Histoire des Comités Syndicalistes Révolutionnaires

Deuxième partie
lundi 21 janvier 2013
par  Peau rouge

Suite de l’article intitulé "Les CSR : importance et occultation"

Le congrès de fondation :

L’appel des CSR de l’Éducation reçoit un accueil favorable. Il existe déjà dans plusieurs Fédérations des regroupements de syndicats « révolutionnaires ». Des comités locaux regroupent aussi des militants syndicalistes révolutionnaires. Enfin le Comité des Syndicats Minoritaires renforce son action. Mais les projets des CSR de l’Education visent à doter le courant d’une structuration stable, efficace et globale.
Le projet est donc débattu dans de nombreuses réunions ou AG destinées à préparer le congrès d’Orléans de septembre 1920. C’est le cas lors du Congrès minoritaire de la Seine qui se réunit le 5 septembre. La résolution votée au nom de ce « Congrès des syndicats minoritaires et des groupes de propagande ou de vigilance syndicaliste de la région parisienne » se fixe comme perspective : « Si le congrès d’Orléans manque à sa tâche ou ne l’accomplit qu’à demi, nous demandons à tous les révolutionnaires épars dans le mouvement, syndicats, groupes minoritaires, militants isolés, de concentrer et d’organiser leurs forces dans la CGT, des fédérations et des UD …. »

Le Congrès aborde la question de la structuration de la tendance révolutionnaire. Le travail de Marie Guillot a porté ses fruits et le mouvement syndicaliste révolutionnaire va connaître un saut qualitatif. Dès le premier jour, une commission d’organisation est donc nommée pour travailler. On y retrouve Marie Guillot.

Cette initiative est l’occasion de constater des divergences entre trois modèles.
Les syndicats dissidents de Marseille ont pu participer aux travaux du congrès mais leur position est totalement contestée et discréditée. La politique de la scission est rejetée. L’enjeu est désormais de gagner la majorité au sein de la CGT. Mais les objectifs fixés par le congrès vont bien au delà. Il s’agit désormais de doter la CGT d’une tendance révolutionnaire et pas seulement de regrouper ponctuellement des syndicats minoritaires. Le saut politique est donc de taille. La sensibilité anarcho-syndicaliste, représentée par la Confédération des Travailleurs du Monde et les anciens du Parti communiste de Péricat sort totalement discréditée du congrès minoritaire. La dynamique offensive marginalise cette mouvance pessimiste dont la seule perspective était de se replier sur de petits appareils sectaires.

La défense de la tendance face à l’option de scission remporte donc une victoire éclatante. Mais il faut désormais définir la forme que doit prendre cette tendance. Le congrès de la minorité ne va pas régler la question dans l’immédiat, ce qui expliquera que deux positions vont coexister pendant plusieurs mois avant de s’opposer.

Le rapport présenté par Marie Guillot sur l’organisation des CSR est simplement adopté. Cette unanimité souligne le soutien massif apporté à cette décision mais il est également le symptôme d’une adhésion trop rapide, et donc peu réfléchie, au projet. Marie Guillot doit d’ailleurs insister pour que la commission s’organise lors de la réunion pour réfléchir aux modalités de structuration des CSR. Les motions minoritaires, condamnant les bureaucrates réformistes et proclamant l’action révolutionnaire de la CGT, passionnent bien plus les délégués.
Les résolutions sont rapidement approuvées par la commission puis votées par le congrès. Comme nous l’avons dit, cela est dû à la qualité du travail préparatif de Marie Guillot, mais aussi à la prise de conscience encore trop superficielle, de la nécessité d’une tendance révolutionnaire.

Rien n’est donc réglé de la question de la structuration de la tendance. Doit-elle regrouper exclusivement les militants révolutionnaires ou doit-elle être élargie à tous les syndicats, UD et fédérations gagnées majoritairement aux thèses du SR ? La question n’est pas tranchée et va affaiblir l’action des CSR et le projet stratégique que ceux-ci portent.

