Adresse aux syndicalistes tunisiens

mardi 25 janvier 2011
par  James Connolly

Les Comités Syndicalistes Révolutionnaires de France s’adressent à leurs camarades syndicalistes tunisiens.

"Chers camarades

Si aujourd’hui, nous prenons l’initiative de nous adresser à nos camarades tunisiens, ce n’est nullement pour leur donner des leçons. Nous entreprenons cette démarche car, pendant des décennies, nos militants ont lutté dans les mêmes organisations, la CGT, la CGTU puis la CGTT."

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Dès la création du syndicalisme en Tunisie, et jusqu’à l’indépendance de 1956, le courant syndicaliste révolutionnaire a été le plus actif dans sa participation à la lutte des travailleurs tunisiens pour leur émancipation intégrale. Actuellement, en France, nous militons aux côtés de nos camarades immigrés tunisiens dans la construction, le nettoyage,…Et demain nous devrons renforcer nos liens pour nous coordonner face aux dirigeants des multinationales françaises, puissamment implantés en Tunisie.

Les syndicalistes tunisiens sont engagés dans une bataille fondamentale qui ne fait que commencer. La chute du régime RCD ne signifie pas pour autant la fin de la domination capitaliste. Les syndicats de l’UGTT vont devoir se positionner et adopter une stratégie qui leur permettent de construire un contre-pouvoir face au nouveau gouvernement capitaliste tunisien. Ils vont devoir avancer en s’inspirant de leur expérience mais aussi en utilisant les expériences et les échecs que d’autres mouvements ouvriers ont accumulé ailleurs dans le monde.

C’est pour nous enrichir mutuellement que nous nous adressons à vous. Nous sommes vivement intéressés pour établir des contacts directs et apprendre. Vos premières victoires doivent être analysées afin d’en dégager leurs apports stratégiques.

Nous nous permettons également de vous faire connaître nos expériences.

Depuis 30 ans nos expériences sont surtout faites d’échecs qui doivent être autant d’enseignements. Dans les années 1945-1954, le mouvement syndical tunisien a su développer une stratégie offensive et autonome. Mais cette autonomie n’a pas été construite en pleine cohérence. L’UGTT a finalement cru qu’elle pouvait faire pression sur le néo-Destour de Bourguiba, qu’elle pouvait s’appuyer sur le nouvel Etat tunisien pour faire aboutir l’émancipation des travailleurs. Le mouvement ouvrier français a commis les mêmes erreurs à de nombreuses reprises dans son histoire.

Pourtant, tout comme l’UGTT, la CGT française se revendiquait de la Charte d’Amiens, de l’autonomie politique du mouvement syndical. Mais ce programme a finalement été abandonné par nos deux organisations et nous nous sommes inféodés à des politiciens. Le capitalisme continue donc de régner dans nos deux pays. Nous subissons la domination de la même bourgeoisie, ce que explique le soutien apporté par le patronat français et les partis politiques français à la dictature du RCD.

Si, dans ces heures déterminantes, nous pouvons donner un conseil à nos camarades tunisiens, c’est de reprendre le programme originel de l’UGTT et de lui donner une totale cohérence.

Face au nouvel état capitaliste, le mouvement syndical doit se constituer en contre-pouvoir, et ne pas rejoindre un quelconque gouvernement bourgeois. Un contre-pouvoir qui accumule des forces en syndiquant massivement et partout. Un contre-pouvoir qui organise les travailleurs pour prendre le contrôle des entreprises et des services, comme cela est déjà le cas dans certains secteurs.

En France, nous avons subi plusieurs expériences de « gouvernements de gauche ». Ces gouvernements ne se sont jamais attaqués au pouvoir des capitalistes. Au contraire, ils ont servi de manœuvre contre-révolutionnaire, d’outil pour démobiliser les travailleurs. L’Etat est demeuré capitaliste et a continué de servir la même classe sociale.

C’est cette expérience que nous transmettons à nos camarades tunisiens. Le droit de vote appliqué de longue date en France, n’a jamais permis au travailleurs d’obtenir leur émancipation. Le combat central ne se mène pas sur le terrain institutionnel.

