Résistances Irakiennes

dimanche 24 mai 2009
par  James Connolly

Les éditions « L’échappée » ont édité un petit ouvrage fort intéressant consacré aux « Résistances irakiennes » .

Pour le Collectif Solidarité Irak, à l’origine de cette initiative, il ne s’agit nullement de traiter des mouvements réactionnaires et islamistes auxquels les média bourgeois et l’extrême gauche ont donné le titre pompeux de « Résistance ». Car, comme le disait Sandino, dans la lutte anti-impérialiste « seuls les ouvriers iront jusqu’au bout ».

L’ouvrage se focalise donc sur la résistance ouvrière, notamment sur ces syndicalistes qui mènent la lutte aussi bien contre les troupes d’occupation impérialistes, le gouvernement bourgeois irakien, les nationalistes kurdes et bien sur les islamistes.

L’ouvrage se présente sous la forme d’une succession d’interviews de militants. Cela permet d’aborder l’étude de ce mouvement social à travers plusieurs angles, plusieurs fronts de lutte : travailleurs en activité, chômeurs, femmes, étudiants, laïcité, communautés minoritaires… ce petit ouvrage est donc très riches en informations sur les conditions de vie et de combat des travailleurs irakiens. C’est en quoi ce livre, fort abordable, apparaît comme un outil de formation indispensable pour les syndicalistes.

Syndicalisme et communisme

Nous soulignerons cependant une petite critique en ce qui concerne la forme de cet ouvrage. Cette approche sous forme d’interviews apparaît un peu artificielle. Ces interviews permettent de comprendre comment des parcours individuels de militants ont pu converger vers une dynamique collective et la cristallisation d’un nouveau courant ouvrier en Irak. Mais cette multiplicité de luttes cache en fait l’action d’une force politique centrale qui fédère tous ces mouvements et leur donne une cohérence stratégique. L’action du Parti Communiste Ouvrier d’Irak est évoqué à de nombreuses reprises mais sa politique et son histoire sont traitées de façon désordonnée, sans cohérence. C’est bel et bien cette organisation communiste qui fournit les équipes de militants et de sympathisants au syndicalisme de classe irakien, ainsi qu’aux associations et fronts de lutte qui lui sont liés.

Mais les interviews ont du mal à nous faire comprendre comment fonctionne cette organisation révolutionnaire et qu’elle est sa stratégie anti-capitaliste. C’est bien dommage car à l’heure où le mouvement « révolutionnaire » occidental se décompose, l’exemple du PCOI est très riche en enseignements. Elle nous rappelle ce que devrait être une organisation communiste. On comprend également mieux pourquoi les différentes composantes de l’extrême gauche internationale, toujours pressées de soutenir de façon opportuniste « tout ce qui bouge », pratiquent une véritable boycott en ce qui concerne l’action des
révolutionnaires irakiens, pourtant en première ligne dans la lutte contre l’impérialisme et l’islamisme.

Le PCOI est souvent qualifié de parti « d’extrême gauche » ou même « d’ultra-gauche ». Mais sa stratégie l’apparenterait davantage aux courants marxistes révolutionnaires qui ont émergé à la fin du XIXème siècle. On retrouve cette préoccupation de donner un aspect concret à la solidarité ouvrière, que cela soit dans l’entraide dispensée aux femmes victimes de l’oppression, aux syndicats de chômeurs, aux associations de « déplacés » (ayant fui la répression sous le régime de Saddam Hussein)… On observe également la même volonté d’affirmer une autonomie ouvrière face aux forces politiques bourgeoises. Cette dynamique prolétarienne a débouché sur une implication syndicale intense à travers la Fédération des Conseils Ouvriers et Syndicats d’Irak. Il n’y a donc dans l’action du PCOI aucune démarche conseilliste/ultra gauche mais bel et bien la volonté de soutenir un syndicalisme de classe, révolutionnaire et indépendant des partis politiques. L’expérience syndicale au Moyen Orient n’est pas aussi avancée que celle d’autres régions car la succession de dictatures a empêché une stabilité de l’activité syndicale.

Cela a eu pour conséquence de favoriser l’apparition de « conseils ouvriers » lors des périodes d’agitation sociale. Les militants du PCOI demeurent donc influencés par cette illusion que les conseils ouvriers seraient plus radicaux et plus démocratiques que des syndicats. Mais cette approche semble évoluer et explique leur politique actuelle qui consiste à transformer les conseils ouvriers en syndicats.