Cependant, peu de temps après le congrès constitutif des CSR, La VO publie le texte qui expose l’organisation de la minorité :
« Puisque notre congrès minoritaire en a esquissé les grandes lignes, il s’agit maintenant de se mettre à la besogne, et tout de suite, pour matérialiser l’idée et créer un organisme solide, vivant, actif en même temps qu’assez souple pour se plier aux nécessités du recrutement et de l’action.
Dans son ensemble, le projet élaboré par la commission Marie Guillot répond bien à ces nécessités, particulièrement en ce qui concerne la province. Le groupement local, syndical ou intersyndical, doit être notre base naturelle :

- là où existent de grandes entreprises industrielles et des syndicats numériquement importants : constitution de noyaux dans chaque syndicat de métier ou d’industrie ;

- là où l’activité industrielle est nulle et les syndicats peu importants (ou si l’élément réformiste est prépondérant) : formation de noyaux intersyndicaux avec les éléments épars dans les syndicats majoritaires ;
le tout constituant le groupe local, adhérant par le canal départemental, au groupe régional et par celui-ci au Comité central.

Les syndicats minoritaires peuvent adhérer en bloc au groupe local, moyennant une cotisation de 5 francs par mois, payable par trimestre et d’avance.
Dans le département de la Seine nous devons tenir compte de la situation particulière. Existant de fait de la grande concentration industrielle. Ici, la cellule de base sera surtout corporative ayant ses racines directes dans le syndicat de métier ou d’industrie. Il y aurait intérêt dans ce cas à ce que la représentation au sein de groupement départemental de la Seine soit professionnelle et non pas locale. Chaque noyau parisien deviendrait un « noyau central » pour sa fédération de métier ou d’industrie. Et il aurait à entretenir avec les éléments de province affiliés à sa fédération des relations très suivies, non seulement pour activer le recrutement mais encore pour faciliter la besogne de nos commissions de statistiques. Il faut prévoir aussi que le noyau central de fédération pourra jouer plus tard dans les circonstances révolutionnaires un rôle prépondérant dans la prise de possession des instruments de production, de l’organisation du travail et la répartition des matières premières.
Notre Comité central sera définitivement constitué dans les premiers jours de la semaine prochaine. Y seront représentées toutes les fédérations d’industrie et de métiers affiliées à la CGT.
Dans un délai très proche nous allons organiser un vaste meeting pour exposer aux syndicalistes révolutionnaires de la région parisienne les positions de la minorité au lendemain du congrès d’Orléans et la nécessité de nos « noyaux ». Ensuite nous verrons à convoquer un nouveau congrès des organisations minoritaires de la région dans le but de déterminer plus exactement nos moyens de propagande, de recrutement et d’action.

D’ici quelques jours il faut que nos principaux groupes régionaux soient debout et que les noyaux locaux et syndicaux poussent comme des champignons. Nos amis, tous nos amis, doivent se donner de tout leur cœur. La mise en route sera d’autant moins dure que nous nous consacrerons tout entier. Et il faut faire vite car le temps presse ; la réaction mondiale ne désarme pas. La Révolution russe, créatrice de l’Internationale syndicale à laquelle nous venons d’adhérer, est plus que jamais menacée et tant que nous n’aurons pas établi une organisation solide, faite d’éléments disciplinés nous serons impuissants à lui venir en aide : il faut que nous fassions à travers le pays la besogne d’assainissement moral et de redressement syndical, qui arrachera la classe ouvrière, instinctivement révolutionnaire à l’influence pernicieuse de ceux qui ont trahi son idéal.

Dans le détail notre plan d’organisation est révisable ; nous verrons à l’usage quelles modifications doivent être apportées. Pour l’instant nous devons nous attacher à regrouper par syndicats, par fédérations, par localités, par régions les éléments des minorités plus ou moins isolés et cette chose n’est pas au dessus de nos forces. Pour arriver à la création de nos conseils d’atelier, à nos délégués d’ateliers, il nous faut d’abord constituer nos « noyaux ».

