Le fascisme français : analyse du Parti Populaire Français

samedi 20 octobre 2012
par  Peau rouge

Comprendre le fascisme d’hier pour agir au présent contre lui.

De nombreuses études historiques ont été consacrés à l’influence syndicaliste révolutionnaire sur l’émergence du fascisme italien. Ces analyses en sont souvent restées à une dimension essentiellement idéaliste. L’influence SR a ainsi été étudiée qu’à travers son aspect idéologique. Au final, ces travaux universitaires ne servent qu’à renforcer la thèse « des extrêmes qui se rejoignent », et ainsi à défendre les valeurs humanistes de la république bourgeoise.
Il nous apparait plus pertinent de développer une analyse matérialiste du rapport fascisme/SR.

L’expérience française est très intéressante comme sujet d’étude. Dans le dernier numéro de Syndicaliste ! nous avons consacré un long article au combat mené par les SR contre l’extrême droite en 1924-26. Et pourtant il faut bien avouer que c’est ce même courant SR qui va donner naissance, dix ans plus tard, au plus puissant mouvement fasciste français, le Parti Populaire Français (PPF). Dans les conclusions de notre article, nous expliquerons pourquoi ce lien n’a jamais été étudié. Mais dans un premier temps il faut retracer le parcours du PPF et celui de ses fondateurs.

Du Front Unique Anti-fasciste …au nazisme !

Dans les années 1920, sous l’influence des syndicalistes révolutionnaires, l’Internationale Communiste développe une ligne anti-fasciste de plus en plus pertinente. La stratégie du Front Unique Anti-Fasciste va cependant être totalement remise en cause suite au congrès de 1928.
La diplomatie soviétique a subi une double défaite. Elle a été trahie, lors de la grève de 1926, par la bureaucratie de la « gauche » syndicale anglaise. Cette bureaucratie s’était pourtant engagée, les années précédentes, dans une alliance avec Moscou. Mais c’est surtout le revirement du Guomindang chinois qui va amener à la principale défaite diplomatique de l’Etat bolchevique. Les syndicats révolutionnaires chinois et le PCC sont liquidés en 1927 suite à la rupture unilatérale de l’alliance diplomatique entre le Kremlin et la direction du parti nationaliste chinois.
Isolée, la bureaucratie soviétique doit désormais desserrer l’étau dans lequel elle se retrouve. Les partis de l’IC et les sections de l’ISR vont alors être utilisés comme forces de diversion. Les contingents communistes sont envoyés dans des combats frontaux souvent tragiques. Le Front Unique est rompu avec toutes les autres composantes du mouvement ouvrier qui se refusent à suivre cette ligne ultra-gauchiste.
La rupture du Front Unique doit être justifiée idéologiquement. La direction de l’IC annonce la fin proche du capitalisme et invite donc ses sections à se lancer à l’assaut d’un ennemi décrit comme confronté à une crise finale.

Cette stratégie délirante provoque une série de ruptures dans l’ISR (Internationale Syndicale Rouge) et dans les Partis Communistes. De nombreux militants entrent en dissidence. D’autres comme Racamond, Frachon et Doriot tentent de peser en interne pour redresser la ligne politique. C’est ce dernier qui va apparaitre progressivement comme le principal partisan de la ligne unitaire au sein du PCF.

Contrairement aux principaux tribuns du PCF, Doriot a su se constituer un véritable bastion personnel, en l’occurrence à Saint Denis. Cette ville a toujours été un des principaux bastions du syndicalisme révolutionnaire. La politique instable du PCF dans les années 1920 a cependant fragilisé cette influence locale. Doriot va la reconstruire en s’appuyant sur l’action de la CGTU.
Le « Rayon communiste » de Saint Denis regroupe de nombreuses cellules du PCF. De plus en plus critique à la ligne sectaire du PCF, le rayon de Saint Denis va finir par entrer en dissidence. En juin 1934, Doriot est finalement exclu du PCF. Il maintient un « Rayon majoritaire » qui conserve 857 adhérents, c’est-à-dire la quasi-totalité des membres du PCF de la ville.

