Les CSR : importance et occultation

vendredi 20 juillet 2012
par  Peau rouge

L’importance des CSR :

L’évocation des CSR dans les ouvrages d’Histoire est très partielle, voire totalement occultée. Les ouvrages consacrés au mouvement syndical sont obligés d’évoquer les CSR mais de façon bien évasive, à tel point que l’on finit par se demander si la presse et les archives d’époque ont véritablement été feuilletées par les historiens.
Nous avions nous mêmes fini par sous-estimer l’action des CSR, ne voyant en eux qu’un simple et provisoire instrument d’affrontement interne dans la CGT.

Pourtant les CSR ont pour particularité d’avoir été l’organisation révolutionnaire la plus puissante qui n’ait jamais existé. Les archives internes des CSR n’ont toujours pas été retrouvées. Pour donner une estimation de son influence on doit donc se reporter aux comptes rendus d’activités publiés alors dans chaque numéro de la Vie Ouvrière et de L’Humanité, chacun de ces journaux y consacrant une rubrique spéciale.
Victor Godonnèche, dans un article de 1922, établit le chiffre de 15 000 adhérents individuels, dont 7 000 dans le département de la Seine (Paris et proche banlieue). En outre, de nombreux syndicats ont adhéré en tant que tel à la tendance. Tous les membres de ces syndicats n’étaient pas des militants SR mais ceux qui l’étaient viennent s’ajouter aux adhésions individuelles. Ce sont donc plusieurs dizaines de milliers de militants qui intègrent les rangs des CSR.
En décembre 1921, les syndicats acquis aux CSR sont désormais majoritaires dans la CGT. En un an, la tendance a donc réussi à transformer le rapport de force dans la confédération. Ce qui explique le basculement des UD et des fédérations. La progression des syndicalistes révolutionnaire (SR) est réelle et constante avant octobre 1920 mais avec la création de la tendance elle devient fulgurante. Chaque semaine des organisations puissantes basculent, suite à la tenue de congrès.
La raison en est simple : la bureaucratie, organisée au sein des instances officielles de la CGT, trouve désormais en face d’elle une organisation parallèle menant un débat systématique dans les syndicats, les UL, les UD et les fédérations. À chaque congrès remporté par la « minorité », la tendance réformiste perd le contrôle d’un rouage de l’appareil. L’organisation lui échappant rapidement, elle finit donc elle aussi par s’organiser dans la précipitation en tendance plus ou moins secrète.

Le premier succès des CSR est d’avoir permis l’unification organique des révolutionnaires, une unification qui permet provisoirement une autre unification, stratégique.
Nous verrons que la décomposition des CSR a eu pour effet de produire une décomposition politique du mouvement révolutionnaire ouvrant la voie à 90 années de sectarisme et de confusion.

Une lente maturation

En 1914, le mouvement syndicaliste révolutionnaire traverse une crise profonde. Dans la CGT, rares sont les organisations qui maintiennent leur orientation « révolutionnaire ». Même parmi les syndicats les plus acquis aux thèses SR, la démoralisation politique est profonde. Les « minoritaires », tels qu’ils vont désormais s’appeler, sont amenés à constater que seules les organisations de tendance ont conservé leurs repères, en l’occurrence le groupe de La Vie ouvrière et les Jeunesses syndicalistes. Il faudra attendre encore un certain temps pour que des fédérations à majorité SR, comme celle de l’Education, se redressent.
Pour les minoritaires il s’agit désormais de s’organiser en regroupant les éléments sûrs. Mais la structuration des syndicats ne doit pas pour autant être laissée de côté. Les forces sont tellement réduites qu’il faut aussi attirer à soi les intellectuels écœurés par les atrocités de la guerre.
Car l’enjeu immédiat n’apparaît pas être la Révolution mais l’arrêt des hostilités. Les premiers regroupements vont donc prendre la forme d’une succession d’initiatives rassemblant de façon confuse des organisations de « masse » et des militants mais aussi structures syndicales et des structures affinitaires.

Contrairement aux âneries écrites depuis des décennies, le SR ne sort pas discrédité de l’épreuve de 1914. Au contraire, c’est le seul courant à avoir maintenu un minimum d’intégrité. Les autres courants, ceux-là même qui se présentaient comme un dépassement de la crise du syndicalisme de 1909, sombrent totalement dans la collaboration de classe. C’est le cas des guesdistes, de l’ultra gauche organisée autour de La Guerre sociale mais aussi du courant anarcho-communiste dont les principaux meneurs rallient l’Union sacrée.
Il n’apparaît donc pas étonnant que la priorité pour les bolchéviques est de rallier à eux le courant SR. Mais ce sont avant tout les jeunes militants ouvriers qui utilisent le SR comme pôle de ralliement.