Au fur et à mesure qu’ils constitueront les groupements, nos amis voudront bien nous en faire parvenir une relation que nous publierons dans la Vie ouvrière ce qui permettra à chacun d’en tirer, pour sa propre région, des initiatives heureuses par nous signalées.
Les cartes d’adhésion du CSR sont à la composition, ils seront au format de la carte confédérale de telle façon à se plier avec celle ci. En plus des formules habituelles notre carte contiendra une notice indiquant les buts poursuivis par le CSR, son fonctionnement, ses ressources.
Et puisque nous sommes au chapitre « ressources » je rappelle que le prix de la carte annuelle d’adhésion est de 5 francs sur lesquels :
- 2 francs va au comité central
1 franc va au groupement région
1 franc va au groupement départemental
- 1 franc va au groupement local
D’ores et déjà nos camarades peuvent adresser leurs commandes à notre trésorier général : Labonne, Syndicat des Métaux, 3 rue du Château d’eau Paris.
Le secrétaire suppléant, V. Godonnèche, à la « Vie ouvrière »

Analysons ce texte politique. Nous voyons une proposition d’organisation plaquée sur la structuration de la CGT. La seule nouveauté est l’apparition de groupements régionaux. Ils n’ont pas à proprement parlé de fonction politique mais doivent assurer une aide aux groupements départementaux dans le domaine de la propagande et de l’implantation.
Si l’organisation n’a rien d’innovant, en revanche la forme prise par l’organisation révolutionnaire est un dépassement des faiblesses passées des SR. Dans cette période pré-révolutionnaire, le syndicat n’est pas considéré comme systématiquement révolutionnaire. Des syndicats peuvent adhérer en tant que tel au CSR mais la structuration repose avant tout sur des adhésions individuelles de militants révolutionnaires. C’est donc une avancée de taille par rapport à certaines réticences d’avant 1914 quant il s’agissait d’organiser des tendances dans la CGT. Les CSR ne sont pas une simple tendance de la CGT qui se limiterait à préparer les congrès. Ainsi les « noyaux centraux de fédération des CSR » devront jouer un rôle prépondérant « dans la prise de possession des instruments de production ». L’objectif est donc bel et bien de déborder certaines structures de la CGT et donc de se doter d’une organisation révolutionnaire complémentaire agissant sur des bases spécifiquement révolutionnaires.
Les faiblesses de la grève de 1920 sont donc analysées correctement. La CGT n’étant pas encore une organisation majoritairement révolutionnaire, elle ne peut coordonner à elle seule l’action révolutionnaire. Les syndicats acquis à la stratégie révolutionnaire peuvent donc adhérer aux CSR et s’y coordonner avec les noyaux et militants minoritaires. Le tout servant de lieu d’impulsion alternatif au réformisme de la majorité confédérale.
La prise du pouvoir est aussi pensée dans un schéma cohérent et directement reliée à l’action quotidienne. Les organisations nationales d’industrie préparent les statistiques, coordonnent l’action professionnelle dans la perspective de la socialisation des moyens de production sur une base confédérale.

Démoralisation et repli sur les appareils :

La tendance anarcho-syndicaliste n’a été que provisoirement battue. Mais elle va se réorganiser en s’appuyant sur une nouvelle génération de jeunes militants souvent peu expérimentés.
Il faut analyser la situation politique pour comprendre l’émergence de l’anarcho-syndicalisme et le type de structuration qu’il va adopter.
La situation politique de la France est complexe en 1920. Le Prolétariat vient de subir une de ses principales défaites. Le mouvement ouvrier européen a lui aussi commencé sa phase de repli, même s’il n’en est pas encore conscient. Et pourtant l’offensive ouvrière n’est pas stoppée. Au moment où se créent les CSR le syndicalisme italien engage une bataille déterminante. En Allemagne, la classe ouvrière conserve sa radicalité et laisse présager une prochaine offensive. L’espoir se renforce aussi en URSS où l’Armée rouge est en train de prendre le dessus sur les armées blanches et sur les agressions étrangères.
Les militants se trouvent donc tiraillés entre deux sentiments, deux perspectives contradictoires. Il s’agit tout d’abord de se préparer à un embrasement généralisé de l’Europe, phénomène qui pourra redonner à la France un climat de relance révolutionnaire. Mais, en parallèle, un certain pessimisme produit déjà ses premiers effets. Le choc de la défaite de mai 1920 a été d’autant plus fort chez de jeunes militants, disposant d’une faible expérience et fragilisés par leurs lacunes politiques en raison de leur formation récente et superficielle. C’est dans ce terreau que va émerger l’anarcho-syndicalisme.
Nous avons vu que dès 1919 le Parti communiste de Péricat se caractérise par les éléments politiques qui marqueront le courant anarcho-syndicaliste naissant. Ce courant se définit par un repli frileux sur l’appareil syndical et ce repli s’accompagne par la production d’un discours philosophique abstrait destiné à justifier un sectarisme d’appareil. Le courant anarcho-syndicaliste sera relativement faible en France. Il implosera rapidement sous la pression des logiques individuelles et de son corporatisme la minuscule CGT-SR ne regroupant qu’une petite minorité des scissions de 1924-25. Mais dans le contexte de 1920-1921, il bénéficie d’une situation favorable. Il aura donc un impact profond sur l’action des CSR. D’autant plus que les militants de la VO commettront l’erreur de laisser des mandats importants à ce qui n’est encore qu’une sensibilité et qui deviendra rapidement une fraction clandestine agissant au cœur même du Comité central des CSR. Plusieurs militants se font rapidement remarquer au sein de cette mouvance. Leur parcours personnel est aussi caractéristique de l’opportunisme et des logiques individualistes de ce type de militants démoralisés. La chasse au mandat et aux postes de permanents est une caractéristique de ce courant bien avant qu’elle n’atteigne ses rivaux du PCF en 1923.

