STRATEGIE DU CSR

dimanche 22 février 2009
par  CSR

Le mouvement syndical est paralysé par l’absence de perspectives stratégiques anticapitalistes. Presque trente années de reculs et de défaites ont fini par créer des réflexes de replis défensifs systématiques. On défend des acquis, on passe momentanément à l’attaque lorsque la situation devient invivable dans un domaine précis (salaires, conditions de travail, CPE,…), on multiplie les discours contestataires mais au final on s’enferme dans la défaite, dans la gestion du reflux syndical. Le groupe des militants de classe est alors totalement déboussolé, incapable de s’opposer vraiment aux dérives institutionnelles des appareils syndicaux bureaucratisés. Ce climat a aussi un effet alarmant sur le niveau de formation politique des militants syndicalistes, y compris ceux qui se réclament d’un syndicalisme de masse.

Cette culture de la défaite, parfaitement intégrée, produit deux orientations.
La première consiste à s’enfermer dans différentes formes d’anarcho-syndicalisme. On accole une étiquette philosophique à son organisation syndicale (« altermondialiste », « libertaire », « marxiste »). Mais on évite systématiquement en réunion ou en congrès de débattre de ces références politiques. Cette orientation conteste le capitalisme mais sans préparer sa destruction et son dépassement.
La seconde consiste à retirer au syndicat toute perspective politique en recherchant dans le « champ politique » un « débouché politique ». En termes concrets, cela veut dire s’engager dans la conquête d’institutions. C’est le vieux schéma social-démocrate qui fait croire qu’il existerait un domaine « politique » et un domaine « économique » ou « social ». C’est oublier que le système capitaliste est global comme tout système et que le communisme ne pourra se construire lui aussi que globalement.
Au final ces deux orientations se rejoignent dans le fait que le mouvement syndical demeure sans boussole.

Il est donc déterminant de redéfinir la stratégie syndicaliste-révolutionnaire (SR) et combattre dans le domaine théorique cette décomposition stratégique du syndicalisme. Car sans programme révolutionnaire cohérent, dans la pratique syndicale quotidienne nous ne savons plus utiliser les outils à notre disposition. Nous les utilisons sans mode d’emploi, sans plan d’ensemble et le résultat de l’action est totalement bancal. Cela est d’autant plus tragique qu’en France le mouvement syndical dispose encore des outils qui lui permettent de devenir immédiatement une alternative politique globale et véritablement révolutionnaire.
L’existence de ces outils n’est pas un hasard. Nous organisations de classe sont l’héritage du SR autrefois hégémonique au sein du mouvement ouvrier. Ces outils ses sont maintenus car ils correspondaient aux besoins des travailleurs.

Syndicalisme et parti

L’apparition du SR a été une réponse à l’impasse social-démocrate. Alors que les sociaux-démocrates pensent que c’est au parti de prendre le pouvoir et de gérer la société, les SR estiment que le communisme ne peut exister que si c’est la classe ouvrière qui prend le pouvoir et qui gère la production des services et des objets nécessaires à la réponse aux besoins de la population. Or l’organisation des travailleurs c’est le syndicat de classe. Ce ne peut pas être le parti. Car la classe ouvrière, le prolétariat, n’existe pas dans un programme construit par un groupe restreint de travailleurs et d’intellectuels. L’existence du prolétariat c’est, en dehors de son existence définie par les rapports sociaux de production capitalistes, ses pratiques de lutte de classes qui se matérialisent dans des organisations ou structures de classes (syndicats et fédérations d’industrie, unions locales ou structures interprofessionnelles, confédération, organisations ou œuvres syndicales de sociabilité prolétarienne).
Le caractère de classe est d’abord et avant tout cette existence matérielle qui agit : ces structures et organisations. Sinon, si on pense que c’est le parti qui fait exister l’organisation de la classe, parti dont la définition la plus claire et la plus nette vient de la tradition léniniste « le parti c’est son programme », alors on ne se place plus sur le terrain du matérialisme mais sur celui de l’idéalisme.

Lors de la rédaction de la Charte d’Amiens, les SR ne rejettent pas l’existence des partis et autres groupes « philosophiques » qui peuvent assurer des activités de propagande anti-capitalistes. Mais la CGT affirme alors sa capacité à faire vivre sa propre stratégie anti-capitaliste :

1/ La CGT doit regrouper l’ensemble des travailleurs voulant lutter contre leur exploitation grâce à l’indépendance syndicale ;
2/ La révolution prendra la forme d’une grève générale dirigée par le prolétariat ;
3/ L’organisation syndicale sera la structure de gestion communiste.

Toutes les révolutions ont échoué car le parti s’est substitué à la classe pour s’imposer rapidement comme une nouvelle classe dominante et exploiteuse. Si le parti a pu se substituer au syndicat c’est que ce dernier ne disposait pas d’une organisation et d’une stratégie cohérentes. Pour dépasser l’impasse actuelle du mouvement ouvrier, il faut donc redéfinir la stratégie SR et rappeler l’utilité des différentes structures qui la font vivre.

