Une histoire des jaunes

samedi 24 mai 2008
par  James Connolly

Les premiers syndicats jaunes voient le jour en France en 1899, à Montceau les Mines puis au Creusot. Cette création se fait dans le cadre de grèves dures où certains ouvriers refusent la logique de l’affrontement avec le patron. Ils fondent leur engagement sur la négociation et la discipline du travail. Ils espèrent que cette modération poussera les patrons à des négociations allant dans le sens de réformes sociales.

Dès ses débuts, le mouvement connaît un certain succès, entre autre à Montceau où dès 1902 se met en place une "Union locale des corporations ouvrières". C’est à la même époque que des syndicats modérés sont exclus des bourses du travail en raison de leur comportement ambiguë.

Il en est ainsi de Lanoir, secrétaire général des cheminots, qui va être à l’origine de la Bourse du travail indépendante de Paris. Cette Bourse du travail va rapidement servir de coordination nationale aux jaunes. En 1902, se crée donc l’Union Fédérative des syndicats et groupements ouvriers professionnels de France et des colonies. Elle se transforme rapidement en Fédération nationale des Jaunes de France (FNJF).

La vie du syndicalisme jaune va dès 1902 être marquée par des crises et une instabilité tant structurelle qu’idéologique.

Les raisons en sont multiples.

La première tient aux tensions individuelles entre les chefs. C’est ainsi que Lanoir est vite marginalisé par Biétry qui deviendra la figure emblématique du mouvement.

Les scissions s’expliquent également par les relations politiques entretenues par le mouvement. Lanoir obtient des soutiens très larges jusque dans les rangs du Parti Radical. Il est vrai qu’il peut monnayer un soutien électoral aux politiciens. Biétry est en opposition avec ce conformisme. Il privilégie les courants politiques plus extrêmes, tant dans l’extrême droite que chez les boulangistes de gauche.

C’est bien à Biétry que l’on doit la création du premier Parti Socialiste National. Le syndicalisme jaune doit en grande partie son succès à cette droite nationale en formation. Ce courant politique est alors très éclaté et le dynamisme du syndicalisme jaune apparaît à beaucoup de politiciens comme l’élément qui peut cimenter leurs rangs. Biétry a également besoin de l’aide financière et politique de cette droite aux contours encore flous. Mais une large composante rejette toute référence au socialisme. Ce jeu d’équilibriste ne dure qu’un temps.

En 1904, le congrès syndical rejette le mot "socialiste", ce qui provoque une nouvelle scission. En 1905, le Conseil national de la FNJF comprend 32 membres : mais la composition est loin de refléter l’image des adhérents : 5 industriels, 2 grands propriétaires terriens, un amiral, un général, un ex ministre, un écrivain, un poète, un haut fonctionnaire et un journaliste. Les autres, comme Biétry, sont peut être issus de la classe ouvrière mais le phénomène de la bureaucratisation existe aussi chez les jaunes. Cette bureaucratisation peut expliquer que les positions des dirigeants ne vont cesser d’évoluer vers l’institutionnalisation.

Cette alliance avec des organisations patronales entraîne une scission qui emporte le courant prolétarien qui se refuse à une telle dérive. Les syndicats de Montceau et de Creusot quittent alors le mouvement. C’est ce qui fait toute l’ambiguïté du syndicalisme jaune.

La personnalité de ses militants dont celle de Biétry est caractéristique de cette ambiguïté phénomène. D’origine ouvrière, il est issu du syndicalisme ouvrier et du Parti ouvrier français de Jules Guesdes. Malgré sa fonction de dirigeant, il sait rester proche de ses adhérents non seulement à travers son comportement personnel mais aussi à travers le discours démagogique et socialisant que la Fédération Nationale des Jaunes de France (FNJF) sait distiller avec habileté.
D’un autre côté il peut profiter du soutien d’un certain nombre d’industriels, un soutien qui n’est pas seulement financier. Ainsi Japy, le grand patron franc-comtois, milite dans le mouvement mais sait aussi appliquer un certain nombre de réformes sociales dans ses usines, ce qui lui permet de gagner une certaine popularité dans les couches les moins conscientes de la classe ouvrière.