À partir de septembre 1921, Le Libertaire se fait de plus en plus le propagandiste de la scission. Colomer, qui finira sa vie dans le très stalinien PCF, écrit le 14 octobre dans cette revue « non seulement je crois la scission inévitable mais je la crois indispensable … Préparons-nous résolument, organisons nous, faisons aujourd’hui cette CGT suivant nos vœux : la Confédération générale des travailleurs révolutionnaires ». La revendication d’un syndicat affinitaire est désormais parfaitement assumée malgré la totale contradiction avec la Charte d’Amiens. Cette position ne va cesser de se renforcer dans le mouvement libertaire. Une large fraction des anarchistes soutiennent désormais les manœuvres des « syndicalistes purs », utilisant cet affrontement comme moyen de marginaliser l’influence du Parti Communiste. Comme dans toute période de reflux du mouvement ouvrier, on voit donc les logiques d’appareil et les références philosophiques prendre le dessus sur les intérêts de classe.
En 1921, les anarcho-syndicalistes vont profiter de la vague d’exclusions au sein de la CGT pour valoriser leur perspective de scission syndicale. Cette politique va désormais être appuyée par l’action d’une direction clandestine composée de quelques dizaines de militants des CSR, le plus souvent des jeunes, mais alliés à quelques vieux militants aigris. Le Pacte est ainsi fondé clandestinement en février 1921. Il se fixe pour objectif premier de prendre le contrôle des organisations syndicales. Ses fondateurs justifient cette décision en prétextant la menace de bureaucratisation, argument amusant lorsqu’on étudie les parcours de ces militants et leur mode de fonctionnement. Le second argument serait le danger d’inféodation au PC, ce qui relève à cette époque d’un fantasme d’autant plus étonnant que la plupart des militants du Pacte viennent de ce même PC. D’ailleurs le Parti n’est pas en capacité d’imposer sa direction au mouvement syndical, ne serait-ce que parce que ses militants ne sont ni coordonnés ni unifiés. Bien peu de membres du Parti se permettraient de remettre en cause la Charte d’Amiens.

Dès sa fondation, l’anarcho-syndicalisme adopte une structuration et une politique qui définissent sa nature. Ce courant se veut la création d’une confédération identitaire, explicitement « syndicaliste révolutionnaire ». C’est bien sûr nier la réalité d’une organisation syndicale qui regroupe bien au-delà des simples partisans de la Révolution. Cette position s’accompagne d’un fonctionnement des dirigeants sous la forme d’une direction occulte. Il n’y a pas de contradiction à cela puisque le mythe de la confédération révolutionnaire sert à limiter le travail de formation syndicale, à ne pas mener une politique d’unité, et au final permet à la bureaucratie de renforcer son contrôle sur les adhérents.
Au congrès des CSR de juillet, à la veille du congrès de Lille, un secrétariat totalement acquis aux membres du Pacte est élu.
Les membres du Pacte utilisent leur fonction pour populariser leur position scissionniste. Ainsi Quinton, dans L’Humanité du 28 août 1921, consacre un texte à « l’unité syndicale » en écrivant « la scission n’est plus à faire ; elle se fait ». La thèse de « l’unité syndicale à la base » commence à se cristalliser et sera reprise à la fin des années 1920 par les Staliniens. Elle permet ainsi de contourner la Charte d’Amiens pour faire croire que l’unité syndicale pourrait se créer spontanément en débordant les bureaucrates syndicaux. Cette conception est totalement abstraite et elle tente de justifier la scission et le sectarisme. Elle crée cependant l’illusion que les bureaucrates réformistes vont perdre toute influence et qu’ils vont disparaître avec un coup de baguette magique par le simple fait de créer une nouvelle organisation syndicale.