Le syndicalisme d’industrie

Le processus de construction de la CGT en France s’inscrit dans la mise en place de fédérations d’industrie d’abord, de syndicats d’industrie ensuite. Rappelons qu’un syndicat d’industrie a pour objectif de regrouper l’ensemble des salariés d’une même branche professionnelle sur une zone géographique donnée (ville, bassin d’emploi), et cela quelque soit leur statut (apprentis, CDD, intérimaire, privé d’emploi, retraité, CDI). L’intérimaire travaillant dans une usine de l’agro-alimentaire ne fait pas partie de la branche professionnelle de l’intérim mais de celle de l’agro-alimentaire. Il doit donc être syndiqué dans un syndicat de cette branche, de sa ville ou zone d’emploi. Pareil pour le bâtiment, etc. Le SR a dominé la CGT en combattant les fédérations et syndicats de métiers pour leur substituer la logique d’industrie.
Le syndicalisme d’industrie s’inscrit dans une logique de renforcement du pouvoir de la classe. A un premier niveau, le syndicat d’industrie doit rassembler le plus largement possible afin d’éviter la mise en concurrence des salariés d’une même branche. Il unifie donc les travailleurs sur la base d’une même plate-forme revendicative. Le syndicalismes d’industrie a donc permis la mise en place des Conventions Collectives Nationales mais aussi des statuts et des mutuelles de branche.

La fonction du syndicalisme d’industrie ne s’arrête pas là. En regroupant les travailleurs de tous les statuts et de toutes entreprises, il doit élaborer une vision globale de la branche professionnelle pour se mettre en capacité de se substituer au patronat au moment du processus révolutionnaire et réorganiser la production sur une base anti-capitaliste permettant de construire le communisme.
L’absence de fédérations d’industrie dans le syndicalisme russe en 1917 et dans le syndicalisme espagnol en 1936, est la principale raison de l’échec de ces révolutions. Les travailleurs, dépourvus d’outils de gestion ouvrière, ont très vite perdu du terrain. Ils ont laissé leur pouvoir politique (liquidation de l’activité réelle des soviets en Russie, liquidation des structures de pouvoir ouvrier comme le comité des milices anti-fascistes en Espagne), ils ont abandonné la gestion et les centres de décision de la production à une bureaucratie d’Etat et à l’encadrement traditionnel sur les lieux de travail. Cette lacune est d’autant plus importante dans le cas des industries nationalisées comme c’est le cas de nombreux services publics. Une des conditions à la disparition de l’Etat capitaliste est que les fédérations d’industrie soient en capacité de gérer la Poste, les transports, les communications, l’éducation, la santé,…bref tous les services socialisés. Car toutes les expériences historiques le prouvent, y compris en France : la socialisation nécessite la nationalisation, c’est à dire l’expropriation de la propriété capitaliste de ces industries, mais c’est insuffisant. Car si on remplace des bureaucrates de l’Etat capitaliste par des bureaucrates repeints en rouge d’un Etat « ouvrier », ou « de gauche », on sait très bien que dans ce cas le pouvoir et la gestion ouvrières de ces industries ne seront que des slogans derrière les quels se cache une nouvelle classe exploiteuse.

Il n’y a pas de séparation entre domaine « économique », propre au syndicat, et domaine « politique », propre aux partis, ceux-ci devant alors se charger de tout ce qui relèverait des « tâches de l’Etat » : éducation, sécurité, justice, impôts,… Toutes ces activités dites « de l’Etat » relèvent d’une gestion ouvrière par une fédération d’industrie comme la construction, l’agro-alimentaire, le commerce,… Il n’y a aucune barrière entre « économique » et « politique » autre que celle que mettent en place ceux qui veulent avoir le pouvoir et la gestion réels de la société à la place des organisations des travailleurs, même si leur discours et leur sincérité n’est pas en cause. Mais les effets sont impitoyables.

La question du syndicalisme international est aussi liée à celle du syndicalisme d’industrie. Il existe de nombreuses organisations ou courants syndicaux qui se définissent comme révolutionnaires ou radicaux ou alternatifs,… Ils se rencontrent plus ou moins régulièrement dans des conférences internationales où aucune action concrète n’est décidée. Par contre, ces réunions ne sont pas avares de manifestes, de déclarations et d’autres textes au contenu radical et anti-capitaliste. Pourquoi cette stérilité pratique ? Cela ne tient pas à la taille réduite de ces organisations et courants. A elle seules elles sont en principe capables de faire bien plus que les regroupements internationaux du syndicalisme bureaucratisé et pro-patronal comme la CES et la CSI. Leur incapacité à déboucher sur une action syndicaliste internationale au contenu de classe tient à deux raisons. La première, que nous n’aborderons pas ici est que la plupart des ces organisations ou courants sont sectaires et sont plus basés sur l’action idéologiques et philosophiques que sur l’action syndicaliste réelle. La seconde c’est que ces organisations et courants n’ont pas complètement ou pas du tout pour la majorité intégrer la stratégie SR de syndicalisme d’industrie. En effet, l’action syndicale internationale de classe doit être d’abord et avant tout basée sur une action internationaliste concrète de lutte contre le capital. Par conséquent il n’y a qu’une activité réelle, structurée, pensée, de syndicats et de fédérations d’industrie qui puisse être efficace sur ce terrain. C’est le seul moyen pour pouvoir mener de vraies campagnes syndicales internationales sur le terrain : lutter contre les pratiques des multinationales, lutter contre la politique d’immigration des pays capitalistes européens par exemple qui se traduit par des conditions particulières d’emploi de milliers de prolétaires immigrés dans certaines branches d’industrie bien précises,…

