Histoire des Bourses du Travail

Pour un retour aux origines.
mardi 14 janvier 2014
par  Peau rouge

Parce que face aux problèmatiques du présent, les réponses se cachent parfois dans notre passé. Les bons outils traversent le temps et les âges, pas par nostalgie mais par simple éfficacité.

A lire pour approfondir :

- "Aux sources de l’histoire syndicale française : retour sur les bourses du travail", Cahiers d’Histoire, revue d’histoire critique, N°116-117

- "La Bourse du Travail de Lyon. Une structure ouvrière entre services sociaux et révolution sociale", de David Rappe, Atelier de création libertaire.

- Histoire des Bourses du Travail de Fernand Pelloutier : http://kropot.free.fr/Pelloutier-Bourses.htm

Les Bourses du Travail d’avant 1914 sont sans conteste la marque spécifique du syndicalisme et du mouvement ouvrier français. Ce syndicalisme se différencie des autres alors existants en Allemagne et en Angleterre par sa position de conscience et de lutte de classe.

Les Bourses du Travail portent une solidarité dépassant les diversités de professions et de corporations pour s’inscrire dans une solidarité de proximité géographique, car c’est bien à travers la solidarité interprofessionnelle que l’éveil révolutionnaire socialiste est le plus apte à s’affirmer et se développer.

« Or la Bourse du Travail est, en devenir, l’organisme qui, dans une société transformée où il n’y aura plus de possibilité d’exploitation humaine, se substituera à la municipalité ». (Émile POUGET – La Confédération Générale du Travail)

En effet, la finalité du projet des Bourses du Travail était d’être à la fois un outil d’émancipation intégrale des travailleurs-euses et un instrument d’organisation de la société future, en assurant la formation d’une classe ouvrière autonome grâce aux multiples services qu’elles proposaient.

Au travers des Bourses, le modèle syndical qui s’y est développé en complémentarité constitue la base du syndicalisme révolutionnaire, en offrant un fondement socioprofessionnel et non idéologique, c’est à dire l’appartenance à la classe qui produit les richesses et gère les services, l’intérêt de classe. C’est un modèle révolutionnaire et de transformation complet qui se concrétise en 1902 avec la fusion de la CGT et de la fédération des Bourses du Travail au congrès de Montpellier.

La Bourse du Travail ne se limitait pas à une lutte de classe quotidienne, elle était en capacité de se substituer aux institutions bourgeoises comme la municipalité, le conseil général ou le département, mais aussi de gérer les services déconcentrés de l’État central, de réorganiser la production, la circulation et la répartition des services locaux et des produits matériels. Dans le processus révolutionnaire, les Bourses du Travail socialisent l’économie locale et assurent les liens à une échelle nationale via la Confédération. La Bourse du Travail et la CGT étaient (par leur capacité d’interprofessionnalité) les seules structures capables d’assurer une socialisation réelle.

« Quelles que soient les opinions arborées par les municipalités (mêmes socialistes) ces opinions évoluent dans le cadre de la société capitaliste et par conséquent, aboutissent à le perpétuer ; au contraire, à la Bourse du Travail, parce que les opinions sont une préoccupation insignifiante, tout concourt à développer l’embryon de la société nouvelle qui se substituera au capitalisme ». (Émile POUGET – La Confédération Générale du Travail)

Il convient d’ailleurs de s’arrêter sur l’expression « les opinions sont insignifiantes » qui pourrait laisser penser à de l’apolitisme et donc présager une unité entre opinions socialistes, révolutionnaires, et opinions réactionnaires voire nationalistes au sein du prolétariat, ce qui enlèverait de fait la position de classe et révolutionnaire...
Tout d’abord il faut remarquer premièrement les votes en 1906 au congrès d’Amiens. La contre-motion de Griffuelhes, Pouget, Delesalles, Merrheim et Niel (qui donnera la Charte d’Amiens constitutive de la CGT) s’oppose à la motion des guesdistes (marxistes de parti) qui visent à ce que le syndicat soit la courroie de transmission du Parti Socialiste et à la motion réformiste de Victor Renard qui préconise l’apolitisme, abandonnant la lutte des classes sous modèle anglais, par soucis d’unité du prolétariat. Cette dernière motion est rejetée a 724 voix contre, 34 pour et 32 blancs, au profit de la motion de Griffuelhes. C’est la marque sincère du positionnement de classe dans le camps socialiste révolutionnaire et pour l’autonomie ouvrière.

Deuxièmement, Émile POUGET, dans ses écrits Le Parti du Travail et La Confédération Générale du Travail (textes phares du syndicalisme révolutionnaire) fait constamment référence à l’intérêt de classe et à l’unité révolutionnaire socialiste du prolétariat par le syndicalisme contre les différents partis socialistes démocratiques et parlementaires qui ont divisé le mouvement ouvrier par des guerres intestines dogmatiques. C’est donc au sein du mouvement révolutionnaire qu’il parle d’insignifiance des idées, l’intérêt et l’organisation de la classe doivent être au dessus des positions dogmatiques des partis philosophiques, qu’ils soient communistes, socialistes, anarchistes. Le syndicalisme révolutionnaire apparaît comme étant une synthèse des meilleures pratiques et idées de ces partis, se débarrassant du superflu des écoles philosophiques du socialisme, du parlementarisme, et n’en gardant que l’essence révolutionnaire, la pratique, l’action à la base, contre une avant-garde bien pensante composée en majorité d’intellectuels professionnels de la Révolution (partis et organisations politiques).