L’émergence de cette direction occulte et inexpérimentée ne sera possible qu’en raison des erreurs stratégiques commises par l’équipe de La Vie Ouvrière. Car leur démission du Comité central des CSR s’explique par l’influence grandissante de la tendance dans la CGT. Nous avons vu que les organisations sont conquises les unes après les autres. C’est vrai pour les fédérations (Cheminots, Bâtiment, Métaux...) mais aussi pour les plus importantes UD (Seine, Rhône, Isère…). A chaque fois, ce sont des responsables des CSR qui doivent animer les nouveaux secrétariats.
Cette priorité accordée à l’action de masse n’est pas une erreur en soi mais elle tend à sous-estimer le rôle de la tendance, c’est-à-dire de la seule organisation réellement révolutionnaire dans le contexte actuel.
On peut même affirmer que ce désengagement relatif des CSR est le reflet, chez de nombreux militants d’une conception encore confuse de l’utilisation qui doit être faite de chaque organisation syndicale. La question de la nature des syndicats va se retrouver au cœur de la scission mais aussi de la crise que vont traverser les CSR.

Une organisation révolutionnaire ou une tendance « large » ?
Dès le Congrès de la Minorité à Orléans, la question de l’adhésion directe des syndicats aux CSR est posée. Cette adhésion est acceptée mais cette question a certainement été décidée trop rapidement et va donc laisser la place à un débat permanent. Ce débat ne relève pas simplement du formalisme ou de la tactique de développement. Le positionnement définit des stratégies relativement distinctes. Ceux qui estiment que les syndicats peuvent adhérer aux CSR, pensent par là même que la majorité de leurs membres sont déjà en capacité de prendre le pouvoir et de gérer la Société. Ceux qui partagent l’avis contraire vont se consacrer davantage au travail de formation mais aussi au maintien d’une CGT unifiée.
Face à ces deux courants, là encore Marie Guillot fait figure de stratège dans sa conception de l’action révolutionnaire. Lors de la création des CSR de l’Enseignement, ces derniers se constituent uniquement comme des regroupements de militants. À la réunion de la minorité fédérale du 8 août 1920, Marie Guillot a obtenu un vote favorable à cette proposition. Les adhésions aux CSR de l’Enseignement seront exclusivement individuelles. Ces CSR seront donc des « sections » au sein de chaque syndicat départemental.
Pourtant, dans la VO du 22 octobre 1921, Mayoux, lui aussi instituteur mais sous l’influence de l’anarcho-syndicalisme marseillais, brocarde les positions de Marie Guillot. Forte de son expérience des CSR de l’Enseignement, celle-ci défend des adhésions uniquement individuelles afin de ne rassembler au sein des CSR que des éléments réellement révolutionnaires. Son argument sera central : « Il est impossible qu’il se trouve un syndicat composé uniquement de minoritaires ». Mayoux lui répond avec une argumentation qui se veut très révolutionnaire en se présentant comme très optimiste : il ne faut pas attendre que tout le monde soit révolutionnaire pour faire la Révolution. Mais cette position, au final très partagée dans les CSR, va amener une sous-estimation des besoins en formation politique.

Ce développement des CSR se réalise sur une base relativement confuse quant à leur mode d’organisation et donc à leur finalité. S’agit-il d’une tendance regroupant des syndicats ou d’une organisation révolutionnaire composée des militants les plus conscients ?
C’est peut être en région parisienne que la confusion est la plus grande. Ainsi le Comité départemental de la Seine qui regroupe à la fois les syndicats minoritaires et les noyaux CSR lance un appel « à intensifier la propagande pour amener la masse des syndiqués aux CSR ». Il est également demandé aux syndicats minoritaires « d’adhérer effectivement au CC du CSR ». C’est ce que font d’ailleurs de nombreux syndicats et sections dans ce département acquis aux thèses des CSR.
Le débat se retrouve aussi en province. Ainsi, en Isère, Montmayeur propose la même tactique, ce qui est d’ailleurs refusé.