Les organisations de classe

La CGT a trouvé son aboutissement avec l’intégration de la Fédération Nationale des Bourses du Travail en 1902. Cette fusion amène des forces militantes à la Confédération mais surtout elle lui donne un véritable crédit qui permettra de formaliser son programme dans la Charte d’Amiens. Les syndicats peuvent désormais devenir les structures de la « réorganisation sociale » après la grève générale, c’est à dire la révolution.

Car la fonction des Bourses du Travail ( ainsi que les UL et les UD)ne se limite pas à concrétiser la lutte des classes au quotidien. La Bourse du Travail est en capacité de se substituer aux institutions bourgeoises comme la municipalité, le conseil général ou département, mais aussi surtout des services déconcentrés de l’Etat central, de réorganiser la production, la circulation et la répartition des services locaux et des produits matériels. Dans le processus révolutionnaire, les Bourses du Travail socialisent l’économie locale et assurent les liens à une échelle nationale avec la Confédération CGT. La Bourse du Travail (et toute structure interprofessionnelle à toute autre échelle) et la Confédération sont les seules structures capables d’assurer une socialisation réelle. Car sinon la gestion ouvrière des entreprises et des services dérive inévitablement vers une base locale (type dérive de gestion localiste du « soviet ») ou corporatiste car les structures de base des travailleurs voient leur liens interprofessionnels se distendre.

Prenons l’exemple de la révolution russe. L’Etat « ouvrier » s’est construit à partir d’une pyramide de conseils ouvriers ou « soviets ». Or c’est une élite de parti, ensuite très vite une bureaucratie d’Etat, qui ont donné une cohésion aux multiples « soviets » locaux, qui ont permis la définition d’une orientation et de décisions à l’échelle de la Russie révolutionnaire. Pourquoi ? Parce que dans le chaudron du processus révolutionnaire, qui peut durer plus ou moins longtemps, le « soviet » ne permet pas de mettre en œuvre des pratiques vraiment interprofessionnelles, parce qu’il n’a pas d’histoire, il n’a pas de traces matérielles inscrites dans la culture ouvrière avant l’ouverture de la révolution. C’est donc une « proie » d’autant plus facile pour les partis et leurs avant-gardes éclairées qui se transformeront très vite en bureaucraties d’Etat ! Or la gestion communiste et fédéraliste n’est possible que dans un cadre interprofessionnel qui ne peut pas naître d’une génération spontanée. L’absence de ce cadre en Russie en 1917, en Espagne en 1936, a provoqué une vaste désorganisation (un des arguments du parti bolchévik était que de nombreux comités d’usine fonctionnaient comme des structures corporatistes du type « la mine aux mineurs ») dont profitèrent alors les partis et leur cohortes de gestionnaires pour s’emparer du pouvoir au nom bien sûr de l’urgence et de l’efficacité (la situation de guerre étant l’argument de circonstance).

La sociabilité ouvrière

La classe se dote d’une culture à partir de pratiques de vie sociale, dans les entreprises mais aussi dans ses quartiers. L’un ne va d’ailleurs pas sans l’autre. Comment peut-on soutenir que ce qui se passe à l’usine serait du ressort du syndicat et ce qui se passe dans le quartier et la cité (logement, loisirs,…) serait du ressort du parti, alors que dans le même temps on affirme, fort justement, que tout ce qui existe est le produit de l’activité productive des hommes et des femmes ? On ne peut séparer vie professionnelle et vie privée, chaque prolétaire s’en rend compte tous les jours, comme on ne peut séparer « domaine économique » et « domaine politique ».

Il est devenu classique de dire dans les courants politiques révolutionnaires que la culture dominante est la culture de la classe dominante. Mais alors c’est bien qu’il existe une culture de la classe dominée qui ne se réduit pas à celle de la classe dominante. Or le propre de la tradition marxiste et des courants qui en découlent historiquement (courants social-démocrate puis léniniste) a toujours été de négliger cette question, pourtant fondamentale dans une stratégie révolutionnaire de classe. La raison fondamentale de cela est simple : ces courants fonctionnent essentiellement à l’idéologie parce qu’ils ont toujours été dirigés par une couche sociale particulière, celle des intellectuels et des cadres de l’organisation capitaliste. Des expériences passées pourraient faire douter de cela.

