vous laisse à vos histoires de bouteilles à moitié vides ou à moitié pleines). Là dessus vient se greffer le propre à tout individu humain : l’ego. Comme la CNT ne regroupe pas des petits hommes verts, mais bien des humains comme la CGT, SUD ou l’amicale bouliste du quartier, les gens "de pouvoir" viennent y mettre le bazar comme à la CGT ou ailleurs, fort de leurs thèses "radicalement" anarchistes, communistes, ou autres. Ces gens là, ils peuvent faire de la politique à la CNT-AIT, ils ne sont pas obligés de rester aux Vignoles ...

2/ "L’invention de l’anarcho-syndicalisme est un retour en arrière au sectarisme politicien, à la division des travailleurs (création de la CGTU par le "Pacte", création de la CGT-SR par les mêmes et de l’AIT anarchiste)"

On peut reprendre la création de la CNT française en 46, à partir des bases de la CGT-SR, malgré la position de Pierre Besnard qui (vu les problèmes de scissions) voulait plutôt rejoindre la CGT. Le seul problème, c’était que la CGT était aux mains de qui on sait, et que ceux qui avaient repris leur carte à la CGT ont vite compris et ont créé la CNT en française, qui fut au départ rejointe par pas mal d’anti-staliniens. Effectivement, l’orientation anarchiste de la CNT a fait que les troskistes sont allés créer la CGT-FO, mais encore une fois, le problème était surtout lié au fait que la CNT d’alors était aux mains de responsables par ailleurs membres de la FA.... !!!

3 / " Il est donc bon de se repencher sur l’expérience historique."

Mais je le fais. Je suis pas tombé sur votre site par hasard...

4/ " Malheureusement la situation en France aujourd’hui re-démontre s’il en était besoin que l’anarcho-syndicalisme est toujours un échec. La CNT ne se développe pas. Les rares sections syndicales finissent par disparaitre et au mieux font du corporatisme de boîte. Ce qui laissent peu de possibilités de faire du syndicalisme d’industrie et de classe."

C’est là un raccourci pour le moins grossier et de surcroit totalement faux :

- Les raisons de l’échec d’alors sont historiques (les anarcho-arnarchistes)

- Les éventuels échecs des "alternatifs" (à la CGT et autres institutionnels) le sont dans une situation qui n’est plus du tout celle de grand-papa. Avec un taux de syndicalisation de 7%, des masses-médias qui diffusent la propagande anti-syndicaliste, pro-individualiste et pro-capitaliste dans les cerveaux des prolétaires, etc.. Si SUD arrive plus ou moins a exister, c’est parce qu’ils sont issus d’une scission et qu’ils ne sont pas repartis de zéro dans les années 90. Il ne faut tout de même pas reprocher aux petits (et aux tout petits desargentés) de ne pas arriver à faire ce que le mastodonte, jugé représentatif en 66, et touchant des sous de l’Etat n’arrive déjà pas à faire par lui même.

- La CNT compte un syndicat du nettoyage RP de 500 adhérents aujourd’hui, constitué depuis 20 ans sur les cendres du syndicaliste cogestionnaire, et implanté en section dans plus d’une vingtaine de boîtes. C’est bien du syndicalisme de classe et d’industrie. Alors où est l’échec ?

5/ "L’adhésion à la CNT sur le mythe mensonger de l’Espagne de 1936 permet à pas mal de militants de se donner le confort intellectuel d’avoir raison à quelques-uns. Mais pendant ce temps là rien ne change pour la majorité de la classe ouvrière qui elle est ailleurs. C’est sur la lutte de classes, c’est dure ! Mieux vaut éviter l’affrontement avec la bureaucratie et le patronat en restant à la CNT ! Ya pas de risque."

- Pour ma part, je n’ai pas adhéré à la CNT pour ces raisons (l’Espagne de 36). J’ai été me bouger en autonome sur le terrain et j’ai vu sur quels sujets la CNT actuelle se bougeait (celui du SR). J’ai donc pris la décision d’adhérer pour la première fois à un syndicat (et je n’ai plus 20 ans) . Pour ma part, sachant que j’ai déjà un chef d’entreprise et un chef d’Etat, j’estime que ça me suffit déjà emplement, et je ne me vois pas en avoir encore un de plus à la CGT, FO ou SUD. Les statuts (de 2001, congrès de Lille) de la CNT Vignoles sont ce qu’ils sont : Conformes au SR et à la charte d’Amiens. Mais peut-être est-ce la référence à "le remplacement de l’Etat par la fédération des organismes issus du syndicalisme" qui vous pose problème ? Je les tiens en tout cas à votre disposition si vous le souhaitez.