Très tôt la direction réformiste essaie de prévenir un basculement de majorité en tentant d’exclure les révolutionnaires. C’est la question de l’adhésion directe de syndicats aux CSR qui constitue la question la plus sensible, et surtout l’élément de faiblesse des CSR. Certaines organisations tombent dans le piège tendu par les bureaucrates.
En novembre–décembre 1921, le débat s’engage dans la minorité sur la question de la désaffiliation des syndicats des CSR. Les partisans du retrait avancent principalement des arguments tactiques. Il s’agit pour eux de retirer aux majoritaires tout prétexte d’exclusion et donc de les désigner dans les faits comme des partisans de la division ouvrière. Car, c’est bel et bien l’adhésion des syndicats aux CSR qui sert de ciment bien fragile aux militants majoritaires. De nombreux syndicats majoritaires acceptent l’existence de tendances mais considèrent l’adhésion directe de syndicats comme facteur de division.
Pour les partisans de la désaffiliation, cette position est un moyen de briser le front majoritaire, d’isoler les bureaucrates et de maintenir le plus longtemps possible, jusqu’au basculement, l’unité de la Confédération.

Les syndicats adhérents au CSR, confrontés aux menaces d’exclusion, vivent assez mal le choix de quitter leur tendance sous la contrainte. Rémy Raffin, du Syndicat des Mineurs de la Mure critique le 9 décembre 1921 dans la VO « l’amour propre des minoritaires » et estime que ces derniers se font manipuler en réagissant seulement avec leurs sentiments. Le 16 décembre 1921, Herclet écrit dans la VO un autre article contre la scission : « la CGT n’a pas besoin d’une lettre de plus pour être révolutionnaire, il suffit que nous agissions dans son sein pour qu’elle le redevienne ». Mais cette position est loin d’emporter l’adhésion de tous les SR et les débats dans la VO démontrent la montée en puissance de la sensibilité sectaire qui va rapidement se transformer en anarcho-syndicalisme.

Cette politique de la sensibilité sectaire est d’autant plus étonnante que la tactique des CSR apparaît gagnante. Car comme le fait remarquer Monatte « minoritaires est devenu synonyme d’unitaires ». Cette évolution est déterminante et pèse sur la bataille idéologique qui traverse alors la CGT et sur la légitimité des CSR.
Mais il faut bien reconnaitre que de nombreux militants, souvent jeunes, ne disposent pas d’une formation politique solide. Il est donc rassurant de faire voter des motions révolutionnaires qui n’ont aucune portée lorsqu’elles ne s’appuient pas sur une stratégie de terrain.

Une démarcation commence donc à se produire au sein des CSR. On peut remarquer que les partisans de la désaffiliation sont constitués des militants qui demeureront les plus fidèles aux principes de l’unité ouvrière. Au contraire, les acteurs de la scission se retrouveront aux premiers rangs de l’anarcho-syndicalisme mais aussi parfois dans l’appareil stalinien.

La nécessité d’une tendance, impulsant une réflexion et une formation révolutionnaire, n’a pas été intégrée par tous. Ce travail d’élaboration patient a été marginalisé par un discours souvent abstrait et par la dynamique de conquête de l’appareil.

Cette minorité qui s’exprime au congrès de septembre est en train de devenir majorité avec le basculement de nombreux syndicats et UD. La poussée des révolutionnaires dans les organisations de la CGT impose à la direction confédérale de réagir rapidement.
Elle pousse alors à l’exclusion de syndicats et de militants. Mais les syndicats « exclus » demeurent le plus souvent adhérents par l’intermédiaire de leur Fédération ou de leur UD. Il s’agit donc pour les syndicats « unitaires » de retirer leur adhésion aux CSR pour priver les dirigeants réformistes de tout prétexte d’exclusion. Les CSR pourraient ainsi disposer du temps nécessaire pour obtenir le basculement de nombreuses UD et Fédérations.