Le PC et la culture ouvrière

Mais prenons comme exemple le cas du parti communiste en France. L’implantation réelle de ce parti dans la classe ouvrière n’a été possible que parce qu’il est né non pas de la social-démocratie SFIO mais du SR. Il est donc né et a vécu pendant plusieurs décennies sur la base d’une culture ouvrière ancrée et matérialisée dans et par des organisations de classe créées par le SR en France. Le parti communiste a su faire vivre des structures de vie sociale ouvrière dans les quartiers. C’est ce qui a fait sa véritable force, il a épousé cette culture ouvrière, c’est elle qui l’a nourri. A contrario, on comprend alors pourquoi toutes les organisations d’extrême gauche (trotskistes, maoïstes, anarchistes,…) n’ont jamais réussi à s’implanter réellement dans le prolétariat, malgré le passage de dizaines de milliers de jeunes gens dans leurs rangs. Cela ne tient fondamentalement ni à leurs discours (qui ont évolués vers un langage parfaitement compréhensible pour le commun des prolétaires), ni à leurs divisions infinies, mais tout simplement à leur stratégie politique laissant de côté les structures de la culture ouvrière, accessibles uniquement à partir des organisations de classe : syndicats d’industrie et surtout unions locales. L’envoi de milliers de jeunes étudiants révolutionnaires parfaitement sincères dans les usines ne pouvait rien changer et n’a rien changé. Bien sûr, ces militants ont subi le sectarisme du parti communiste qui détenait l’ensemble des postes de l’appareil y compris au niveau local : impossibilité ou presque de devenir animateur d’une structure syndicale de base, le contrôle de l’activité syndicale par l’organisation du parti était très forte.

L’extrême gauche, la gauche syndicale et la culture ouvrière
Mais quand tout cela a disparu, ce qui a mis plusieurs années, dans la situation actuelle où le parti communiste est dans l’impossibilité d’exercer ce contrôle sur la CGT, les organisations d’extrême gauche n’ont pas pour autant changé leur stratégie. Leurs militants sont soit en dehors des organisations de classe (pas de militantisme interprofessionnel par exemple) en choisissant un syndicalisme « radicalisé » type Solidaires ou un syndicalisme très corporatiste garantissant des détachements de permanents pour faire vivre l’appareil de leur parti comme à la FSU, soit pour ceux qui militent à la CGT ils ne le font pas dans le cadre d’une stratégie de forger et d’utiliser les outils de la classe qui leur permettrait de s’y implanter réellement. Le fait que certains de leurs militants ont une pratique syndicale interprofessionnelle ne change pas la donne : ils sont et restent minoritaires parce qu’ils ne mènent pas le combat pour une autre stratégie de leur parti, parce qu’ils militent à la CGT avec la même stratégie que leur parti. Une autre preuve est que ces organisations ont eu de nombreux militants à la CFDT pendant les années d’avant le recentrage. L’appareil CFDT a fait le ménage dans les unions locales. La stratégie de ces organisations n’a pas été de mener un combat acharné pour les défendre mais de tenter de garder des « positions » dans l’appareil syndical. Elles ont ainsi « lâché » les militants syndicalistes de la CFDT qui avaient des pratiques syndicales de classe. De plus, cela n’a en rien servi de leçon. Ces partis d’extrême gauche, dans une situation d’échec de répression de leurs militants par la bureaucratie syndicale, n’ont pas « capitalisé » cette expérience, en tentant d’avoir une autre stratégie même à une échelle très réduite, ou en tentant de l’appliquer dans une autre organisation syndicale, dans l’attente de jours meilleurs qui sont arrivés avec l’effondrement du contrôle serré du parti communiste sur la CGT. Lorsque ces militants ont fait le choix de construire des organisations SUD, la grande majorité d’entre eux n’ont pas mis au centre de leur stratégie la construction d’une confédération de classe, avec ses structures nécessaires d’où pouvaient alors découler des organisations matérialisant une culture ouvrière. Le résultat a été net : la dérive très rapide vers un syndicalisme « radical » mais sans pratiques de classe à l’échelle de Solidaires dans son ensemble, une grande difficulté à les faire vivre pour les syndicats qui le voulaient, et puis la dérive corporatiste s’est encore accentuée. Au bout c’est la panne stratégique.

Mais le parti communiste, comme d’ailleurs des partis social-démocrates dans certains pays (Angleterre, Allemagne,…) qui étaient d’authentiques partis ouvriers dans le sens sociologique (très large majorité ouvrière parmi leurs adhérents contrairement au cas français), s’il est né du SR, était léniniste, puis stalinien et enfin réformiste. Sa stratégie n’a jamais été de construire ces structures de la culture ouvrière dans le cadre d’une stratégie révolutionnaire, sauf pendant une courte période de la première partie de son histoire.

Autonomie culturelle ouvrière et conscience de classe

Ainsi une classe sociale dominée ne peut se libérer que si elle se dote d’abord d’une perspective politique, c’est à dire de pratiques sociales et de luttes qui posent à tout moment, au moins potentiellement, la question du pouvoir. Cette perspective politique dépend donc du développement de la conscience d’être une classe sociale. Il faut donc briser les obstacles dressés par la bourgeoisie sur ce chemin, obstacles qui visent à nous faire croire que nous serions des « citoyens » appartenant à une même communauté nationale, dotés d’une même culture.