Mais les dissidents se retrouvent rapidement dans une situation très compliquée. Car le PCF est en train de changer de stratégie. L’Internationale Communiste théorise un nouveau virage diplomatique destiné à combattre sa principale menace : l’Allemagne nazie. C’est donc l’époque du Front Populaire qui s’ouvre. En France, l’unité d’action avec les partis de « gauche » va isoler les doriotistes. Cette situation est d’autant plus mal vécue que Doriot a été le partisan d’une ligne d’ouverture et c’est son principal rival, Maurice Thorez, qui se l’ai appropriée
Cet isolement va pousser le Rayon majoritaire dans une dynamique qui va l’amener jusqu’au fascisme. Ce glissement va se faire progressivement, par étapes, mais dans un laps de temps réduit.

Dans un premier temps les doriotistes maintiennent leur positionnement antifasciste. Cependant la critique du PCF se porte de plus en plus sur son inféodation à Moscou. Les doriotistes tentent donc d’apparaitre comme un mouvement communiste « national ». Cette dérive nationaliste s’accompagne en toute logique d’un glissement populiste. L’orientation prolétarienne cède sa place à un discours populiste, c’est-à-dire une politique visant à atténuer les contradictions de classe au nom de l’intérêt commun des « classes populaires ». Lors des grèves de juin 1936, Doriot soutient moralement les grévistes à Saint Denis mais commence à exprimer des discours conciliateurs au profit de « l’intérêt général ».
Cette grève générale va modifier la situation politique. Le patronat, très inquiet, profite de l’action confuse et institutionnelle du Front Populaire pour préparer immédiatement la contre-offensive. Il a pour cela besoin d’outils politiques sur le terrain.

L’extrême droite traverse justement une crise profonde. Après leur échec en février 1934, les ligues sont tiraillées entre une option putschiste et un repli prudent sur les institutions. En juin 1936, le colonel De la Rocque, chef incontesté des Croix de Feu, décide finalement la création d’un très légaliste Parti Social Français, abandonnant ainsi toute tentation fasciste. Il provoque un fort mécontentement chez ses militants les plus activistes et chez les jeunes intellectuels qui s’agitaient autour de lui. Ce sont ces derniers qui vont amener à Doriot le financement de riches financiers et industriels. Ce soutien se fait en contrepartie d’un basculement vers un anti-communisme assumé.
Le mouvement a déjà été amorcé dès la fin de l’année 1935. Des premiers contacts sont établis avec des capitalistes de haut rang, désireux de contrer le Front Populaire mais surtout le syndicalisme de classe. C’est le cas pour Gabriel Leroy-Ladurie, PDG de la Banque Worms, Paul Baudoin, Directeur de la Banque d’Indochine et Pierre Pucheu dirigeant du Comptoir Sidérurgique. A partir de 1936, Doriot profite désormais du soutien de nombreux groupes économiques et organisations patronales ainsi que des principales banques parisiennes, dont des établissements d’origine juive (Lazard, Dreyfus, Rothschild). Le PPF n’est pas encore un parti antisémite, à l’exception de l’Algérie. Il ne le devient qu’à l’automne 1938.

