Le syndicalisme jaune prend de nouvelles formes.

mardi 27 mai 2008
par  James Connolly

Il a toujours été de bon ton de condamner dans les centrales CFTC, FO, CGC ou CFDT des secteurs que l’on qualifie allègrement de "jaune". La CGT n’est pas non plus à l’abri de telles reproches. Ainsi, son secteur de la manutention ferroviaire, affilié à la Fédération des Ports et Docks, est clairement patronal, à tel point que certains syndicats CGT refusent tout lien avec ce secteur confédéré.

Il n’est d’ailleurs pas rare de voir des secteurs du syndicalisme jaune rejoindre une des 5 centrales françaises. En 1977, le CGSI "maintenue" rejoingnait la CFTC, ses dirigeants participant aux instances nationales de la confédération chrétienne.

En décembre 1995, Auguste Blanc se félicitait des "signes d’évolution constructive" de la CFDT et de la CFTC "en faveur d’un esprit cogestionnaire". Il est également courant de voir des CE gérés collectivement par la CSL, FO, la CFTC ou la CGC, comme à Peugeot et Citröen.

Le syndicalisme indépendant est donc de moins en moins marginalisé. Il l’est d’autant moins qu’une étude plus précise de la crise actuelle du syndicalisme démontre que l’idéologie traditionnelle du syndicalisme jaune a tendance à s’imposer très rapidement aux confédérations. Une étude thématique de ses grandes lignes de pensées permet de constater des convergences très inquiétantes.

A) l’association salariés-patrons.

Les positions actuelles de la CFDT sur l’actionnariat salarié ou les stocks options n’ont rien de bien original. Madame Notat a simplement puisé dans les vieilles idéologies du syndicalisme jaune ou fascisant. Ainsi les SPF sont partisans de faire du salarié un "copropriétaire du fonds social par l’actionnariat industriel" (6). Ces revendications ne font que reprendre la thèse "propriétiste" de Biétry.

B) l’acceptation de l’économie de marché.

Les syndicats ouvriers se sont toujours référé au socialisme et à la lutte des classes. Le syndicalisme indépendant revendique ouvertement son attachement au libéralisme. Là aussi la transformation du programme de la CFDT sur 20 ans démontre une convergence avec les thèses officielles du syndicalisme jaune et de la bourgeoisie. La FNSJ est contre le repos hebdomadaire systématique et contre la RTT qui sont décriés comme étant des handicaps à la productivité de l’économie nationale. On retrouve les mêmes réticences de la CFDT qui ne conçoit la RTT qu’accompagnée de flexibilité afin de ne pas pénaliser les entreprises.

C) le patriotisme d’entreprise :

Si le syndicalisme indépendant tient autant à ses activités au sein même de l’entreprise c’est que la création de tels syndicats s’inscrit dans le cadre étroit de l’entreprise. Le salarié est aliéné par les contraintes économiques et financières locales. Les intérêts des travailleurs sont alors bien souvent sacrifiés à la productivité de l’entreprise.

La CFDT est moins influencée par ce "localisme". Par contre le soutien à la productivité de l’entreprise est tout aussi virulent. Cependant, cette attitude est d’avantage à rechercher dans l’influence technocratique de la direction confédérale. Il faut cependant remarquer que la CFDT,.tout comme la CGT, axe leur nouveau discours sur l’autonomie et la démarche locale des sections syndicales. C’est dans cette logique qu’est acceptée l’existence des "salariés mandatés" pour la négociation des accords de la loi Aubry. Ces salariés "mandatés" ne sont ils pas un facteur de renforcement du syndicalisme jaune, voir d’un "syndicalisme" nettement patronal.

D) Le libéralisme :

Tout comme les centrales modérées (CGC, CFTC et FO), le CGSI est favorable à l’augmentation du pouvoir d’achat à travers la baisse des prix. Mais son originalité est la défense d’une rigueur budgétaire et d’un désengagement de l’Etat. La fiscalité est sommairement dénoncée comme oppresseur des salariés mais aussi des entreprises. L’unité d’action salariés-patrons est avancée comme moyen de s’opposer à l’interventionnisme de l’Etat.