Il est donc primordial de défendre une autonomie prolétarienne culturelle. Nous devons produire et entretenir nos propres valeurs culturelles (entre aide, internationalisme, antiracisme, socialisation, réponse aux besoins sans passer par l’échange marchand,…) et rejeter celles de l’adversaire qui n’ont pour objectifs que de nous diviser, de nous transformer en citoyens consommateurs et producteurs de plus-value. Le combat contre la culture bourgeoise passe alors avant tout par la création de nos propres espaces de sociabilité.
La CGT était investie dans l’éducation et la formation, dans le théâtre ouvrier, l’éducation musicale, le sport ouvrier,… elle permettait à des millions de prolétaires de se retrouver entre eux afin de créer immédiatement une vie sociale. Bien entendu la vie sociale du prolétaire n’est pas que cela, elle est aussi modelée par la culture bourgeoise et marchande. Mais il nous faut retrouver cette dynamique en combattant les logiques de consommation qui font de nous des assistés et des dominés. D’autre part, il est primordial de comprendre que cette culture ouvrière, qui n’existe pas « en l’air », qui existe dans les pratiques sociales c’est à dire dans des organisations, doit impérativement être liée aux organisations de luttes de la classe : syndicats d’industrie et unions locales. Pourquoi ? Parce que sinon le résultat est inverse de celui que l’on vise. On ne crée pas des organisations prolétariennes, mais des associations dominées par la couche de l’encadrement « militant » du capitalisme, réseau d’associations de luttes à thèmes multiples et divers qui ont fleuri par exemple depuis le milieu des années 1980, mais totalement déconnectées du syndicalisme, donc de l’organisation de classe .

L’organisation révolutionnaire

Une organisation révolutionnaire combat au quotidien pour la révolution. Une confédération peut, contrairement à ce que pensent les courants marxistes, développer et soutenir une orientation révolutionnaire tout en devant rassembler tous les travailleurs qui veulent se battre contre leur patron sans tenir compte de leur niveau de conscience. C’était le cas de la CGT avant 1914, comme celui de la CGT-U au début des années 1920. Ce qui veut dire que dans un syndicat certains adhérents sont réformistes ou même sans position définie par rapport au capitalisme. C’est donc progressivement qu’une confédération peut se doter d’u programme et d’une pratique révolutionnaires intégrées et pratiquées par une majorité d’adhérents.
Dans l’immédiat, un syndicat ou une confédération ne peuvent être le lieu où s’élabore une réflexion et une pratique révolutionnaires abouties. C’est donc entre eux que les révolutionnaires doivent clarifier leurs analyses et réfléchir à leurs pratiques.

L’objectif d’une organisation révolutionnaire ne consiste pas à prendre la direction des organisations syndicales à travers des manœuvres d’appareil car cela reproduirait le schéma de la bourgeoisie, à imposer des directives aux syndiqués. Au contraire, une organisation révolutionnaire doit avoir comme priorité et finalité le renforcement du niveau de formation et de réflexion au sen des organisations syndicales, de mener la bataille théoriques contre les sensibilités réformistes mais aussi de s’opposer à toute forme de bureaucratisation.
C’est pourquoi un militant révolutionnaire est nécessairement organisé dans une structure révolutionnaire. Sinon il se ferait croire à lui-même qu’il peut à lui tout seul maîtriser l’expérience du mouvement ouvrier et impulser par sa seule parole une dynamique sociale. C’est là un schéma idéaliste propre à la culture bourgeoise qui occulte la lutte des classes. Les syndicalistes sont organisés dans des syndicats, les révolutionnaires sont organisés en plus dans des organisations révolutionnaires.

L’organisation révolutionnaire doit prendre la forme d’un courant (ou tendance) syndical. C’est le seul type de structure qui peut vivre au sein même de la classe et ne regrouper que des prolétaires. Ce n’est pas une fraction, c’est au contraire une tendance qui agit publiquement comme force de propositions, comme structure collective capable en cas de batailles de proposer collectivement une perspective unifiée dont les syndicats pourront s’emparer après débat. Ces tendances, ces courants ou ces sensibilités ont toujours existé dans la CGT et le fonctionnement démocratique de la confédération doit permettre à ces sensibilités de s’exprimer tout en laissant les syndicats comme seules structures de décision.

Les terrains de l’affrontement

La bourgeoisie dispose du pouvoir et du contrôle sur les appareils idéologiques de l’Etat (Etat, collectivités territoriales, médias, associations institutionnelles…). L’idéologie dominante est celle de la classe dominante. Mais ce ne sont pas seulement ces appareils sous contrôle bourgeois qui en sont la cause unique. L’idéologie bourgeoise dominante est aussi produite par l’ensemble des rapports sociaux nécessaires à la reproduction des conditions de l’exploitation capitaliste. C’est l’ensemble des pratiques sociales qui sont en question. Les rapports marchands et de production capitaliste engendrent une idéologie adéquate à la reproduction de ce système d’exploitation.
Pour espérer renverser définitivement la domination de classe, le prolétariat doit acquérir les capacités stratégiques pour affronter la bourgeoisie sur de multiples terrains.