Fort de ce soutien matériel, le PPF dépasse vite les 50 000 adhérents. Les effectifs ont peut être atteint le chiffre réel de 100 000. C’est très important pour un parti fasciste de formation récente.
Le PPF a déjà attiré à lui de nombreux intellectuels. Ils viennent aussi bien de la gauche dissidente (Drieu La Rochelle, Bertrand de Jouvenel, Alfred Fabre-Luce) que de l’extrême droite (Alexis Carrel, Abel Bonnard). Cet apport se fixe sur l’armature issu du stalinisme.
Le programme économique de 1937 est le produit de cette fusion. Au-delà de leurs divergences d’origine, ces militants se retrouvent dans une même adoration de l’Etat fort et de l’encadrement des classes populaires.
Cette première réussite amène Doriot à tenter d’imposer son hégémonie aux partis conservateurs. Il constitue un Front de la liberté pour s’opposer au Front populaire. Cette stratégie marque des points mais, au passage, le fascisme revendiqué du PPF doit accepter de nouveaux compromis quant il s’agit d’élaborer des listes électorales communes avec des partis très institutionnels.
Par contre l’anticommunisme se radicalise et en 1938 le PPF lance une campagne pour la dissolution du PCF. Au niveau de la politique internationale le PPF assume désormais une alliance avec l’Allemagne nazie au nom de la lutte contre l’URSS.
Cette évolution rapide du PPF provoque rapidement des tensions internes et le patronat commence à lâcher un parti qui apparait moins utile suite à l’action contre-révolutionnaire du gouvernement du Front populaire.

Le PPF a été favorisé par la situation de 1936, par le besoin de la bourgeoisie de construire, dans la précipitation, un mouvement de masse contre-révolutionnaire. L’argent est donc tombé à profusion. Mais l’appareil n’a pas été en capacité de pallier à sa faiblesse sur le terrain, à structurer sa base sociale.
Contrairement à ses homologues allemands et italiens, le fascisme du PPF n’a pas eu le temps de passer par son étape de contestation « anti-capitaliste ». Il n’a pas été en capacité de mobiliser et encore moins d’organiser le lumpen prolétariat et la petite bourgeoisie sur la base d’un discours national-socialiste. Le PPF a immédiatement du engager le combat contre un mouvement ouvrier unifié. Ses liens avec le patronat lui font alors perdre une partie de sa base sociale et sa dynamique contestataire.

Le second obstacle intervient en 1937. Le mouvement ouvrier, largement intégré au Front Populaire, subit la crise stratégique de ce dernier. C’est la direction du Front Populaire qui impulse elle-même la contre-révolution en désarmant politiquement les organisations ouvrières, en les enfermant dans l’impasse de l’union de la gauche.
C’est à ce moment que le PPF peut occuper le terrain et profiter de la confusion qui règne dans la classe ouvrière. Mais c’est aussi à ce moment que ses alliés le lâchent. Le reflux ouvrier relâche la pression sur le patronat et le PPF n’a pas montré ses capacités au moment où on avait besoin de lui. La contre révolution préventive, structurée sur une dynamique fasciste, perd de son utilité puisque le PCF a abandonné toute perspective de rupture anticapitaliste en raison de son orientation prioritairement antifasciste.

L’invasion de la France par l’armée nazie en 1940 offre cependant au PPF une seconde vie. Comme tous les partis, le PPF est provisoirement interdit. Mais les doriotistes se réorganisent en apparaissant provisoirement comme des partisans de la Révolution nationale pétainiste. Ils créent dès cette année un Rassemblement pour la Révolution Nationale (RRN) qui attire à lui d’anciens communistes : Marcel Gitton (ex-secrétaire du PCF aux côtés de Thorez et Duclos), Jean-Marie Clamamus, Marcel Capron, André Parsal, Marcel Bront, Fernand Soupé, Albert Clément, Émile Nédélec. Mais certains vont le quitter (Clamamus, Capron, Gitton) début 1941 pour créer le Parti ouvrier et paysan français, regroupant plus spécifiquement les communistes collaborationnistes (Lambert, Le Marec).
Doriot et ses partisans tentent rapidement de déborder le régime de Vichy en proposant aux nazis l’instauration d’une dictature fasciste en France, qui s’appuierait sur un parti acquis à la totale collaboration.
Ils développent désormais une politique radicalement collaborationniste. Ils impulsent la création de la Ligue des Volontaires Français sur le front russe. Ils profitent ensuite du développement de la Résistance pour se mettre au service de la répression et ainsi de se militariser. Le PPF, restructuré, s’organise comme force de maintien de l’ordre. Le parti crée les Gardes françaises pour se protéger contre les représailles de la Résistance puis pour faire la chasse aux réfractaires du STO. Il est vrai qu’à maintes endroits les sections du PPF servent d’officines de la gestapo dans sa politique de chasse aux résistants et aux Juifs.
Mais le soutien des autorités allemandes sera toujours relatif, celles-ci préférant ménager le régime de Vichy. Il faut donc attendre janvier 1945 et la fuite des collabos en Allemagne pour que les nazis se résignent à reconnaitre Doriot comme dirigeant du « Comité de libération de la France ». Mais cette reconnaissance bien méritée sera de courte durée. Jacques Doriot sera tué lors d’une attaque aérienne le 22 février 1945.