Le Socialisme ne peut se construire qu’avec une dynamique de gestion des entreprises et des services par les travailleurs eux mêmes. La confédération syndicale est le seul outil capable de mener à bien cette perspective. Les Fédérations Syndicales doivent gérer les branches professionnelles en s’appuyant sur des syndicats professionnels locaux (Textile, Chimie, Education, Santé,…). Les Unions Locales et Départementales de Syndicats doivent gérer la production locale et la répartition des marchandises et des services. Dans le Socialisme,il n’y a nul besoin d’une couche bureaucratique, qui gère au nom des travailleurs. Ce sont les syndicats qui doivent gérer démocratiquement grâce à des assemblées générales de syndiqués. C’est le programme politique figurant dans la Charte d’Amiens.

Ce programme qui fut celui de la CGTT et de la CGT, vous pouvez commencer à l’appliquer en Tunisie. Vous avez la légitimité et la force pour le faire.

Cette dynamique révolutionnaire ne peut aboutir que si elle dépasse les frontières, que si elle reçoit le soutien des organisations syndicales d’autres pays. C’est ce que nous vous proposons de faire aujourd’hui en transmettant aux travailleurs français et aux immigrés tunisiens l’écho de vos combats. Organisons nous ensemble dans les multinationales pour détruire le pouvoir de nos exploiteurs, car sinon la dictature continuera de régner dans les entreprises.

Votre combat est aussi le notre. Avancez en construisant votre propre pouvoir de classe.

Salutations syndicalistes, fraternelles et internationalistes,

Le secrétariat des CSR

L’histoire de nos combats communs

Le mouvement ouvrier tunisien est profondément influencé par le courant syndicaliste révolutionnaire. Mais cette histoire n’a jamais été écrite car elle dérangeait la dictature et les partis politiques qui parlent au nom des travailleurs.

En Tunisie, cette tendance naît chez les travailleurs immigrés (entre autre Italiens) mais elle va rapidement s’étendre au prolétariat arabe. Dès le début du XXème siècle, des syndicats CGT, semi illégaux, organisent les travailleurs tunisiens et se proclament « internationalistes ». En 1905, c’est un travailleur arabe qui ouvre le cortège du premier mai, portant un drapeau rouge.

La CGT de Tunisie (Bourse du Travail de Tunis, Syndicat des Cheminots de Tunis,…) participe au congrès d’Amiens de 1906 où va être adoptée la Charte d’Amiens. Puis la première guerre mondiale va être marquée par la trahison de certains syndicalistes qui soutiennent le militarisme et le colonialisme français. En 1919, les internationalistes de la CGT constituent en France, en Algérie et en Tunisie des Comités Syndicalistes Révolutionnaires.

L’action des syndicalistes révolutionnaire débouche sur les grèves de 1919 et 1920. Cette tendance diffuse un journal, l’Avenir Social, qui renforce son combat anti-colonialiste. Exclus de la CGT colonialiste, ces militants constituent une CGTU (syndicaliste-révolutionnaire) qui a pour mot d’ordre « la Tunisie aux Tunisiens et la Tunisie aux travailleurs ».

Les responsables de cette organisation syndicale sont réprimés. Robert Louzon, après 6 mois de prison, est expulsé de Tunisie. Car dès sa création la CGTU défend le mot d’ordre d’indépendance de la Tunisie. La CGTU publie plusieurs quotidiens en arabe, tous interdits, elle lance des campagnes de syndicalisation auprès des travailleurs arabes. Jean Paul Finidori prend la relève. Il est révoqué de son poste de fonctionnaire, ce qui ne l’empêche pas d’organiser de puissantes grèves à Bizerte et à Tunis en 1924 et en janvier 1925.

Ces militants syndicalistes révolutionnaires choisissent finalement de lancer la création de la CGTT en 1924. Mohamed Ali est élu secrétaire de la nouvelle centrale. La CGTT participe aux actions de l’Internationale Syndicale Rouge, qui regroupe les tendances et confédérations syndicalistes révolutionnaires [1].

Arrêté en février 1925 avec ses camarades tunisiens, Finidori est condamné à 10 ans de bannissement, tout comme son ami Mohamed Ali, en raison de son combat anti-colonial.