Détruire l’Etat bourgeois

Une des conditions de la victoire est celle de la destruction définitive de l’Etat bourgeois, de ses appareils, qu’ils soient ceux de la justice, de la violence (police, armée),… C’est là un premier terrain d’affrontement. L’Etat capitaliste ne disparaît pas de lui-même. Tant qu’il en reste une seule pierre, les rapports sociaux existants, qui ne peuvent changer complètement du jour au lendemain du fait de siècles d’exploitation (il n’y a que les idéalistes intellectuels qui peuvent croire le contraire), restent malheureusement un cadre pour sa reconstruction. Il faut aussi compter sur les capacités réelles de la bourgeoisie, qui dispose d’une vraie conscience de classe et de représentants politiques, et qui est à l’affût de toute possibilité de reconstruction de son Etat. Le cas d’école en Europe aura été la déroute de la CNT en Catalogne en juillet 1936 face à l’appareil d’Etat républicain. La lutte entre l’Etat bourgeois et les organisations de classe du prolétariat est une lutte à mort. Dans une situation révolutionnaire, l’occasion de détruire jusqu’à la racine les appareils de l’Etat bourgeois ne doit jamais être manquée. Sinon, c’est lui qui ressortira vainqueur de la lutte. Cette idée nous différencie des réformistes. Cette conception révolutionnaire de la nature de l’Etat bourgeois est fondamentale. L’Etat bourgeois est le cœur du capitalisme, il condense l’ensemble des rapports sociaux de production capitalistes. Le capitalisme comme système stable de production ne peut pas exister sans Etat bourgeois. La grève générale doit permettre la paralysie de ses appareils, paralysie sur laquelle le prolétariat construit son pouvoir à lui, à partir de ses organisations de classe. Ce qui veut dire que l’Etat bourgeois ne peut pas être détruit par grignotage d’une action à l’intérieur de ses appareils et de la société. A un moment donné, qui peut durer plus ou moins longtemps, mais cette période reste de court terme, la crise du pouvoir doit se résoudre : ou victoire du prolétariat sur l’Etat bourgeois ou défaite du prolétariat.
On peut donner l’image de la guerre de mouvement à ce terrain d’affrontement, lutte sur la courte durée, de quelques mois à plusieurs années, pas plus, car une situation révolutionnaire ne dure pas éternellement.

Les temps de la lutte des classes

Le prolétariat ne peut espérer renverser définitivement la domination de classe sans être devenu au préalable une classe dominante au niveau idéologique. Pour cela, il doit avoir acquis une confiance en lui à travers un programme mûrement élaboré mais aussi en montrant à d’autres classes sociales sa capacité et sa légitimité à prendre le pouvoir.
Cette capacité et cette légitimité, il les construit selon deux rythmes de temps différents. Il y a celui du temps court et ramassé, intense, de la situation révolutionnaire. On a dit que cela ressemblait à une guerre de mouvement, on pourrait dire aussi une course poursuite avec la bourgeoisie.

Mais le prolétariat construit cette capacité et cette légitimité surtout sur le temps long, relativement apaisé, des situations non révolutionnaires, y compris de reflux après des défaites sanglantes. C’est là qu’il prépare sa nouvelle offensive qu’il souhaite victorieuse. La tradition politique marxiste puis léniniste s’arrête là. Ce temps long n’est vu que comme une préparation à la guerre de mouvement, celle de l’assaut de l’Etat bourgeois. Le léninisme veut être une analyse fine de la situation politique concrète du rapport des forces : savoir quoi faire à quel moment, savoir si on est en position de recul, de faiblesse, de reconstruction, de remontée de la vague prolétarienne, etc… en vue de l’affrontement insurrectionnel contre l’Etat bourgeois. En cela il se différencie des stratégies de type blanquiste où on tente l’insurrection à tout moment, sans tenir compte du rapport de forces. Mais le léninisme, s’il tient compte du temps long et relativement apaisé de ces périodes de la lutte de classes, ne le considère pas comme stratégique dans la construction du communisme une fois l’Etat bourgeois détruit. C’est pour lui un temps de reconstruction, mais en priorité celui du parti, pas celui des organisations de classe. Ce qui est cohérent avec sa théorie du parti avant-garde et seul outil capable d’amener le prolétariat à la victoire sur la bourgeoisie. Ce qui est conforme avec son orientation différente d’avec celle du SR qui se base elle sur l’autonomie ouvrière. C’est là toute sa différence avec le SR. A la limite, les courants se revendiquant de Lénine considèrent que le prolétariat peut construire le communisme et donc s’affronter victorieusement au phénomène de bureaucratisation, de reconstruction d’un Etat oppresseur, de mise en place de rapports sociaux d’exploitation même après la période révolutionnaire victorieuse, sans aucune nécessité préalable d’acquisition de capacités de gestion développées pendant des années en période relativement calme à partir des organisations de classe. Le prolétariat serait doté d’une capacité d’acquisition quasi spontanée pour gérer toute la société. On retrouve ce mythe, qui a formé plusieurs générations de jeunes révolutionnaires de ces organisations politiques d’extrême-gauche, dans le livre de Lénine écrit peu avant octobre 1917, « L’Etat et la révolution » où la « simple ménagère » serait en capacité de gérer ce qui relève de l’appareil d’Etat, et cela spontanément. Voilà pour la théorie. Et puis quand celle-ci ne correspond pas à la réalité, comme justement en Russie à partir de 1917, on en viendra aux solutions dites incontournables, que l’on regrettera au début, comme la mise en place d’une bureaucratie d’Etat et de parti pour palier l’incapacité du prolétariat de gérer la société après que la bourgeoisie ait perdu le pouvoir.