Au nom de la productivité, le CGSI s’oppose aux nationalisations. Mais cette logique le pousse très loin, au point de dénoncer les fonctionnaires assimilés parfois à "une bureaucratie fainéante et gaspilleuse" (Travail et liberté, 29 octobre 1949). L’économie de marché et le libéralisme sont clairement proclamés. La CFDT ne va pas si loin dans sa logique libérale. Par contre la santé économique de la nation, c’est à dire des classes dirigeantes justifie pour ainsi dire toutes les mesures de rigueur budgétaire. Le plan Juppé de 1995 est l’exemple le plus connu.

E) La défense de l’impérialisme :

Le nationalisme du CGSI est assumé pleinement à tel point que c’est la seule centrale syndicale a demandé un accroissement des dépenses militaires nécessaires à "une vraie politique de défense". Elle sera un partisan affirmé de la construction européenne qui permet à la fois le développement du libéralisme et le renforcement du poids de la France. La convergence est dans ce domaine totale avec les positions des syndicats membres de la Confédération européenne des syndicats.

F) La cogestion :

Les théories actuelles de la CFDT en matière de participation ouvrière n’ont, elles aussi, aucune originalité. Dès décembre 1974 dans l’Indépendance syndicale, la CFT préconise "la concertation permanente à tous les niveaux en instituant une décentralisation et une large délégation des pouvoirs, en répartissant les centres de décisions, en budgétisant les unités de travail, en définissant les postes et les responsabilités de chacun et en favorisant l’initiative à tous les niveaux".

La symbiose n’est pas totale entre la CSL et les confédérations les plus modérées. Il n’en reste pas moins vrai que le rapprochement se fait à grande vitesse. La CSL évolue dans un sens, mais le plus préoccupant est la direction suivie par les autres bureaucraties. Ceci est un des indicateurs de la décomposition syndicale actuelle.

Notre petit dossier permet de constater que le développement actuel du syndicalisme jaune n’est pas fait nouveau. De telles manifestations se sont produites dans des périodes de recul du mouvement ouvrier.

Du malaise des échecs (celui de la grève générale au début du siècle, défaites de 1937-38, Union de la gauche de 1974) naît un double phénomène : le découragement des militants ouvriers qui laisse l’espace libre aux arrivistes et aux "frileux". Mais la peur de la révolution est aussi bien présente dans certaines couches de salariés. Les employeurs donnent un coup de main financier mais le syndicalisme indépendant n’est possible qu’à travers l’existence d’une couche de prolétaires aliénés et rendus individualistes en raison de l’échec des perspectives collectives. Il n’est donc pas étonnant que le programme du syndicalisme jaune soit clairement issu des champs théorique libéral et petit bourgeois. Désorientés, ces salariés se raccrochent à l’idéologie dominante teintée d’un vague discours syndical.

A mi-chemin entre syndicalisme modéré et syndicalisme jaune coexistent une série de structures "syndicales" : un large secteur de FO, la CFTC, la CGC, l’UNSA, la CSL, la CAT et la CFDT. Alors comment expliquer que la situation ne profite pas à celle qui pourrait apparaître comme la plus cohérente : la CSL ? Plusieurs facteurs expliquent cet éclatement : le jeu des partis politiques, la logique "égoïste" de chaque bureaucratie mais aussi les représentations historiques qui ont souvent une grande importance. Il serait ainsi apparemment logique que les syndicats CSL de l’automobile rejoignent la CFDT. Mais sur la région parisienne, bastion de la CSL, la CFDT métallurgie est connue pour avoir hébergé de nombreux militants issus des différentes chapelles marxistes. D’où les conflits qui l’opposent encore à la direction Notat.

La période est caractérisée par une décomposition syndicale. Mais dans les secteurs de la collaboration, cette décomposition est encore plus affirmée en raison d’une division extrême. Elle prend avant tout la forme d’un conflit entre bureaucraties qui défendent leur pré carré. Il n’en reste pas moins vrai que ce syndicalisme a tendance prendre le dessus sur le syndicalisme de classe.