En 1906, période florissante du mouvement jaune, on peut estimer à 100 000 le nombre d’adhérents à la Fédération. Le chiffre n’est donc pas ridicule d’autant plus si on le compare aux effectifs toujours bas de la CGT. Il est également à préciser qu’à cette époque la composante ouvrière est majoritaire, avant que les employés de maison et les agents commerciaux n’adhèrent nombreux. Si le mouvement s’est développé très rapidement sur quelques années, la stagnation va être elle aussi rapide.

Il faut également relativiser l’importance du syndicalisme jaune. Si, en 1902, le premier congrès revendique 201 000 syndiqués après seulement 3 ans d’existence, les 100 000 syndiqués réels proviennent avant tout du syndicalisme agricole. Ce syndicalisme est tenu par les grands propriétaires terriens qui obligent leurs salariés à rejoindre leurs rangs. D’ailleurs, la bourgeoise agraire rompra rapidement avec un syndicalisme jaune aux accents trop socialisants.

Il ne semblerait pas que les premiers syndicats jaunes se soient caractérisés par une action violente à l’égard des syndicalistes. Bien au contraire, dès la création du syndicat jaune à Montceau les Mines, les jaunes doivent subir la violence des grévistes. Les fenêtres sont brisées par des jets de pierres et les carreaux seront remplacés par du papier jaune, d’où l’appellation péjorative qui leur est désormais accolée. Ces derniers vont assumer cette couleur qui se démarque d’un drapeau rouge honni. Des affrontements se produiront à plusieurs reprises mais il semblerait que les jaunes aient avant tout chercher à défendre la "liberté du travail" mais l’objectif n’est pas d’obliger les autres à reprendre le travail.

La FNJF va construire la première réflexion théorique que l’on retrouvera chez ses continuateurs. Les théories se réfèrent au socialisme français du XIXème siècle, aux contours souvent bien flous. Les analyses de Proudhon et de Fourrier sont couramment mises en avant. Le socialisme se définit chez les jaunes comme la généralisation de la propriété individuelle. Celle phase ultime est précédée par l’accession des travailleurs à la participation aux bénéfices du capital. Si les jaunes revendiquent "la suppression du salariat" c’est dans cette perspective qu’ils le font. Ils entendent répartir les moyens de production industriels comme les champs l’ont été en 1789.

Le modèle reste totalement imprégné par les valeurs de l’artisanat de l’Ancien Régime. La FNJF se positionne pour la fusion des classes grâce à la "solidarité entre le capital-argent et le capital-travail". Le modèle mis en avant est celui de la corporation d’avant 1789 qui regroupait les Maîtres (patrons artisans) et les compagnons (ouvriers). C’est sur cette base qu’ils combattent le "machinisme", facteur de concentration du capital entre les mains de quelques uns.

Les Jaunes sont des libéraux qui refusent l’intervention de l’état en économie, sans même comprendre que le libéralisme est facteur de concentration du capital. C’est dans ce sens que le syndicalisme jaune est politiquement aliéné car il reproduit les valeurs de la bourgeoisie. Le problème est que la bourgeoisie refuse cette fusion des classes. Si le grand industriel Faillot développe le thème de la participation, il abandonne cette revendication dès son élection comme député. On peut penser qu’une des raisons de la crise des jaunes sera cet isolement.

Ils se sont construits sur l’échec de la CGT à organiser la grève générale mais eux même n’arrive pas à faire appliquer leur propre programme.

C’est à ce titre que la FNJF ne peut être perçue comme l’agent de la bourgeoisie. Des patrons ont aidé à la création de certains syndicats et des liens existent avec des partis de droite. Mais les patrons, dans leur grande majorité, sont opposés à l’existence de toute forme d’organisation syndicale. Car les jaunes défendent parfois les intérêts des travailleurs en demandant des réformes partielles. Quand ils le font c’est sur la base de la collaboration de classe qui montre rapidement ses limites. Or il faut attendre 1919 pour que la bourgeoise, effrayée par la vague révolutionnaire qui déferle sur l’Europe, accepte une politique de réformes (les 8 heures, les augmentations de salaires, les conventions collectives,…). La collaboration de classe ne peut être crédible que si le patronat accepte un minimum de compromis. La situation conjoncturelle est d’autant plus dure qu’en 1910, l’Action Française se détache des Jaunes pour tenter un rapprochement avec la CGT.

L’isolement est désormais total et la Fédération éclate cette année là, certains secteurs ouvriers décidant même de collaborer… avec la CGT.