C’est dans ce contexte qu’est prise, le 29 novembre, la décision de convoquer un « congrès extraordinaire et unitaire de tous les syndicats confédérés ». Depuis Lille, la progression des CSR s’est confirmée et ils sont désormais majoritaires comme le confirmera ce congrès « unitaire ».
Début décembre, le conseil d’administration de la CGT rédige un manifeste qui menace les UD et fédérations à l’initiative du congrès unitaire. Ce manifeste indique que si le congrès a lieu ces organisations « se seront placées d’elles mêmes hors de la CGT ». On les accuse de « cas de rébellion » et « d‘acte d’indiscipline caractérisé ».
Mais cette politique de scission provoque un début d’implosion de la tendance réformiste. À la veille du congrès minoritaire, Villeval, secrétaire adjoint de la Fédération du Livre démissionne de son poste. Il refuse de cautionner la politique de scission.
Le congrès unitaire de décembre va démontrer que les SR coordonnent désormais une majorité de syndicats. Tactiquement, ils ont bien manœuvré en invitant toutes les organisations favorables à l’unité. Cependant cette initiative n’est qu’un compromis. Les secteurs les plus sectaires des CSR ont obtenu le fait que cette réunion prenne le nom et la forme d’un « congrès ». Les bureaucrates réformistes ont donc beau jeu de déclarer que cet acte relève d’une scission effective. Il est en effet impensable pour beaucoup de syndicats à majorité réformiste de participer à ce congrès dissident.

La direction confédérale peut donc se féliciter d’avoir vu sa tactique couronnée de succès. La scission est effective à la fin de l’année. Elle perd son contrôle sur la majorité des syndiqués mais elle conserve un appareil confédéral, une CGT minoritaire mais indépendante, préservée de l’influence des révolutionnaires. Elle sort donc renforcée de la scission. Elle peut désormais manœuvrer librement sans le contrôle de la tendance SR.

La fin des CSR

La dissolution des CSR va se réaliser sur plusieurs mois. Elle est le produit d’un double phénomène. Nous avons déjà vu l’influence des anarcho-syndicalistes dans la crise que traverse le CSR à la fin de l’année 1921. Ce phénomène ne va cesser de s’accentuer car, au fil des mois, les CSR deviennent un obstacle à leur repli sur l’appareil. La création de la CGT-Unitaire, qu’ils souhaitent transformer en confédération affinitaire, retire de fait tout intérêt aux CSR. L’enjeu est désormais de prendre des postes dans le nouvel appareil en constitution. Pour les anarcho-syndicalistes, une tendance n’était utile que comme tremplin à leur démarche de conquête des postes de responsabilité. Dans une confédération affinitaire, une tendance révolutionnaire deviendrait une menace pour leur repli opportuniste et leur absence de stratégie. Comme nous allons le voir, les membres du Pacte entreprennent donc un véritable sabordage de la CE des CSR.

Le Comité central (CC) du CSR convoque le congrès de la Minorité pour le 23 décembre. Entre temps, les anarcho-syndicalistes ont pris les devants en faisant démissionner leurs trois secrétaires du CC.
La démission des membres du Pacte ne vise absolument pas à favoriser un travail plus serein au sein des CSR mais au contraire à se donner les mains libres pour prendre le contrôle de la CGTU. Il est vrai que les caisses des CSR sont désormais vides et il apparait évident que les cotisations des syndicats vont désormais s’orienter vers la construction de la CGTU.
Le congrès minoritaire du 23 décembre décide du maintien des CSR mais ceux-ci doivent changer de but, de stratégie et de caractère.

Dans la VO du 27 janvier 1922, la Commission Exécutive (CE) du CSR diffuse un texte faisant suite à un débat mené par cette même CE « sous quelle forme et avec quel programme cette organisation des CSR modifiés pouvait continuer son œuvre ». Cette CE se propose de maintenir l’œuvre sur une forme avant tout de groupe de réflexion « sur le terrain purement économique ».

La CE du CSR de la Seine définit l’objectif du CSR départemental désormais constitué uniquement d’individus : « groupements d’étude, d’éducation, de propagande et de vigilance syndicalistes », « diffusion permanente de la pensée syndicaliste ».
Il est précisé que les CSR agiront « sans empiétement sur les attributions normales des organismes statutaires ». Les CSR constitueront pour la « CGT Révolutionnaire » ses « foyers d’étude et d’investigation philosophiques et économiques », ils s’occuperont de « la partie éducative si négligée jusqu’à ce jour ». La CE fait appel aux syndicats anciennement adhérents pour qu’ils constituent en leur sein des « comités syndicaux avec les éléments disposés à le faire ». Il fait également appel « aux anciens membres des noyaux minoritaires pour qu’ils continuent à travailler sous le même aspect organique, mais conformément aux directives nouvelles ».