- Pour le reste, j’ai passé l’âge des concours de bite, je suis pas suicidaire et contrairement à ce que vous dites, la CNT n’envoie pas des jeunes peu formés en kamikaze se faire sauter dans le bureau des patrons. Si des DS/DP CGT (ou autre) morflent (et je ne le conteste pas), peut être est-ce aussi parce que la grande majorité des salariés sont des spectateurs du Tour de France : Ils applaudissent du bord de la route le délégué sur son vélo, surtout quand il arrive en tête en haut de la cote et leur arrache une victoire, mais ce ne sont pas eux qui pédalent. La cible est alors toute désignée pour le patron. La lutte par procuration (genre le CPE comme moi je l’ai vécu dans ma boîte), ça n’existe pas.

Pour conclure, votre prose, dans votre réponse comme dans cet article, me fait irrémédiablement penser au même sectarisme que celui de la prose de la CNT-AIT : Reprocher aux autres mais ne jamais se remettre soi-même en question. Vous vous dites SR ? Je vous cites dans votre propre bulletin N°4 : " La récente victoire sur le CPE prouve que la mobilisation paie toujours". Vous y voyez une victoire ? Alors que nous avions les moyens d’une grève générale (suivant le SR dont vous vous réclamez), tout a capoté par faute d’une CGT, spécialiste du soulevage intermittant du couvercle de la marmitte par des "journées de mobilisation", mais encore une fois ici, pressée de remettre rapidement les salariés au travail. Comme vous le dites : " Il est donc bon de se repencher sur l’expérience historique.", notamment celle d’un certain Thorez : "Il faut savoir arrêter une grève" et de l’appartenance (encore aujourd’hui) du secrétaire général de la CGT au PCF...

Sur ce, si vous acceptez comme moi la contradiction, le pragmatisme et le rationnalisme, je reste à votre dispo pour vous rencontrer (vous avez mon email) dans le coin de Trappes (78) dans votre UL et après le travail.

Yann, à titre perso et adhérent du SIIRP CNT (Vignoles).

Logo de CSR
mercredi 10 janvier 2007 à 19h39 - par  CSR

Pouget comme Monatte et Delessalle qui étaient responsables CGT se sont rendus compte du caractère sectaire de l’anarchisme. En construisant la CGT et le Syndicalisme-Révolutionnaire, ces quelques militants anarchistes alliés à de nombreux militants socialistes ont compris la puissance fédératrice du syndicalisme et le dépassement des idéologies anarchistes et socialistes qu’il représente.

La charte d’Amiens montrent que le SR a su convaincre la grande majorité de la confédération et des militants qu’elles que soient leur origine politique.

L’invention de l’anarcho-syndicalisme est un retour en arrière au sectarisme politicien, à la division des travailleurs (création de la CGTU par le "Pacte", création de la CGT-SR par les mêmes et de l’AIT anarchiste) et à l’échec ou la collaboration de classes (Corée, Espagne de 1936...)

Il est donc bon de se repencher sur l’expérience historique.

Malheureusement la situation en France aujourd’hui re-démontre s’il en était besoin que l’anarcho-syndicalisme est toujours un échec. La CNT ne se développe pas. Les rares sections syndicales finissent par disparaitre et au mieux font du corporatisme de boîte. Ce qui laissent peu de possibilités de faire du syndicalisme d’industrie et de classe.

L’adhésion à la CNT sur le mythe mensonger de l’Espagne de 1936 permet à pas mal de militants de se donner le confort intellectuel d’avoir raison à quelques-uns. Mais pendant ce temps là rien ne change pour la majorité de la classe ouvrière qui elle est ailleurs.
C’est sur la lutte de classes, c’est dure ! Mieux vaut éviter l’affrontement avec la bureaucratie et le patronat en restant à la CNT ! Ya pas de risque.

Logo de Yann
mercredi 10 janvier 2007 à 12h31 - par  Yann

Salut,

J’avoue ne pas tout comprendre :

1/ "Pouget sont transformés en anarcho-syndicalistes !"