Les bases matérielles du fascisme français

Nous n’allons pas étudier en détail les autres partis fascistes français car ils offrent moins d’intérêt politique que le PPF.
Le Francisme regroupe des éléments prolétariens dans ses rangs mais ces derniers se caractérisent avant tout par leur nature de lumpen prolétariat. Ils s’apparentent donc à des bandes de briseurs de grève financés par le patronat. Il n’y a ainsi aucun lien direct avec le mouvement ouvrier, bien au contraire.
Cela est moins vrai pour le Rassemblement National Populaire de Déat. Ce parti évolue à partir de 1941 vers le fascisme. Mais ce basculement s’explique largement par les conditions spécifiques de l’occupation. Le RNP est issu du courant « néo-socialiste ». Ce courant est une scission de la Section Française de l’Internationale Ouvrière (SFIO), un mouvement politique favorable à une intervention dirigiste de l’Etat. C’est donc un courant technocratique, constitué d’intellectuels et de bureaucrates syndicaux intégrés de longue date aux institutions bourgeoises. L’adhésion au fascisme est donc la conséquence logique de l’évolution de l’appareil d’état désormais acquis à la collaboration avec le IIIème Reich. Le RNP représente donc le courant le plus opportuniste de la bourgeoisie de « gauche ».

La composition sociale et la nature matérielle du PPF s’apparentent à tout autre chose et regroupe des forces bien plus importantes.
Car le glissement du PPF est bien antérieur à la seconde guerre mondiale. L’occupation nazie se réalise à un moment où le PPF s’est déjà totalement rallié au fascisme.
Mais, surtout, le PPF est indirectement issu du syndicalisme révolutionnaire, et cela ne se limite pas à la ville de saint Denis.

Pour comprendre l’évolution du PPF il faut analyser les deux strates de cette composante d’origine ouvrière, la première constituée de dirigeants de longue date, la seconde des militants de terrain et des simples adhérents appartenant à la classe ouvrière.

Dans un premier temps ce sont plusieurs milliers de communistes qui suivent Doriot dans sa scission avec le PCF. Car les 800 adhérents de Saint Denis sont rejoints par des dissidences importantes à Villetaneuse, Pierrefite, l’Ile Saint Denis, Bobigny et Bagnolet. Le ralliement du Parti d’Action Socialiste de Marseille, dirigé par Sabieri, renforce encore cette adhésion prolétarienne.