Les SR se sont retrouvés dès 1914 à l’avant-garde de la lutte contre la guerre. Cette hégémonie va se confirmer avec le développement des grèves en 1916. La lutte anti-militariste s’appuie désormais sur des mobilisations ouvrières, le plus souvent animées par les SR. Un Comité de Défense syndicaliste se donne pour vocation de structurer cette action. Mais ce CDS regroupe de façon confuse des syndicats et des comités locaux de militants.
Cette confusion est d’autant plus regrettable que la situation syndicale est en train de changer. La révolution russe de février 1917 donne une impulsion à tout le mouvement ouvrier européen. L’enjeu n’est plus seulement de stopper la guerre mais la perspective socialiste commence à réapparaître à l’horizon.
Cette évolution s’accélère avec la révolution russe d’octobre 1917. Désormais, chaque militant doit choisir entre une option réformiste et une option révolutionnaire. La nécessité d’outils révolutionnaires devient désormais une priorité. La majorité de la bureaucratie syndicale française refuse catégoriquement la perspective révolutionnaire. Elle va donc manœuvrer pour encadrer les luttes ouvrières qui se font de plus en plus massives et violentes. Un affrontement politique s’accentue un peu plus chaque jour dans la CGT, ce qui renforce le besoin d’organisation interne pour les « minoritaires ».
Cette nécessité va être provisoirement fragilisée par des initiatives extérieures. Nous verrons que certains militants essaient de créer une autre confédération. Mais des révolutionnaires tentent aussi de s’organiser sur une base affinitaire, en reproduisant un modèle bolchévique idéalisé. Un premier Parti communiste est constitué en 1919 par le rassemblement de la mouvance d’ultra-gauche (libertaire et marxiste). Il se veut un dépassement du SR et fantasme sur des « soviets » à la française qui ne seront jamais autre chose que des groupuscules de militants. Sa composition sociale et sa vision idéaliste de la Révolution transforment rapidement l’initiative en fiasco total.
En parallèle, les tendances de « gauche » et du « centre » dans SFIO (PS) commencent à pousser dans le sens d’un ralliement à l’Internationale communiste. Cette démarche crée un élan mais les plus syndicalistes et les plus perspicaces savent très bien que ce parti, même épuré de ses membres les plus compromis dans la collaboration de classe, ne sera jamais un parti révolutionnaire et encore moins prolétarien.

C’est donc ailleurs que les révolutionnaires vont s’organiser : dans leur organisation de classe.

L’action des CSR

Les CSR vont animer deux grands axes d’intervention, qui sont bien entendu liés. Le premier, celui qui va concentrer le maximum d’énergie, c’est la propagande dans la CGT afin d’obtenir un changement de majorité. Cette action remportera un succès quasi-total.
Mais les CSR se fixent aussi une action clairement révolutionnaire, en tant que tendance dans la CGT.

La bataille de tendance dans la CGT :

La conquête des UD est planifiée par des tournées de propagande, organisée à un échelon « régional ». Les bastions déjà constitués servent de point d’appui.

Mais l’élément fondamental va être le basculement, le 28 novembre 1920, de l’UD du Département de la Seine. Ce fait n’est pas un accident. La victoire des CSR est acquise grâce au travail de tendance déjà entrepris par le Comité des Syndicats minoritaires de la Seine. Ce dernier s’est déjà transformé en CSR départemental, regroupant comme son prédécesseur à la fois les Syndicats minoritaires et les noyaux professionnels CSR. Un congrès départemental des CSR se tient le 31 octobre et premier novembre 1920. L’ordre du jour est consacré à la préparation du prochain congrès de l’UD. Mais cette perspective s’inscrit dans une vision bien plus politique que la simple conquête de l’UD. Les militants des CSR ont conscience que leur UD jouera un rôle déterminant dans le processus révolutionnaire qu’ils pensent proche. Ainsi il est décidé de relancer et d’appliquer au plus tôt la fusion des derniers syndicats de métiers dans de puissants syndicats d’industrie, ceci afin de préparer les luttes efficacement mais aussi de permettre la gestion de l’économie par les Syndicats avec des « conseils d’usines » dans chaque entreprise. Le CSR de la Seine entend aussi combattre pour la reconnaissance de « délégués d’atelier, de chantier, de bureau et de magasin » pour renforcer le pouvoir syndical dès à présent dans les entreprises.