La ligne du PCOI est bien celle du Front Unique, ce qui amène ses militants syndicalistes à travailler sans sectarisme mais en toute indépendance avec les autres organisations syndicales. Le PCOI n’a pas de stratégie fractionniste à l’égard du mouvement syndical. Au contraire, tout en influençant la FCOSI, elle respecte l’autonomie de fonctionnement de cette dernière.

Lors de l’organisation d’une petite tournée en France de militants du PCOI, il nous avait été donné l’occasion d’échanger longuement et de constater la proximité de nos analyses et pratiques. Un militant du PCOI, par là même dirigeant de la FCOSI, s’était déclaré vivement intéressé par l’expérience du syndicalisme-révolutionnaire qu’il découvrait à cette occasion. Si nous nous arrêtons sur l’histoire du PCOI, nous pouvons alors comprendre ce qui le rapproche aussi étrangement du syndicalisme-révolutionnaire.

La stratégie de l’autonomie ouvrière

Tout comme le mouvement syndical français de la fin du XIXème siècle, le PCOI est le produit d’expériences de lutte, d’une réorientation suite à une crise du mouvement ouvrier. Pour le PCOI, le point de départ est la grave crise qui secoue le mouvement ouvrier du Moyen Orient à la fin des années 1970. La stratégie du « Communisme ouvrier » repose sur les enseignements tirés par les révolutionnaires iraniens et irakiens de l’histoire de leurs luttes récentes.

Tout comme le syndicalisme français, le Communisme ouvrier se construit dans un combat politique pour l’autonomie ouvrière. Dans les pays asiatiques, ce n’est pas la sociale-démocratie traditionnelle qui tente d’amener le mouvement ouvrier sur le terrain de la collaboration de classe. La perspective d’un capitalisme d’état, d’un capitalisme national est prise en charge par les courants du nationalisme (arabe, turc, iranophone) ou de l’islamisme. Cette déviation est d’autant plus menaçante que dans les régimes « nationalistes », les Partis Communistes ont tendance à adopter une ligne de collaboration dictée par l’URSS. Dès son tournant de 1924, La diplomatie soviétique a poussé ses filiales (les PC) à appuyer des régimes qualifiés « d’anti-impérialistes » dans leur lutte contre les USA ou les puissances européennes. La ligne politique du stalinisme consistait donc à limiter au maximum les contradictions sociales entre le prolétariat et les régimes « nationalistes » en place afin de ne pas affaiblir ses alliés diplomatiques.

Déjà dans les années 1950, la mise en place de régimes nationalistes en Syrie, en Irak, en Iran et en Egypte avait obligé les PC de cette région à basculer dans la collaboration de classe. Cela est d’autant plus dommageable que dans la plupart de ces pays, les PC disposaient d’une vraie influence dans la classe ouvrière et même dans l’armée. A cette époque, le PC Irakien compte près d’un million d’adhérents. Les staliniens vont gaspiller cette influence par leur politique de collaboration de classe. Le mouvement ouvrier va payer chèrement cette politique. Les régimes nationalistes profitent de cette relative paix sociale, de cette caution de l’URSS qui lui permettent d’éviter l’affrontement social. Mais une partie de la base militante va entrer en contradiction, puis en opposition avec cette ligne de collaboration. C’est de ce processus de clarification que va naître le « Communisme ouvrier ».

La stratégie du Communisme ouvrier se cristallise à travers l’expérience de la révolution iranienne vite liquidée par la dictature islamiste. La plupart des organisations d’extrême gauche et le PC adoptent une stratégie d’appui au gouvernement islamiste mis en place en 1979 et se félicite de sa nature supposée « anti-impérialiste ». Un petit groupuscule apparaît en 1978 dans le cadre de la lutte contre la monarchie iranienne. L’originalité du Cercle pour l’émancipation de la classe ouvrière, fondé par Mansoor Hekmat, est de maintenir une autonomie politique totale à l’égard des islamistes.

Devenue l’Union des Combattants Communistes, cette tendance marxiste est moins fragilisée que les autres organisations d’extrême gauche par la répression menée à partir de 1981 par le régime des mollahs. L’UCC trouve refuge au Kurdistan et profite de la protection de Komala, une guérilla marxiste-léniniste forte de 6000 combattants. Les deux groupes finissent par fusionner en 1984 en un Parti communiste d’Iran, et Mansoor Hekmat rédige le programme politique du PCI. Mais, à nouveau, les communistes doivent mener le combat pour l’autonomie ouvrière alors que les anciens de Komala dérivent de plus en plus vers un nationalisme de gauche. La cohabitation au sein du PCI est d’autant plus difficile que les anciens de l’UCC approfondissent leurs critiques politiques du marxisme-léninisme.