Dans son article paru dans La lutte des classes du 25 août 1922, Godonnèche établit une description relativement objective des CSR. La déliquescence du CC fait qu’aucun lien n’existe avec les noyaux toujours actifs en province. C’est d’ailleurs ce qui explique la proposition soutenue par les anarcho-syndicalistes de soutenir la dissolution des CSR. Au congrès confédéral de Saint Etienne de la CGT-Unitaire en 1922, ils ont subi une large défaite. Ils désirent désormais créer une nouvelle tendance oppositionnelle, clairement hostile à la nouvelle direction « communiste » : le Comité de Défense syndicaliste, acquis à l’anarcho-syndicalisme et, qui doit donc nécessairement passer par la dissolution des CSR qui demeurent une tendance unitaire. Cette proposition va être combattue par de nombreux noyaux parisiens et par Godonnèche mais, à cette date, les militants sont pris par des tâches qui leur apparaissent à tort comme plus fondamentales. Ce sera la principale raison de la disparition des CSR.

En conclusion, nous pouvons dire que les CSR se trouvent placés en situation de crise finale. La lecture de la VO démontre une activité nettement déclinante des CSR locaux et départementaux. Leurs militants sont occupés à construire les UL et UD CGTU et à essayer de gagner à eux les syndicats hésitants. Dans chaque organisation, il faut éviter que la scission ne se transforme en crise durable, voire en disparition pure et simple. La reconstruction urgente d’un appareil amène les militants les plus influents à laisser de côté les réflexions révolutionnaires. L’espace est donc laissé vacant aux militants anarcho-syndicalistes sans envergure puis au PC.
Cet abandon des CSR ne tient pas seulement à un manque de temps. Il démontre également les limites politiques des militants qui vont créer la CGTU. Débarrassée des « réformistes », cette confédération apparaît désormais comme l’outil révolutionnaire par essence. Cela démontre que le débat sur l’adhésion de syndicats aux CSR n’a pas été porté à son terme. La majorité des militants confond encore organisation de masse et organisation révolutionnaire. Mais dans le reflux ouvrier des années 1920, cette distinction va apparaître au grand jour. Ainsi, l’apparition de la tendance anarcho-syndicaliste est la démonstration du fait qu’une confédération qualifiée de « révolutionnaire » ne regroupe pas en son sein que des militants révolutionnaires, surtout si elle se veut être une organisation de masse.

De plus, les militants les plus conscients subissent un choc moral car eux seuls comprennent la signification politique de la scission. La CGTU et l’Internationale syndicale rouge servent de pôle de ralliement mais l’unité organique est de plus en plus fragile. Les anarcho-syndicalistes y intensifient leur politique de clivage idéologique. L’appareil bolchévique y exerce désormais une propagande permanente pour impulser la création de « noyaux communistes ». Cette atmosphère de division va favoriser le développement de logiques opportunistes et carriéristes. La tendance SR, disparue, est désormais incapable de redonner une dynamique collective aux militants. Les militants ne disposent plus de lieux où réfléchir collectivement et élaborer une stratégie révolutionnaire.
Le terrain est désormais libre pour les organisations philosophiques. Elles se présentent comme une alternative à la division du mouvement ouvrier. Certaines se proposent de gérer à la place des travailleurs, les autres se limitent à coordonner la contestation sociale. Elles produisent des militants qui s’enferment dans une fonction de tribuns qui décident et gèrent à la place des syndiqués. Mais aucune n’est en capacité de répondre aux nécessités matérielles du Socialisme : avec quel outil la classe va-t-elle pouvoir gérer la nouvelle société ? Car le Socialisme n’est matériellement possible qu’avec des organisations de masse structurées au niveau professionnel et interprofessionnel. Ces organisations de masse doivent aussi avoir été éduquées par un outil de formation, une tendance interne.

Les CSR avait proposé un schéma cohérent. Ce schéma avait permis d’unifier tous les militants révolutionnaires de la classe dans une seule organisation. Mais cette initiative a été lancée trop tardivement, dans la précipitation.