Le 9 décembre 1920, ce sont trois membres des CSR, qui sont élus comme secrétaires de l’UD. L’impact est terrible pour la direction réformiste car l’UD de la Seine constitue l’organisation la plus puissante de la CGT. Et dans cette victoire, l’action des CSR est apparue comme un véritable rouleur compresseur. Ce sont les « CSR- Comité des Syndicats Minoritaires de la Seine » qui ont pris en main la campagne électorale interne. Dans une circulaire départementale signée de Dondicol, qui fait suite au congrès, le CSR départemental organise l’élection du Bureau et de la CE. À cette date, le congrès a déjà été gagné. Il s’agit désormais de proposer une équipe militante destinée à « reprendre le travail de recrutement et d’organisation » et à assurer un travail « d’éducation révolutionnaire de la masse ». « Pour réaliser cette action, une unité de vue, une homogénéité parfaite du bureau et de la CE sont indispensables. Un même idéal doit animer ceux à qui incombera la responsabilité de diriger l’organisation. C’est pour cela que le CSR de la Seine vous demande instamment de voter pour tous les candidats qu’il présente, mandatés par 50 syndicats, et d’éviter tout panachage qui serait un obstacle pour mener à bien la gestion de notre union ».
Le résultat des ces élections ne démontre pas seulement la progression rapide des CSR, elle souligne aussi les tensions internes. Dans le département de la Seine, il n’est désormais plus envisageable de travailler correctement avec une CE représentative de l’ensemble des syndicats. Les révolutionnaires, tout comme les réformistes, veulent fonctionner de façon homogène. Il n’y a plus de confiance quant à l’application des mandats par les représentants syndicaux de l’autre tendance.

Le basculement de l’UD de la Seine était plus que prévisible. Mais le même jour c’est l’UD de Moselle qui tombe aussi. Le fait est d’autant plus déconcertant pour la direction confédérale que dans ce département les militants du CSR ont été peu actifs. La Moselle n’a pas été une priorité fixée par la minorité révolutionnaire.

D’autres départements appliquent rapidement les décisions nationales de septembre 1920.
Mais les événements s’accélèrent au début de l’année 1921. La campagne de purge lancée contre les militants du CSR provoque une réaction positive. Ainsi à Rouen, un militant qui se dit « opposé jusqu’ici à la formation des CSR tels qu’ils sont conçus » se lance dans la tâche de constituer un CSR local. Sa réaction n’est pas individuelle. La création des CSR est donc souvent une réaction aux manœuvres anti-démocratiques des bureaucrates réformistes. Ces réactions salutaires sont constatées dans plusieurs départements mais aussi dans des centres qui n’étaient toujours pas actifs.

Avant même que l’année soit achevée, les militants des CSR animent désormais plus d’UD que les réformistes. Cela est d’autant plus inattendu que le changement de majorité est le plus souvent voté à une large majorité.

L’offensive dans les fédérations d’industrie :

Dès le 26 novembre 1920, la VO établit un état des lieux de l’avancée de l’organisation dans les fédérations d’industrie. Au Comité central du 3 janvier, 17 fédérations sont déjà représentées par des « Sous Comités fédéraux », le plus souvent animés par des militants du département de la Seine.

En mai 1921, les CSR obtiennent la majorité des suffrages lors du congrès fédéral du Bâtiment et constituent une nouvelle CE acquise à la tendance.
Ce basculement provoque une réaction saine dans la branche. L’année va être marquée par un conflit de trois mois des ouvriers du bâtiment dans la région Nord Pas de Calais, pourtant acquise à la majorité confédérale. La Fédération, à majorité révolutionnaire, s’investit dans la lutte et soutint la lutte victorieuse contre la baisse des salaires.
Les CSR progressent dans toutes les fédérations et gagnent la majorité dans de nombreux syndicats. Et même si la majorité des Fédérations restent entre les mains des réformistes, cette « majorité » devient de plus en plus artificielle car elle repose sur le contrôle de l’appareil. En effet, contrairement à ce qui a souvent été écrit par les historiens, la tendance SR est surtout influente dans les gros syndicats. C’est d’ailleurs logique puisque les SR sont pour la fusion des syndicats de métiers dans de puissants syndicats d’industrie. Les réformistes ne conservent donc leur contrôle qu’en s’appuyant sur une profusion de petits syndicats de province.
En revanche, dans les départements et dans les Bourses du Travail, les CSR à la fin de l’année 1921 sont le plus souvent hégémoniques. Il apparaît donc que certains syndicats continuent de faire confiance aux responsables fédéraux réformistes, afin de ne pas déstabiliser ces organisations, mais localement ils se solidarisent souvent avec les militants des CSR.

Une impulsion révolutionnaire :
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L’impulsion de Marie Guillot :
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La suite dans notre revue Syndicaliste

Fin de la première partie, suite au prochain numéro de Syndicaliste !