Pour le SR, bien au contraire, cette période d’accalmie relative de la lutte des classes est fondamentale pour la construction du communisme. Celui-ci ne démarre pas après que la bourgeoisie ait perdu le pouvoir politique. Le communisme se construit tous les jours. Car la lutte politique n’est pas qu’une affaire de destruction de l’Etat bourgeois comme le pensent les léninistes. Toutes les expériences révolutionnaires du mouvement ouvrier à partir de la Russie de 1917 le prouvent. Construire sa capacité et sa légitimité à gérer et à exercer le pouvoir, construire un programme politique révolutionnaire cohérent, le prolétariat doit le faire au quotidien à travers ses organisations de classe, à travers ses pratiques sociales de vie. Sinon, il est condamné à être toujours soit exploité par la bourgeoisie, soit être mineur et exploité par une nouvelle bourgeoisie non moins féroce. En clair, il doit construire sa propre contre-société au sein même de la société capitaliste pour y développer une logique sociale communiste.

La contre-société ouvrière

Cette contre-société doit être organisée autour de la confédération syndicale qui constitue sa forteresse. Mais au sein de la confédération et autour d’elle, la classe doit vivre aussi dans d’autres organisations : culturelles (sports, éducation et formation et information, loisirs, presse, théâtre, musique,…), d’entraide (mutuelles, coopératives de production et de distribution, dispensaires de soins et de prévention de santé en lien avec l’activité de travail et donc les syndicats et les fédérations pour les risques professionnels, planning familiaux, associations de locataires et de consommateurs, bureaux de placement des chômeurs,…).
Cette contre-société a pour objectif de faire vivre notre culture de classe mais aussi de développer les capacités gestionnaires d’un maximum de travailleurs et de leurs enfants. Ces structures sont des embryons qui permettent à la classe de s’entraîner en vue de la gestion communiste, de développer et mettre en œuvre des pratiques et des rapports sociaux en dehors de la logique du capital.

C’est là un autre terrain de l’affrontement prolétariat-bourgeoisie. Si on prend une image, on pourrait dire qu’il s’agit d’une guerre de position.
Mais précisons tout de suite un point. Ce second terrain d’affrontement, cette stratégie de construction d’une contre-société, peut très bien être approuvée par des courants réformistes, comme cela a été le cas dans la CGT avant 1914. C’est là un point qui permet de faire vivre l’unité dans une confédération d’orientation majoritairement SR. Mais là où le SR et le réformisme divergent, c’est que le SR considère que la stratégie de construction d’une contre-société prolétarienne n’est pas dissociable de celle qui doit être au premier plan en situation révolutionnaire : détruire l’Etat bourgeois. Et c’est là que le réformisme n’est plus d’accord. Car il considère que l’existence de l’Etat bourgeois n’est pas un problème, que y compris la contre-société prolétarienne peut s’en accommoder car elle réussira à détruire à petit feu la société bourgeoise. Il s’agit là d’un point de tension pour le SR, d’une question déterminante. Si on ne tient pas en même temps dans un tout cohérent les deux stratégies, une prépondérante pour les temps relativement paisibles de la lutte des classes, une autre prépondérante en situation révolutionnaire, alors on penche soit vers le réformisme soit vers le léninisme. Dans les deux cas, c’est le prolétariat perd.

Cette contre-société ne se construit pas de manière isolée. Elle se construit face au capitalisme en lui portant des coups. A chaque fois que nous occupons un espace de terrain socialisé, c’est le capitalisme qui perd une partie de sa puissance de contrôle sur nos vies. Il s’agit donc de porter des coups à l’ennemi en s’attaquant aussi à ses capacités financières. Le mouvement syndical doit se battre afin d’obtenir des subventions de l’Etat, des collectivités territoriales et des entreprises afin de financer ses propres structures de sociabilité. Il ne s’agit pas de quémander une subvention en échange de notre complaisance. C’est par la mobilisation des travailleurs que nous devons arracher des cotisations sociales et des financements. Et à chaque fois que nos activités regrouperont un nombre plus important de membres, plus nous serons en capacité de justifier et de conquérir de nouveaux financements.

Ces batailles doivent être menées avec les salariés de l’Etat, des collectivités territoriales et des associations institutionnelles en leur faisant prendre conscience que leur intérêt serait d’intégrer les coopératives syndicales gérées sur une base communiste. Cela fragiliserait d’autant la légitimité de ces institutions capitalistes.
Nos structures socialisées doivent être intégrées au maximum dans le mouvement syndical afin d’éviter des dérives corporatistes et institutionnelles. Les associations et les mutuelles ont été instrumentalisées par la bourgeoisie afin de diviser les services publics et individualiser la gestion des travailleurs de ces professions : éducateurs, enseignants, animateurs, assistantes sociales, travailleurs de l’insertion et de l’emploi, aides à la personne,… Notre objectif est de reprendre le projet de la sécurité Sociale de la CGT en l’élargissant à d’autres secteurs : un service public géré par les travailleurs à travers leurs syndicats.

