Les syndicats indépendants :

samedi 24 mai 2008
par  James Connolly

La chute du régime de Vichy discrédite le syndicalisme jaune et toute référence à la collaboration de classe. Même la CFTC s’est radicalisée à travers son action dans la résistance. Les anciens de Vichy, quand ils n’ont pas été "épurés" perdent leurs responsabilités au sein de la CGT réunifiée. Ils vont cependant rapidement relever la tête, en partie grâce à l’aide de certains politiciens qui voient d’un mauvais œil l’hégémonie du PCF sur la CGT.

Dès février 1947, la revue "Travail et liberté" est éditée par des anciens dirigeants du PC et d’anciens de la tendance Syndicats qui se sont pervertis dans la collaboration. Cette revue sert de pôle de regroupement. L’objectif n’est pas de créer une nouvelle centrale syndicale mais de reprendre la direction de la CGT en s’alliant aux secteurs modérés regroupés autour de la tendance Force ouvrière (liée à la SFIO). Mais lors des grèves de novembre 1947 et de l’automne 48, les tensions se développent au sein de la CGT et la situation pousse à la création de syndicats libres qui se fixent comme tâche première la lutte contre la grève politique menée par la CGT et le PC. La revendication centrale devient "la liberté du travail". Ces syndicats convergent en décembre 47 en un Comité national des syndicats indépendants (CNSI) qui deviendra en juin 1948 le Comité général des syndicats libres (CGSI).

Le CGSI regroupe trois composantes :

- d’anciens collabos dont des dirigeants de l’ancienne tendance Syndicats de la CGT. Si Belin, l’ex-dirigeant de la CGT, ne rejoint pas le CGSI, il la soutient de son mieux dans l’ombre. Ces responsables, appartenant à l’aile modérée de la CGT d’avant-guerre, assument leur position qui dérive vers une collaboration de classe affirmée en tant que telle. La Charte du travail de Pétain avait officialisé cette union nationale au delà des oppositions de classe.

- des secteurs du RPF (gaulliste) dont le discours social-démago attire des franges de la petite bourgeoisie salariée (cadres, techniciens), des franges du prolétariat peu conscient, ainsi que des travailleurs passés par la résistance et liés affectivement à De Gaulle.

- d’anciens dirigeants du PCF qui ont rompu avec le Parti en 1939 (Sulpice Dewez, Parsal). Le premier s’engage dans la résistance, le second collabore activement.

Une telle alliance peut étonner si l’on s’en tient aux idéologies. Mais il faut se rappeler que très rapidement les gaullistes sont favorables à la réconciliation nationale. Cette bureaucratie se voit menacée par la menace étrangère, symbolisée par une internationale communiste en reconstruction. Les déclaration de L. Vallon dans le journal gaulliste "Rassemblement ouvrier" du 11 décembre 1948 nous éclaire sur la nature de classe de cette réconciliation rapide : "La Charte eut ce défaut majeur d’avoir été conçue et appliquée dans le cadre d’un régime de dictature issu de la capitulation et asservi à l’ennemi. C’était un vice fondamental, qui empêchait tout ce qu’elle pouvait avoir de techniquement ou de socialement valable d’être efficient". L’article s’achève en demandant à ce que les Chartistes puissent retrouver leurs responsabilités syndicales.

Le CGSI essaie de s’unifier avec les nombreux syndicats autonomes qui ont rompu avec la CGT. Mais, dans ces derniers, la présence syndicaliste-révolutionnaire est très forte et empêche tout rapprochement réel (4). Lorsque les membres de la tendance Force ouvrière choisissent finalement de quitter la CGT en décembre 1947, certains comme Bothereau estiment possible l’unité avec les syndicats indépendants. La majorité des socialistes se refuse à se compromettre avec d’anciens collabos.

L’isolement n’est pas aussi net sur le terrain politique. En effet le CGSI est toujours à la recherche de sa représentativité et multiplie les audiences auprès des partis. Si le MRP et la SFIO les refusent, le RPF, les Républicains indépendants, les Radicaux socialistes et l’UDSR de Monsieur Mitterand y répondent favorablement. En 1951, le CGSI obtient un siège au Conseil Economique etSsocial.

Le poids du CGSI est loin d’égaler celui de la CGT mais le Comité dispose d’une présence réelle dans le secteur privé, et d’un bastion dans la métallurgie parisienne. Le 24 octobre 1949, le Comité peut donc se transformer en Confédération du Travail Indépendant (CTI) mais toujours connue sous le nom CGSI.

Elle revendique 250 000 adhérents. Elle sait conjuguer la collaboration de classe avec un discours anticapitaliste : "Le salariat est la forme moderne d’assujettissement". "L’association des producteurs … ne saurait être conçu comme un replâtrage du système d’exploitation de l’homme par l’homme qu’est le système capitaliste… mais implique une réforme radicale des rapports sociaux entre le capital et le travail"(5)..
Le salariat peut ainsi être dépassé par « l’Association Capital-Travail » (ACT).

Quelle forme prend cette théorie ?

Pour les indépendants une grève ne doit être déclenchée qu’après vote à bulletin secret et après arbitrage obligatoire entre salariés et patron. La lutte des classes n’est pas niée dans son existence mais elle doit être combattue au nom du bien être de tous, grâce à la collaboration. Le CGSI se réfère constamment à la Charte d’Amiens mais en passant sous silence la stratégie révolutionnaire présente dans ce texte. De même Pouget, Pelloutier, Griffuelhes sont souvent mis en avant afin de dénoncer les fractions politiques agissant dans la CGT.

Les SPF de 1936-39 sont eux aussi dénoncés au nom de l’indépendance du syndicat ( "Travail et Liberté", 22 sept. 1951).

Le CGSI bénéficie de certaines largesses. Il semblerait que sa fédération des ports et docks ait profité du financement des syndicats US, auquel la CIA a certainement participé. Les yankees espèrent ainsi contrebalancer l’influence de la CGT qui s’oppose à l’époque à l’envoi de matériel de guerre en Asie. Mais c’est surtout en France que les syndicats appartenant au CGSI trouve des aides. Il ne faut cependant pas généraliser ces pratiques car ces soutiens sont avant tout locaux et ponctuels. Ils sont le fait de certains industriels essayant de contrecarrer l’action de la CGT dans telle ou telle usine.

Mais dès 1952 le comité explose en 3 composantes qui vont stagner. Une opposition se crée entre les partisans du RPF et les anciens "chartistes". Les premiers ont amené les troupes issues de l’Action ouvrière du RPF. Les autres avaient fourni des dirigeants syndicaux bénéficiant d’une longue expérience. La scission casse cette complémentarité. Les tensions sont d’autant plus fortes que les élections de 1951 à la sécurité sociale sont reconnues comme un grave échec pour le Comité : seulement 3,9% des voix sur la région parisienne, son bastion.