La Confédération Générale du Travail se dote donc de deux sections : celle des fédérations corporatives (syndicats de métiers) et celle des Bourses du Travail, qui permet d’élever la jeune confédération à une puissance supérieure, donner un nouveau relief stratégique, une arme révolutionnaire complète en matière d’organisation et de transformation sociale en passant par l’éducation ouvrière, car toute la structure de la Confédération est pensée pour se substituer à l’Etat bourgeois, tout est prêt pour la Révolution sociale et la réorganisation future.

Trois éléments déterminent le « phénomène d’éclosion » des Bourses du Travail sur le plan national entre 1887 et 1906.

La loi de 1884, autorisant les syndicats, donne un double processus ; d’une part un objectif des gouvernements républicains d’essayer d’attacher la classe ouvrière au régime parlementaire par une série de lois et réformes à caractère social et populaire. D’autre part, le résultat de pressions locales par les travailleurs-euses pour voire apparaître dans leur ville une telle institution afin d’obtenir des locaux pour se réunir, élaborer leurs revendications et organiser leurs actions.

Et enfin, les syndicalistes comme les élus de gauche, voient dans les Bourses du Travail un remède au problème criant des bureaux de placement privés.

En 1892, la dizaine de Bourses du Travail locales se transforme en fédération afin de coordonner les actions et programmes de services ouvriers, cette fédération s’accroit considérablement sous le poids d’un mouvement ouvrier conquit, au détriment de la fédération nationale des syndicats (sous contrôle guesdiste).

C’est à ce moment que le syndicalisme est alors marqué, sous impulsion d’Emile Pouget, Fernand Pelloutier, Victor Griffuelhes et bien d’autres... par une génération de militants issus de l’anarchisme, du blanquisme (marxistes insurrectionalistes), allemanisme (marxistes favorables à la domination du syndicat sur le parti) qui vont faire émerger un nouveau courant d’idée dans le camps du socialisme : le syndicalisme révolutionnaire. Ils abandonnent les positions dogmatiques et les conflits idéologiques internes pour se consacrer à une vision syndicaliste du socialisme, proposant le syndicat comme cellule d’organisation et d’unité au présent et organisation de gestion future d’un communisme libre et autogéré.

Si le premier rôle attribué aux Bourses du Travail au niveau des institutions est l’organisation du placement des travailleurs-euses par l’intermédiaire de bureaux de placement, de nombreux autres services aussi riches que variés se développent avec les syndicalistes révolutionnaires et la dynamique qu’ils impulsent pour répondre aux besoins de la population ouvrière tout en assurant son éducation primaire, professionnelle, sociale et socialiste : secours de route (allocation appelée viaticum) pour les ouvriers-ères de passage en quête d’ouvrage, des bibliothèques sociales, cours d’enseignement professionnel, connaissances générales, dispensaires médicaux et de prévention de santé pour les accidents du travail et contre les compagnies d’assurances (trop complaisantes avec les patrons), service de renseignement juridique, bureaux de placement pour les chômeurs, associations de consommateurs et locataires, planning familiaux, formation, information, mutuelles d’entraide, coopératives, théâtre, musique, loisirs, sports...

Bref, les Bourses du Travail, après le premier rôle institutionnel d’en faire des bureaux de placement et locaux de réunions, deviennent très vite des centres d’éducation populaire – comme disait Fernand Pelloutier : « Éduquer pour révolter » – et des foyers d’agitation constante d’autonomie ouvrière où s’expérimentent les militants ouvriers. L’action syndicale que les Bourses mènent se définit par le rôle solidaire envers les grèves locales, voire nationales (même si elle n’avait pas vocation à être l’actrice première, l’instrument de lutte étant alors le syndicat groupant les travailleurs-euses concerné-es, la Bourse jouait bien souvent un rôle déterminant en raison de l’expérience et des conseils qu’elle pouvait donner, de la capacité d’intervention et d’organisation de ses militants ou encore de la solidarité financière et morale qu’elle entraînait) mais aussi dans une implication dynamique lors de journées comme le premier mai, ou la diffusion et formation d’idées, revendications du syndicalisme d’époque comme la journée de huit heures, la grève générale ou encore l’antimilitarisme.

En étant une structure d’entente, de regroupement et de coordination au niveau local, le but principal des Bourses en cas de mouvement de grève était la solidarité à tous les niveaux, auprès de toutes les corporations de la ville, de la localité : par exemple, l’organisation d’une caisse de grève afin de pouvoir soutenir financièrement toutes les corporations engagées dans un conflit social et l’envoi de militants sur les lieux afin de servir de conseillers et d’orateurs. Bien souvent, l’intervention de militants expérimentés des Bourses dans un conflit fut déterminante pour la réussite de celui-ci.

Les militants syndicalistes des Bourses du Travail de cette époque étaient convaincus que pour arriver à l’émancipation du prolétariat, il fallait lui donner les moyens de s’émanciper, de pouvoir porter et assumer un projet de transformation sociale dont les bases sont posées dans le monde capitaliste par les organisations de classe et d’autonomie ouvrière : les syndicats d’industries, Union Locales et Bourses du Travail.

L’objectif des Bourses du Travail était donc de rendre le socialisme plus attrayant en privilégiant cette autonomie, en organisant des fêtes, des conférences et soirées musicales ou théâtrales qui débouchaient sur des causeries, des débats autour de thèmes politiques et du travail, le tout en gardant la pratique de classe, c’est à dire que contrairement aux partis, tout était organisé par la classe et pour la classe suivant la devise de la Première Internationale (association de travailleurs créée en 1864) : « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ».


Navigation

Articles de la rubrique