Il vous suffit d’aller lire "l’Almanach du père peinard" pour constater l’anarchisme de Pouget (antiparlementaire, antimilitariste, anticlérical, etc). Par ailleurs, il s’engage sur la voie du syndicalisme (révolutionnaire), mais pourquoi n’en serait-il plus pour autant anarchiste ? Bref, si l’on est anarchiste ET syndicaliste, ne peut t’on être qualifié d’anarcho-syndicaliste ?

2/ "Mais alors pourquoi ont ils soutenu et rédigé la charte d’Amiens qui dit justement l’inverse par rapport « aux sectes » ?"

Parce que c’est un texte de compromis qui doit être admis en congrès ? Les idées de Pouget ont-elles été admises dès le début de la CGT en 1895 ? Je ne le crois pas...

Bref, tout cela me parrait très confus à défaut de préciser exactement ce que vous entendez par "anarcho-syndicalisme" (en dehors de "une secte"), la différence entre être "libertaire ET syndicaliste révolutionnaire" et ASSR, etc..

Enfin, c’est juste pour essayer de comprendre un peu mieux votre position POLITIQUE (sic) qui vous fait rejeter violement l’AS, car perso je me sens très bien là où je suis, je n’envisage pas de faire de l’entrisme à la CGT, et c’est plutôt les luttes concrètes qui m’interressent (et elle ne manquent pas !). Vos étiquettes (anti-)POLITIQUE (re-sic) affichées ostensiblement me font sourire.

Yann à titre perso.
SSIRP CNT Vignoles (qui n’a rien contre les intersyndicales et qui au contraire se fait casser régulièrement la gueule par le SO de la CGT)

lundi 6 novembre 2006 à 20h22

Le lien vers le site du Libertaire ne fonctionne pas.

vendredi 3 novembre 2006 à 18h06

Vos ou tes articles (position individuelle ou collective ?) sont en effet très intéressants car ils viennent illustrer et soutenir totalement les analyses que nous développons dans notre dossier.

Ces articles publiés dans le Libertaire sont en effet caractéristiques du révisionnisme historique qui a toujours traversé l’anarcho-syndicalisme. Dans vos articles, Yvetot et Pouget sont transformés en anarcho-syndicalistes ! Mais alors pourquoi ont ils soutenu et rédigé la charte d’Amiens qui dit justement l’inverse par rapport « aux sectes » ?
Même chose pour la référence aux « anarcho-syndicalistes havrais » qui ne l’ont jamais été. Le livre que vous citez explique justement que ces militants, issus de la CGTU, refusent de rejoindre la CGT-SR anarcho-syndicaliste et constituent une Union des Syndicats Ouvriers du Havre, union locale autonome, fidèle au syndicalisme révolutionnaire et donc à l’indépendance syndicale. C’est pourquoi elle n’adhérera pas à la CGT-SR.
Vous passez sous silence le rôle de nombreux courants marxistes et non-marxistes dans le développement du syndicalisme-révolutionnaire, en France comme dans tous les pays où celui ci s’est développé (vous ne connaissez pas les IWW ?). Ce qui vous permet ensuite de dire que tout militant favorable à la démocratie ouvrière et à la révolution est un anarcho-syndicaliste. C’est un peu réducteur comme vision des choses ! C’est ce que vous observez aujourd’hui dans les entreprises et dans le mouvement syndical ?
Vous avez semble t-il oublié de lire la brochure que nous avons produit sur l’ISR. Et c’est bien dommage car elle reposait sur les documents de l’époque et non pas sur des discussions de couloirs de 2006.

Et cette révision, cette conception sectaire du syndicalisme vous amène à répondre complètement à côté de la plaque à l’analyse que nous avons rédigé. Vous n’expliquez pas la scission anarcho-syndicaliste de 1920-1922, or c’était le thème central de notre analyse !
Cette scission a été une scission syndicale et c’est ce que nous expliquons dans nos articles et dans notre brochure. Elle n’avait rien à voir avec le mouvement anarchiste même si certains bureaucrates libertaires ont essayé d’utiliser la philosophie pour favoriser la scission. Et pour preuve, elle a aussi divisé les militants libertaires qui avaient une pratique syndicale. C’est d’ailleurs la preuve que tous les libertaires ne sont pas anarcho-syndicalistes. Jusqu’en 1939 la plupart étaient syndicaliste révolutionnaires et rejetaient la dérive anarcho-syndicaliste. On retrouve facilement ces débats dans la presse anarchiste de l’époque, du moins quand on ne veut pas réécrire ou occulter le passé pour mieux défendre aujourd’hui son petit appareil.

