Fiche de formation N°1 : Les Bourses du Travail

vendredi 5 août 2011
par  James Connolly

Le syndicalisme révolutionnaire est une référence mythique dans l’histoire sociale de la France. On retient son discours construit autour de quelques idées centrales : indépendance syndicale par rapport à
l’Etat, au patronat et aux partis politiques et grève générale révolutionnaire.

Mais une part importante de son apport est souvent laissée de côté, notamment ses choix de structures pour se substituer au capitalisme : la Bourse du Travail et le syndicat d’industrie (Cf. fiche n° 2).

Les origines

Échec des tentatives d’instrumentalisation

...Par la bourgeoisie « de gauche »

En 1887, la municipalité de Paris décide l’ouverture d’une Bourse du Travail afin de permettre aux organisations syndicales d’assurer des activités de placements des travailleurs (embauche) à une époque où le patronat a le monopole sur cette question.

Les républicains de gauche espèrent ainsi amener le mouvement syndical à se spécialiser dans des activités de service séparées des luttes quotidiennes et sous contrôle des partis politiques.

...Par le syndicalisme social démocrate

1880-1890 est la décennie où le mouvement syndical est dominé par différents courants politiques et notamment le POF de Jules Guesde (guesdistes). Pour eux, le parti doit constituer l’avant-garde.

Il n’est donc pas question de construire un syndicalisme interprofessionnel autonome : c’est le parti qui doit fédérer les syndicats, constitués par cloisonnements autour de métiers (par exemple, le syndicat des terrassiers et celui des maçons sont séparés).

Très rapidement, la priorité est donnée à l’électoralisme et notamment à la conquête des mairies. Mais ce syndicalisme social-démocrate va vite se discréditer. Non seulement les luttes corporatistes, isolées,
se terminent le plus souvent par des échecs, les ouvriers n’étant pas assez organisés pour construire un vrai rapport de force. Mais encore, la conquête des mairies n’apporte pas les résultats escomptés. Très
vite, beaucoup de militants socialistes sont intégrés à la gestion municipale et s’institutionnalisent (parlementarisme). Le POF tentera de contrôler les Bourses du Travail. En vain. Soit ses militants en
ressortent discrédités, soit ils quittent le POF, à l’image de Pelloutier.

Affirmation pratique de l’autonomie ouvrière

Les militants syndicalistes révolutionnaires, issus de différents courants dont ils commencent à se dégager (socialistes allemanistes,
blanquistes, anarchistes) vont profiter de l’ouverture des Bourses du Travail pour les transformer en petits bastions ouvriers dans
lesquels les activités de service et d’entraide sont socialisées et menées étroitement avec les luttes dans les entreprises. C’est la
mise en pratique de la stratégie définie par l’AIT en 1864, l’autonomie ouvrière : « L’émancipation des travailleurs sera l’oeuvre
des travailleurs eux-mêmes »
.

C’est à partir des Bourses du Travail que sont inventées, en vrac , exclusivement par et pour les syndiqués les activités d’une véritable contre-société ouvrière :

• les soupes communistes pour les grévistes et leur famille ; le placement des enfants de grévistes ;

• les cours du soir (formation professionnelle et générale pour imposer des qualifs au patronat) ;

• Un service de placement des chômeurs où existe une section syndicale. Une allocation chômage ;

• les dispensaires médicaux gratuits pour la reconnaissance des accidents de travail (contre les médecins du patronat) ;

• Les coopératives de production ou de distribution, les premières colonies de vacances ;

• Des bibliothèques militantes ; etc.

• Des spectacles, etc.

Les bourses du Travail et la CGT : la fusion de 1902

L’efficacité est telle qu’en 1896, il y a déjà 46 bourses regroupant 862 syndicats. Lorsque Pelloutier écrit son « Histoire des Bourses du Travail » en 1900, il estime à 48% le nombre de syndiqués rattachés à une Bourse du Travail, par l’intermédiaire de leur syndicat.