Les deux tendances finissent par se séparer mais les Communistes ouvriers ont pu profiter de leur refuge au Kurdistan pour accumuler des forces et des acquis politiques. Car les Communistes ouvriers ne se reconnaissent pas comme une avant garde militaire. C’est le travail politique dans les villes qui est privilégié. La base d’appui au Kurdistan permet donc de lancer un travail en direction des villes et d’y créer des cellules et des organisations ouvrières clandestines. Cela est d’autant plus réalisable que les Communistes ouvriers disposent désormais d’une implantation réelle. Ils animent des syndicats clandestins en Iran. La majorité des militants du PCI condamnent sa dérive nationaliste et participent à la création du Parti Communiste des Ouvriers d’Iran avec Mansoor Hekmat en 1991.

Cette année est marquée par une accélération de la situation politique dans la région. En mars 1991, les populations profitent de l’invasion de l’Irak par les troupes impérialistes pour lancer une insurrection. Dans le nord du pays, cette insurrection a été préparée et impulsée par des organisations marxistes actives dans les villes. Pendant plusieurs semaines, les villes sont contrôlées par les « shuras » (des conseils ouvriers) sous l’influence des organisations marxistes. Inquiets de la tournure des évènements, les impérialistes décrètent un cessez le feu qui permet à Saddam Hussein de lancer une attaque contre les insurgés et de massacrer les populations. Ensuite, l’alliance élaborée entre les USA et les nationalistes kurdes de l’UPK et du PDK permettra à ces derniers d’imposer leur contrôle sur la région nord.

Les groupes marxistes n’ont pas été en capacité de profiter de la situation pour avancer une véritable stratégie révolutionnaire capable de déborder leurs adversaires. C’est le constat que tirent les militants de plusieurs de ces organisations. Les membres du PCOI entretenaient des relations fraternelles avec ces groupes depuis des années en les accueillant dans leurs zones libérées du Kurdistan. Les militants du PCOI invitent leurs camarades irakiens à fusionner leurs organisations. En 1993, un PCO Irakien voit donc le jour par l’unification de plusieurs groupes :Courant communiste, Lutte Unie, Perspectives communistes, Ligue pour l’émancipation de la classe ouvrière, Octobre…

Cette fusion a donné les moyens matériels et politiques aux révolutionnaires irakiens de prendre l’initiative dès la chute du régime en 2003 : mise en place de conseils ouvriers propagandistes et de syndicats dans les entreprises, développement rapide de syndicats de chômeurs, ouvertures de locaux pour accueillir des femmes opprimées,…

Les débats stratégiques sont menés dans un cadre unitaire et reliés à un investissement dans la lutte des classes. Cette réflexion débouche sur les théories du Communisme ouvrier au cours des années 1990.

Au moment où l’impérialisme français se prépare à un retour en force en Irak, le devoir de tout internationaliste est de procurer un soutien à nos camarades irakiens. Nous devons relayer leur lutte dans nos structures syndicales et engager une coordination à travers nos syndicats d’industrie. La FCOSI est désormais implantée et active dans la plupart des secteurs professionnels. Il est donc possible de faire connaître leurs mobilisations dans nos bulletins syndicaux.

Aujourd’hui, la Fédération des Conseils Ouvriers et Syndicats en Irak (FWCUI) bénéficie d’un appui de nombreux syndicats CGT et Solidaires...

Au moment où l’impérialisme français se prépare à un retour en force en Irak, le devoir de tout internationaliste est de procurer un soutien à nos camarades irakiens et d’amplifier ce soutien.


Nous invitons tous les syndicalistes à se procurer ce petit ouvrage, au prix modique de 10 euros. Il permettra à chacun d’entre nous d’aller plus loin dans les connaissances des luttes anciennes et présentes des révolutionnaires irakiens : Editions L’Echappée 130 rue Saint Maur 75011 paris lechappee@no-log.org

Dans le numéro 30 de Syndicaliste ! nous avons consacré un supplément aux luttes syndicales menées par les camarades de la FCOSI. Nous invitons tous nos lecteurs à s’informer plus précisément sur le site internet du comité Solidarité Irak. De même de nombreux documents sont également disponibles sur les sites du PCOI (www.wpiraq.net) et de la FCOSI (www.fwcuiraq.org).