La Confédération française du travail (CFT) :

samedi 24 mai 2008
par  James Connolly

Dans les années 50, la génération de l’entre deux guerres, issue de la tendance Syndicat, s’essouffle. Elle est progressivement remplacée par des militants plus musclés, issus du RPF, de l’Algérie française et de l’opposition à la grève de mai 68. Le syndicalisme indépendant s’oriente plus nettement vers le syndicat patronal aux tendances musclées, voire fascisantes. C’est l’image caractéristique de la CFT, principale organisation issue de la CGSI.

Le retour de De gaulle au pouvoir permet au CGSI d’obtenir la représentativité nationale par le décret du 7 janvier 1959. Lui est également offert un siège au Conseil économique et social mais la crispation interne empêchera son utilisation.

Car, dès cette époque, des tensions se développent entre ceux qui tiennent à une certaine indépendance politique et les partisans du RPF. Ces derniers veulent transformer le CGSI en officine syndicale du gaullisme. Ils triomphent et peuvent transformer le Comité en Confédération française du travail (CFT) au congrès des Lilas de décembre 1959.

Ainsi, parmi les nouveaux dirigeants on retrouve Raymond Jacquet (un responsable du RPF), Robert Calmejane (député gaulliste), Henri Gorce Franklin (premier responsable du SAC, la police politique de De Gaulle) et Jean Bernasconi (député gaulliste). Le passé du nouveau dirigeant Jacques Simakis, est tout aussi éclairant puisqu’il est issu du Parti Social Français d’avant guerre.

La CFT dispose déjà d’une implantation dans de grosses entreprises comme SIMCA et Rhône Poulenc et peut, à ce titre, profiter du financement du grand patronat.

Mais la CFT va être constamment affectée par les luttes internes. Dès 1960, elle perd les bonnes graces du gouvernement, certains de ses dirigeants ayant commis l’erreur de participer au colloque de Vincennes regroupant les proches de l’Algérie française qui se retrouveront rapidement à l’OAS. Ce n’est qu’à partir de 1968 que le gaullisme fait à nouveau appel à elle afin de participer à la contre révolution. Il est vrai que si la guerre d’Algérie a provoqué des tensions il n’y a pas eu de scission. Les partisans de l’Algérie française présents à la tête de la confédération, ont rapidement compris que ce combat était perdu. Elle va donc continuer à bénéficier de beaucoup de soutiens dans les plus hauts rangs de l’UDR gaulliste comme chez les Républicains indépendants.

A partir de 1968 la CFT va connaître une accélération dans sa mutation vers un syndicalisme fascisant. Pourtant dans les premiers jour de mai 68, sans impulser la grève, la CFT participe bien souvent aux grèves y voyant même une révolte contre "l’étatisme". Elle est cependant opposée à la grève générale trop politisée et aux occupations d’usines qui remettent en cause la propriété. Et dès les accords de Grenelle du 27 mai, elle organise la reprise du travail devant parfois s’opposer physiquement aux grévistes au nom de la "liberté du travail". Très rapidement, elle va vouloir profiter du ressentiment de certains secteurs du salariat qui ont peu apprécié la participation plus ou moins forcée au mouvement de grève. Mais ce sont surtout les éléments durs des classes moyennes, effrayées par la force de la grève générale qui vont servir d’ossature militante. Une nouvelle génération contre-révolutionnaire apparaît, ce qui permet la création de nombreux syndicats CFT (environ 200 dans le dernier semestre 68 selon les chiffres de la CFT). Certains, comme celui de Citroën, revendique 16 000 adhérents sur les 50 000 travailleurs de l’entreprise, est plus ou moins impulsé par le patron. Les aides vont aussi expliquer ce développement rapide. La bourgeoise a eu peur !

En décembre 1973, la CFT revendique 400 000 adhérents. Mais la CFT aura toujours beaucoup de mal à rassembler plus de 2 000 adhérents pour des manifestations. Les raisons sont à rechercher au delà d’une surévaluation du nombre d’adhérents. Contrairement à ce qui a pu être fait dans les décennies précédentes par le syndicalisme jaune, la CFT devient clairement l’instrument du patronat. Son action principale consiste à servir directement l’employeur : constitution de listes noires grâce à la surveillance des ouvriers de l’entreprise, organisation de listes patronales pour les élections professionnelles afin d’éviter la création de syndicats ouvriers, sélection à l’embauche en échange de l’adhésion à la CFT. Mais la CFT va bien plus loin dans son action répressive.

La violence n’est plus seulement défensive. Le 14 juillet 1972 à Issy les Moulineaux un commando d’une cinquantaine de militants de la CFT mène une attaque contre un bal de travailleurs immigrés. Une jeune militante d’extrême gauche est enlevée et violée. C’est surtout dans le groupe Peugeot que la CFT mène la contre offensive suite à la puissante grève de mai 68. Des sociétés d’intérim servent d’écran au recrutement de véritables mercenaires. Certains agissent comme indicateurs sur ce qui se passe sur les chaînes de montage. D’autres utilisent la CFT pour multiplier les actions coup de poing à chaque grève. Ces recrues viennent de l’armée, de l’OAS et du banditisme.

Si le développement de la CFT est marqué par une évolution qui va dans le sens d’un syndicalisme fascisant, il ne faut cependant pas y voir une formation clairement apparentée à l’extrême droite. Si elle se politise, elle le fait surtout à travers l’apport des éléments durs du gaullisme (militants du SAC, police politique du RPF et des Comités de Défense de la République nés de la réaction à mai 68). Elle recrute à l’évidence de nombreux militants issus de l’extrême droite et de l’OAS, mais cet engagement est souvent individuel et tient couramment du mercenariat.

A vrai dire, les organisations d’extrême droite ne s’engagent pas dans la CFT. Le mouvement Poujade a crée sa propre structure (les syndicats unitaires du travail en 1960), tout comme Ordre nouveau (l’Union générale des travailleurs 1973) et le PFN (l’Association pour un syndicalisme libre en 74). L’extrême droite reproche justement à la CFT ses sympathies gaullistes.

Dès 1974 la CFT adopte une orientation moins radicale, ce qui se caractérise par la mise en place d’une nouvelle équipe dominée par Auguste Blanc. Simakis est évincé de force et part construire une petite Union Française du travail (UFT) qui existe encore aujourd’hui dans le transport ou chez les concierges. Il est vrai que l’image souvent négative de la CFT explique en grande partie son échec à obtenir sa représentativité nationale. Même au sein de l’UDR gaulliste certains s’y opposent. Mais à partir du milieu des années 70, la perspective d’une révolution s’estompe avec le développement des partis sociaux démocrates. Une centrale syndicale anticommuniste a donc moins de sens.

Dans la nuit du 5 juin 1977, 5 personnes alcoolisées, appartenant à la CFT, ont une altercation avec un piquet de grève cégétiste présent devant une usine à Reims. Un d’entre eux sort une carabine et tire en direction des grévistes et tue un ouvrier. Le nouveau dirigeant va profiter de cet accident que la CFT dénonce officiellement, afin de prendre un virage. Le congrès de 1977 entérine le changement de nom qui selon Auguste Blanc "est trop lourd à porter".