Finidori et Louzon vont continuer à soutenir le combat de leurs camarades tunisiens en publiant en France régulièrement des articles de soutien dans la revue des syndicalistes révolutionnaires, la Révolution Prolétarienne [2]. Les syndicalistes révolutionnaires tentent de maintenir l’action de la CGTT. C’est le cas des enseignants Charles Boussinot et Maurice Raimbault ainsi que les anciens des Jeunesses Syndicalistes. ais la CGTT ne pourra survivre à la répression coloniale.

Cependant l’influence syndicaliste révolutionnaire se maintient au sein de prolétariat tunisien. Dès la création de l’UGTT en 1944-45, Hached et ses camarades se revendiquera régulièrement de la Charte d’Amiens [3]. Cette revendication d’indépendance syndicale permet à l’UGTT d’intervenir comme une force autonome par rapport au Néo-destour. Cependant cette stratégie d’autonomie ouvrière ne sera pas maintenue avec assez de rigueur et de clarté. La centrale syndicale s’associe finalement à la gestion du nouvel Etat au lieu de construire le Socialisme, c’est à dire la gestion ouvrière. La perte de son indépendance politique constituera pour l’UGTT une impasse.

Malgré cet échec relatif, beaucoup de militants de l’UGTT continueront de défendre l’indépendance syndicale comme une forme de contre-pouvoir. C’est pourquoi les syndicalistes de l’UGTT ont été le fer de lance de la révolte de janvier 2011.

Malheureusement le syndicalisme révolutionnaire a perdu progressivement de son influence en Tunisie comme en France. Notre courant syndical est en train de se reconstruire en France.
Mais il ne peut limiter son combat à un pays car son ennemi, le capitaliste, est international.

Comme autrefois les syndicalistes de nos deux pays doivent lutter coude à coude, comme des frères.

« L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux mêmes »

LA CHARTE D’AMIENS

Le congrès confédéral d’Amiens confirme l’article 2, constitutif de la CGT : "La CGT groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat...". Le Congrès considère que cette déclaration est une reconnaissance de la lutte de classes qui oppose, sur le terrain économique, les travailleurs en révolte contre toutes les formes d’exploitation et d’oppression, tant matérielle que morale, mises en œuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière.

Le Congrès précise, sur les points suivants, cette affirmation théorique : Dans l’œuvre revendicatrice quotidienne, le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, l’accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d’améliorations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l’augmentation des salaires, etc. Mais cette besogne n’est qu’un côté de l’œuvre du syndicalisme ; il prépare l’émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste ; il préconise comme moyen d’action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera, dans l’avenir, le groupement de production et de répartition, base de réorganisation sociale.

Le Congrès déclare que cette double besogne, quotidienne et d’avenir, découle de la situation des salariés qui pèse sur la classe ouvrière et qui fait à tous les travailleurs, quelles que soient leurs tendances politiques ou philosophiques, un devoir d’appartenir au groupement essentiel qu’est le syndicat. Comme conséquence, en ce qui concerne les individus, le Congrès affirme l’entière liberté pour le syndiqué, de participer, en dehors du groupement corporatif, à telles formes de lutte correspondant à sa conception philosophique ou politique, se bornant à lui demander, en réciprocité, de ne pas introduire dans le syndicat les opinions qu’il professe au dehors.

En ce qui concerne les organisations, le Congrès décide qu’afin que le syndicalisme atteigne son maximum d’effet, l’action économique doit s’exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n’ayant pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre, en toute liberté, la transformation sociale.

Déclaration adoptée le 13 octobre 1906 par le IXe Congrès de la Confédération Générale du Travail, réuni du 8 au 14 octobre 1906 à Amiens. (texte adopté par 830 voix contre 8 et 1 blanc)


[1Rapport des congrès de l’ISR de 1924 et 1928

[2Histoire du Syndicalisme dans le Monde, Jean Sagnes, Privat, pages 261-262 Aux origines des tiers-mondismes, Claude Liauzu, L’harmattan

[3Le syndicalisme tunisien et la question de l’autonomie syndicale de 1944 à 1956, A.B. Hamida, dans Le mouvement ouvrier maghrébin, éditions du CNRS