Selon le questionnaire produit au congrès de 1936, sur les 740 délégués, 242 n’appartiendraient précédemment à aucun parti, 148 seulement viendraient de l’extrême droite et 133 du PCF. Ce qui n’est pas étonnant lorsque l’on constate également que 422 sont d’origine ouvrière ou paysanne (et 314 des professions libérales). Ces chiffres sont fournies par le parti et doivent donc être étudiés avec précaution. Mais ils ne sont pas extravagants si l’on étudie le processus de construction du PPF.
En 1937, le PPF dit regrouper encore 35 000 anciens communistes (27% de ses membres). Mais les effectifs du parti sont largement surévalués et le recrutement communiste est principalement vrai en région parisienne. En province, ce sont surtout des anciens adhérents des Croix de Feu qui rejoignent le PPF.
Le glissement du PPF vers la collaboration de classe puis le fascisme va en tout cas mettre un terme à cette implantation prolétarienne. A partir de juin 1936, le PPF se retrouve en porte à faux avec les revendications et les combats de la classe. Ses tentatives d’implantation dans les entreprises échouent. Quand elles aboutissent c’est sous la forme de syndicats jaunes, liés au patronat mais peu implantés dans la classe ouvrière. Le congrès de 1938 confirme cette évolution sociologique. Les délégués ouvriers ne sont plus que 37 % or ceux des classes moyennes passent à 58 % . Cette évolution touche aussi bien les responsables locaux que nationaux. Sur le terrain, et même celui des élections, le PPF perd ses bastions l’un après l’autre, même dans son fief de Saint Denis qui lui échappe.
Si le PPF est décrit comme un parti partiellement prolétarien, cela ne peut être présenté que pour sa première phase d’existence. La composition prolétarienne de sa direction est encore plus sujette à caution.

La direction : du SR….. au fascisme

La direction du PPF est plurielle dans sa composition. Elle regroupe de nombreux intellectuels issus de la gauche (Paul Marion, Victor Arrighi) ou de l’extrême droite. Ce phénomène est constant pour toutes les organisations fascistes, de tout temps.
Mais ce qui fait l’originalité du PPF c’est la présence à sa tête de nombreux et influents dirigeants issus du syndicalisme révolutionnaire.

Le PPF a souvent été présenté comme une scission locale du PCF. C’est donc la personnalité de Doriot qui a été avancée pour expliquer l’identité spécifique du parti.
La personnalité, son parcours individuel et son charisme ne sauraient être sous-estimés. Mais il est indispensable de mener une véritable étude matérialiste de la direction du PPF.

Or on constate rapidement que d’autres personnalités ont eu une influence déterminante sur ce fascisme à la française. Ce qui retire toute pertinence à la thèse d’un parcours spécifiquement du à la personnalité du dirigeant du PPF.
Et cette réalité est vraie dès le congrès fondateur du parti en novembre 1936. Ainsi le Bureau politique regroupe 7 membres. En plus de Doriot, issu du syndicalisme révolutionnaire de Saint Denis on retrouve :
Henri barbé, secrétaire général. Ancien secrétaire du PCF, il est, tout comme ses parents, issu d’un des bastions du syndicalisme révolutionnaire, les ouvriers des abattoirs de la Seine.
Marcel Marschall, trésorier. Il est issu du syndicalisme révolutionnaire de la métallurgie de Saint Denis.
Jules Teulade, responsable du parti en province. Militant des Jeunesses Syndicalistes du Bâtiment dès 1906, il milite activement aux CSR en 1920-21. Secrétaire de la Fédération du Bâtiment CGTU et membre de la CE confédérale, il est exclu du PCF en 1934.
Victor Arrighi (responsable en Algérie).
Alexandre Abremski, responsable des questions syndicale. Il est issu du syndicalisme du bâtiment parisien.
Paul Marion (responsable propagande), intellectuel membre du comité central du PCF (1926), secrétaire de la section Agit-prop. En 1927-1929, à Moscou, il appartient au bureau de propagande du Komintern. Rompt avec le PC en 1929, rejoint la SFIO puis les néo-socialistes.
En résumé seul Yves Paringaux, représentant des anciens Croix de Feu, ne vient pas du PCF.