Les Bourses ont donc été, malgré les obstacles nombreux, un facteur
central de coordination interprofessionnelle des prolétaires français.
Ce fait est intéressant par rapport à la situation syndicale que nous rencontrons actuellement.

A l’époque, les syndicats adhèrent à la Bourse du Travail unitaire, quelle que soit leur orientation et leur affiliation ou non à la FNS ou à la CGT.

Sur la base de ce développement, le nombre de Bourses va continuer à augmenter au fil des années et permettre d’organiser le salariat des petites villes.

La création de la CGT n’est pas du tout un obstacle. En 1902, la CGT et la Fédération nationale des Bourses du Travail fusionnent. Il en résulte une double organisation : les syndicats sont adhérents à leur fédération d’industrie, mais aussi à leur Bourse du Travail.

Le Comité Confédéral regroupe alors des représentants des Bourses et des fédérations.

C’est l’adhésion des Bourses qui va faire de la CGT une organisation
puissante, capable de se lancer dans des grèves et des mobilisations
nationales : contre la guerre, contre la vie chère, pour la journée
de 8 heures, etc.

Le congrès de 1912 renforce le poids des Bourses même si celles-ci changent de nom. En effet, l’unification de tous les syndicats de classe dans la CGT est réalisée à cette époque. Les Bourses du Travail sont donc de fait des Unions Locales de la CGT.

Le congrès décide de renforcer l’interpro. Les 46 fédérations de métiers se transforment en se regroupant en fédérations d’industries afin de casser les corporatismes et de préparer la reprise en main de l’économie par les travailleurs le jour de la Révolution. Les Bourses
sont transformées en Unions Locales (UL) qui se fédèrent en UD qu’elles contrôlent. La Bourse du Travail doit permettre d’organiser l’économie locale mais aussi la gestion politique des communes .

Quels enjeux dans les unions locales en 2010 ?

Il subsiste encore 700 Unions Locales dans la CGT. Beaucoup sont moribondes, ou détournées de leur fonction première, pour n’être plus que des petites entreprises de conseil juridique.

Là encore, il n’y a aucune fatalité. Il s’agit de les investir pour les redynamiser, voire les reconstruire.

Dans sa brochure Construire et animer une union locale,, le CSR fournit de nombreuses pistes de travail à partir de constats et d’expériences concrètes mutualisées par ses militants.

A SUD-Solidaires, les « unions locales » sont en fait des coordinations
informelles au niveau d’un département.

La CFDT a liquidé ses UL durant son recentrage des années 80. Ce
n’est pas pour rien.

Depuis 2 congrès confédéraux CGT, les UL sont devenues une cible pour
la direction de la conf. qui se méfie de cet outil de la lutte de classe.

D’ores et déjà :
- C’est un lieu important pour faire émerger la conscience de classe
(stages de formation niveau 1, etc..) ;

- C’est un lieu indispensable pour développer le syndicalisme d’industrie
contre le syndicalisme d’entreprise ;

- C’est un lieu incontournable pour l’implantation syndicale par des pratiques de proximité ;

- C’est un lieu où l’on peut apprendre à pratiquer la démocratie syndicale. Les UL CGT ont une existence statutaire ;

- C’est un lieu où l’on peut développer les activités socialisées d’entraide
(aide aux devoirs, alphabétisation, sport ouvrier…) ;

- C’est un lieu où s’organisent les luttes et leur soutien concret. C’est
aussi un lieu de repli tactique évident dans la guerre sociale. Il ne peut y avoir de grève générale, ancrée dans chaque zone industrielle, dans chaque bassin de travail, sans la préparation militante et la coordination via les unions locales.

Cette évidence échappe malheureusement encore à beaucoup de camarades. Par ailleurs, il ne peut y avoir de révolution sans préparation et accumulation d’expériences de gestion par les travailleurs.

Il reste donc à reconstruire dans nos UL une contre société ouvrière vivante.


Documents joints

Fiche de formation N°1
Fiche de formation N°1