Et cette attaque contre l’indépendance syndicale, contre l’autonomie ouvrière, elle transparaît très clairement dans l’article signé de « Thierry ». Alors qu’il écrit au nom d’un groupe philosophique, il parle de la CNT dans ces termes « et les ouvriers de nos sections (CNT) adhèrent avant tout sur une base de classe, CQFD ». Où est l’indépendance syndicale ? vous avez les droit de penser que le syndicalisme doit être influencé ou dirigé par une idéologie extérieure. Mais quelques lignes plus loin vous reprochez au PC d’avoir fait dans les années 20 ce que justement vous faites dans votre revue. Quelle cohérence politique !
Cette défense de la CNT est d’ailleurs totalement à côté de la plaque puisque nous n’avons jamais dit qu’il n’était pas difficile d’être militant CNT dans une entreprise privée. Nous disions qu’il était plus difficile d’être militant CGT dans une entreprise privée que de limiter sa pratique syndicale à faire le service d’ordre rouge et noir le premier mai. Ce qui sous entendait qu’en effet beaucoup de militants de la CNT n’ont aucune pratique syndicale dans leur boite. Et si c’était là leur priorité et que la répression anti-CNT les en empêche et bien ils iraient dans un autre syndicat. Ce que font beaucoup de militants libertaires par ailleurs syndicalistes.

Mais ce qui est encore plus symptomatique de la nature sectaire (et donc contre-révolutionnaire) de l’anarcho-syndicalisme c’est le ton polémique de vos articles : « quelques militants syndicalistes s’étant accaparés le titre de CSR… »,
« Le CSR se dote d’un ensemble de textes théoriques et doctrinaux de formation militante ou perce la bonne vieille langue de bois stalinienne où le plus important se trouve généralement noyé dans la demi-vérité, l’omission ou le mensonge savamment développé ». Mais alors pourquoi ne répondez vous pas à nos tissus de mensonges en contestant un seul fait, une seule référence historique rédigée dans notre brochure de 50 pages. Qu’y a t-il de faux ? Dites nous le !
« Tels de bons professeurs, permanents syndicaux sans doute, ils savent et distillent une version marxiste léniniste de l’anarcho-syndicalisme ». Dans quels syndicats les militants du CSR sont ils permanents syndicaux ? La calomnie est souvent une arme qui se retourne contre leur utilisateur. Mais nous ne développons pas les mêmes méthodes car nous sommes des syndicalistes de classe et nous pensons que le sectarisme et le clivage ne servent qu’à diviser les travailleurs et défendre les intérêts des bureaucrates. C’est justement ce que nous expliquions dans notre article pour expliquer pourquoi certains dirigeants SR au début des années 20 vont abandonner l’indépendance syndicale, se rallier à l’anarcho-syndicalisme, afin de justifier l’existence de petits appareils bureaucratisés. Pourquoi cette analyse provoque chez vous des réactions aussi violentes ?

C’est pourquoi nous proposons aux camarades du Libertaire qui ont écrit ces textes d’organiser avec eux une réunion publique afin de discuter de tout cela. Nous aurons ainsi l’occasion de vérifier nos pratiques syndicales respectives et de vérifier si nous avons honteusement accaparés le sigle du « CSR » car nous sommes d’affreux staliniens. Nous vous invitons également à venir nous rencontrer dans nos Unions Locales, en dehors des heures de travail (et oui nous travaillons tous !) afin de vérifier là aussi la réalité de notre engagement syndical unitaire et anti-bureaucratique (quelque soit la nature de cette bureaucratie : stalinienne, social-démocrate ou anarcho-syndicaliste)

le secrétariat du CSR

Site web : Réponse
Logo de labbad
mardi 3 octobre 2006 à 17h21 - par  labbad

Nous continuons à répondre à vos articles dans les numéro 3 et 4 du libertaire (septembre et octobre 2006)Salutations syndicalistes libertaires

Site web : le libertaire

Navigation

Articles de la rubrique