Ces membres du Bureau Politique, issus du SR, ne rallient pas Doriot dans le cadre du congrès. Ils étaient déjà des partisans du Rayon majoritaire. Ils connaissent donc la même évolution que les dissidents de Saint Denis mais ne constituent pas forcément un réseau constitué de longue date

Cela est d’ailleurs confirmé par la présence au PPF de nombreux dirigeants issus du PCF mais sans liens de proximité avec Doriot.
Pierre Célor , jeune syndicaliste révolutionnaire, il devient en 1928 membre du BP du PCF avant d’être exclu en 1932.
Victor Barthélémy, ancien membre dirigeant du Secours rouge, il deviendra membre de la LVF et secrétaire général du PPF de 1941 à 1944 (et fondateur du FN en 1972)
Émile Nédelec, président de l’Arac et responsable du PCF à Paris),
Fernand Soupé ancien membre du comité central du Parti communiste et maire PCF de Montreuil.
Rene plard.
Alexandre THIERRY, ancien secrétaire de la section communiste de Chelles (Seine-et-Marne) et maire adjoint, il est exclu du Parti en décembre 1935. responsable local du PPF.
Vincent, ancien collaborateur de L’Humanité, il deviendra chef du bureau de presse sous l’occupation.
André Dufraisse, membre du Parti communiste, puis du PPF et de la LVF. Après 1945 : cofondateur en 1972 du Front national de Jean-Marie Le Pen, secrétaire national du FN, secrétaire fédéral (1983).
Edmond Chambon ancien secrétaire de l’UD CGTU du Rhône.
Raymond Dirr, adjoint au maire PCF de Pierrefitte.
Lucien Larbaudière, adjoint au maire du parti communiste de Pierrefitte. Membre du PPF.
Marcel Gire, responsable du Secours rouge international. Il deviendra inspecteur régional du PPF.
Henri Jacob, membre du comité central du Parti communiste, délégué au comité exécutif de l’Internationale communiste.
Maurice Laporte, 1er secrétaire général des Jeunesses communistes en 1920-1923. Quitte le PC en 1925.
Roger Matéo, secrétaire administratif de la section du Parti communiste de Seine-et-Marne.
Oscar Mérieux, premier adjoint au maire du Parti communiste de Stains
Henri Renaut, délégué de l’Internationale communiste.
Ralph Soupault, grand caricaturiste à L’Humanité. Secrétaire général du PPF de Paris.

Les raisons d’une dégénérescence

Nous avons volontairement établi une distinction entre la base, militante et adhérente du PPF, et ses organes de direction. Cette démarcation n’est pas une manœuvre de notre part. Il y a bien distanciation à partir du virage fascisant de 1936-1938.
La base militante, celle issue du PCF, prend ses distances avec un parti qui bascule dans une alliance explicite avec le patronat. En 1937, le PPF impulse un Front de la Liberté face au front Populaire. Son propre Front est constitué d’une alliance avec les principaux partis conservateurs.
Les adhérents ont semble t-il suivi le premier virage du PPF en 1934 qui va faire de lui un parti populiste. Mais il en est plus de même avec le second virage qui le fait tomber dans la mouvance fasciste. Malgré un apport prolétarien de qualité et relativement conséquent, le PPF ne maintient pas son influence ouvrière. Bien au contraire elle se délite très rapidement, au niveau électoral mais surtout sur le terrain militant. La preuve est l’incapacité du PPF à maintenir son implantation syndicale, même dans son bastion de Saint Denis. Cette expérience confirme la relative étanchéité entre le prolétariat et le militantisme fasciste.

Il reste cependant à expliquer le basculement durable des dirigeants dans le fascisme. Car il faut bien comprendre comment ces militants, à la tête des combats anti-fascistes des années 1920, finissent par sombrer dans le fascisme le plus violent. Le phénomène est d’autant plus inquiétant que cette direction n’est pas le produit d’une scission groupée du PCF. Au contraire elle est issue du rassemblement rapide de personnalités relativement isolées qui n’entretenaient pas entre elles un travail de tendance dans le PCF. Quels éléments ont pu permettre la cristallisation d’une direction fasciste issue indirectement du syndicalisme révolutionnaire ?

Le fascisme peut être résumé par l’expression : « c’est la petite bourgeoisie qui passe à l’action directe ». Or la direction du PPF n’est pas issue sociologiquement des classes moyennes. La sociabilité de ces dirigeants c’est celle du syndicalisme révolutionnaire de l’après guerre, celle des CSR puis de la CGTU, donc issus de la classe ouvrière. Le basculement des jeunes militants des CSR dans le PCF a déjà été décrite dans notre brochure (1). Ce phénomène doit être compris pour analyser le second basculement de certains d’entre eux, cette fois-ci dans le fascisme.

Lorsque ce basculement est engagé en 1934-36, cela fait plus de 10 ans que ces militants ont entamé leur évolution. Leur syndicalisme révolutionnaire est déjà largement dégénéré et a pris une nouvelle forme, celle du stalinisme à la française. Ce phénomène a été décrit dans notre brochure. Les militants qui basculent dans le fascisme le font pour des raisons matérialistes évidentes. Le PPF et son financement patronal leur permettent de continuer leur carrière de cadres politiques. Le PPF ne leur donnera cependant pas l’occasion de maintenir leur pratique syndicale, le PPF manquant des troupes nécessaires pour constituer de véritables syndicats.
En 1934, ces dissidents du PCF fleurtent avec les courants dissidents de la gauche. Ils restent pourtant profondément anti-fascistes. Leur revirement ne peut donc s’expliquer par des raisons idéologiques, malgré toutes les tentatives de constructions intellectuelles des partisans de la thèse « des extrêmes qui se rejoignent ».
Mais ces courants de la gauche dissidente offrent des perspectives de carrière bien ternes à des militants qui ont dirigé le PCF et la CGTU et souvent occupé des responsabilités dans l’appareil de l’Internationale Communiste.

Ce basculement vers le fascisme doit donc être relativisé. On peut davantage parler de glissement. Au fil des années ces syndicalistes révolutionnaires ont intégré et reproduit la culture de l’encadrement. Ils ont progressivement rompu avec la culture ouvriériste du SR pour lui préférer celle de la bureaucratie. L’action violente et anti-institutionnelle, issue du SR, a été préservée au sein du PCF, mais il n’en est pas de même pour les conditions de vie matérielles. Ainsi, le Doriot de 1934 n’est plus celui des années 1920 décrit par tous comme le symbole du jeune syndicaliste révolutionnaire. Il était connu pour ses gouts simples, son action de terrain, sa profonde camaraderie. A la tête du PC, il est devenu un « bon vivant » aux gouts de plus en plus luxueux.

Une expérience et ses enseignements

Cette expérience est enrichissante pour comprendre la menace qui pèse sur le mouvement syndical actuel. Oui le basculement de larges secteurs militants vers le FN est possible. Nos inquiétudes ne s’expliquent pas seulement par le basculement décrit plus haut de « l’avant-garde » antifasciste des années 1920.
Un tel phénomène est encore plus envisageable de nos jours. Il l’est tout d’abord pour des raisons idéologiques. Depuis trente ans, pratiquement tous les courants « socialistes », « communistes » et même « libertaires » se sont ralliés à la thèse de l’Etat providence et au mythe des « services publics ». Le projet politique du FN, focalisé sur un dirigisme d’état, apparait donc comme une politique de plus en plus en accord avec le programme de la gauche radicale française.

Mais la menace est surtout réelle en ce qui concerne la composition sociale de cette gauche radicale, largement hégémonique dans l’actuel encadrement syndical. Car les militants se concentrent actuellement dans les services publics et dans les professions à statut. Il est alors tentant pour ces militants de se retrancher sur une politique nationaliste de défense des statuts dans le cadre d’une économie nationale planifiée. Un projet qui correspond de plus en plus à celui du « nationalisme populaire » FN depuis sa critique de la dérèglementation capitaliste.
Le FN aura beaucoup de difficulté pour s’implanter réellement dans le prolétariat pour la simple raison que nombre de ses dirigeants sont des petits patrons. L’adhésion des prolétaires aux thèses du Front National ne peut donc se réaliser que sur la base d’un accord confus avec son discours populiste. L’adhésion du prolétariat des entreprises privées aux thèses du FN sera donc provisoire et exclusivement électorale. Ses militants peuvent s’investir efficacement dans un syndicalisme jaune replié sur le corporatisme. Mais un lien direct avec le FN va engendrer des tensions avec les secteurs patronaux du parti.

Mais il n’en est pas de même pour la base militante du syndicalisme, surreprésenté dans les services publics. La particularité actuelle des syndicalistes du public n’est pas de sa battre contre l’Etat capitaliste mais de recherché de « bons » patrons pour gérer cet état. La recherche de collaboration de classe est donc presque assumée au grand jour. Le nouveau programme du FN est dans ce sens en concordance avec celle de la « gauche syndicale ».
La direction du FN a eu l’intelligence de se débarrasser d’un racisme caricatural, de plus en plus déconnecté de ce qui fait la réalité des classes populaires, de leur mixité. Le seul obstacle idéologique qui demeure est celui de la préférence nationale. Est-ce vraiment un obstacle ? On peut se le demander quand on constate le peu d’empressement des syndicats CGT et SUD à combattre la préférence nationale à l’embauche dans la fonction et les services publics. On dénonce la préférence nationale dans certains domaines mais on oublie de le faire quand elle est destinée à protéger son statut personnel, en refusant sa déqualification avec l’intégration de travailleurs immigrés à statut. L’action de SUD-Rail en direction des travailleurs immigrés contractuels de la SNCF demeure dans ce domaine une exception.
D’ailleurs le FN avait déjà proposé d’abandonner cette préférence nationale pour faciliter en 1998 une alliance électorale avec les partis de droite.
Il apparait donc évident que le combat contre l’extrême droite ne pourra porter que si la nature de classe du Front national se retrouve en confrontation avec les intérêts et donc la mobilisation des travailleurs-euses. C’est dans la lutte des travailleurs des PME que ces contradictions apparaitront de façon violence. Mais c’est le terrain qui est abandonné par la « gauche syndicale ». C’est donc celui que doivent occuper les syndicalistes de classe.

Le second enseignement de la dérive des années 1930 c’est le constat que les logiques carriéristes peuvent déboucher sur des situations extrêmes. Après l’éclatement des CSR en 1922, la majorité de leurs militants ont dérivé. La majorité ont sombré dans le stalinisme. Mais d’autres dérives bureaucratiques sont apparues chez les anciens. Certains se sont retrouvés comme véritables gourous de petites structures anarcho-syndicalistes. D’autres ont rejoint la social-démocratie pour finir dans la cour de Léon Jouhaux ou bien maires d’importantes communes. Et au final d’autres ont fini dans le fascisme. La bureaucratisation des militants les plus sincères n’est pas un phénomène récent. Il s’explique avant tout par la puissante polarisation, matérielle et culturelle, que peut exercer la bourgeoisie sur ses opposants. Combattre cette polarisation passe nécessairement par l’existence d’une contre-société prolétarienne, avec ses propres valeurs et pratiques sociales. Mais la bataille passe aussi par une perspective révolutionnaire. Sans projet de société porté collectivement, le militant perd tôt ou tard ses repères et se fait récupérer par l’ennemi. Mais ce projet de société ne peut exister uniquement à l’état d’idée. C’est l’organisation révolutionnaire qui le matérialise en faisant vivre au quotidien une pratique militante collective, en combattant les comportements individualistes dans le mouvement syndical.

Nul ne sait ce qu’il serait advenu de Doriot, Celor, Teulade, Barbé … et de tous ces jeunes SR si les CSR n’avaient pas disparu en 1922. Mais il est certain que la disparition des CSR a favorisé le repli sur des logiques affinitaires et donc individualistes. Ce modèle individualiste a permis le basculement dans le bureaucratisme dont l’ultime aboutissement aura été de rejoindre le pire des camps.