Dans le même temps, cette stratégie de construction d’une contre-société comme préparation du prolétariat, pendant ce temps long de la lutte des classes, à la période tout à fait nouvelle qui le verra en position de classe dominante et donc de gestion et de pouvoir sur toute la société, doit garder constamment à l’esprit que cette contre-société ne vie pas en autarcie face au capitalisme. Car alors on se préparerait une sacrée gueule de bois ! Celle d’une dérive vers un réformisme bien réel mais camouflé dans un langage révolutionnaire, justifiant dans les faits tout le contraire de ce que l’on dit. Il ne faut jamais oublier que le capitalisme irrigue tous les rapports sociaux. Pourquoi ? Parce qu’il a besoin de tous les rapports sociaux au service de la reproduction du rapport capitaliste. La contre-société prolétarienne est donc en combat sur tous ces terrains (même si elle ne porte pas ses coups sur tous les fronts en même temps, ni avec la même intensité,… réservant la plupart de ses forces dans l’entreprise lieu central du rapport de production capitaliste). Et par conséquent elle est en danger sur tous ces terrains aussi. Car une coopérative de distribution comme de production, une mutuelle, … par exemple ne sont pas en dehors du cycle de la reproduction du capital. Dans toute organisation de classe, quelque soit l’activité, syndicale ou non, le rapport dirigeant/exécutant est présent. Il se combat tous les jours, mais c’est tous les jours qu’il revient, tout simplement parce que le prolétariat ne vit pas coupé des rapports sociaux capitalistes, il amène ses conséquences néfastes au sein même de ses organisations de classe.

Le mouvement ouvrier ne doit pas mener la lutte sur le terrain choisi par la bourgeoisie, celui des institutions. Ce terrain impose deux contradictions insurmontables pour une organisation anticapitaliste.

Institutions bourgeoises

La première est que ces institutions reposent sur la délégation de pouvoir. Leur cadre juridique ne permet pas un fonctionnement sur une base communiste, c’est à dire le mandatement. Les élus se comportent comme des patrons vis à vis des salariés des collectivités. Il en est de même avec les « administrés », les décisions sont prises à leur place. On peut multiplier les procédures de consultation mais en définitive c’est aux décideurs officiels que reviennent les décisions. On reproduit le schéma bourgeois avec des dirigeants et des exécutants. L’éducation politique éventuelle se fait dans le cadre du clientélisme et de la délégation de pouvoir. On peut toujours utiliser les assemblées institutionnelles comme des « tribunes révolutionnaires » comme le voudrait la tradition marxiste puis léniniste, où l’on contesterait le système. Mais les travailleurs n’assistent que très peu à ces assemblées et cette activité tourne vite en rond sans la moindre efficacité. On pourrait dire que c’est le cas aussi dans les syndicats. C’est vrai que la participation de la majorité des syndiqués à l’activité de leur syndicat n’existe pas. Cela concerne une minorité. Mais il y a plus. Le but du syndicalisme c’est que le collectif travailleur soit celui qui agit et décide. Dans les institutions bourgeoisies, même avec des élus « révolutionnaires », c’est impossible. L’élu est l’intermédiaire à qui on s‘adresse et qui prendra la décision suite à votre démarche. C’est là toute la différence entre l’action syndicale réelle et l’action politique de parti dans les institutions bourgeoises : l’action directe par les travailleurs eux-mêmes comme le disait la 1ère Internationale pour la première, l’action indirecte voire mutilée pour la seconde. Ce qui peut être obtenu par un harcèlement institutionnel est finalement contre-productif puisque la bataille n’a pas été gagnée par l’investissement et la prise en charge de la lutte par les travailleurs eux-mêmes.

Le front unique contre la collaboration de classes

La deuxième contradiction relève du domaine de la collaboration de classes. Pour être élu il faut tenir compte non seulement des classes sociales non prolétariennes dont il faut gagner le soutien mais aussi des alliances avec les organisations bourgeoises. Alors que le mouvement révolutionnaire s’est toujours basé sur la stratégie du Front Unique qui consiste à regrouper les organisations de classe sur la base de l’autonomie ouvrière et de la dynamique anticapitaliste. Mais la lutte électorale ne développe pas la même logique. A certains moments, pour être élu ou pour garder un mandat, on va faire le compromis d’alliance avec une (ou des) organisation non prolétarienne. Depuis 1936 ce Front Unique a souvent été abandonné au profit de fronts populaires ou d’union de la gauche ou de gauche plurielle,… Ici on nie les démarcations de classe au nom d’une supposée unité idéologique des organisations de gauche. Au nom de l’unité on dilue les appartenances de classe et on accepte des compromissions dans le cadre du système capitaliste. Au bout, on brise la dynamique anticapitaliste et on s’intègre totalement dans le système.

Le contrôle ouvrier

Un autre danger menace le mouvement ouvrier : aller s’enfermer dans les institutions représentatives du personnel (IRP) ou paritaires. Le terrain du syndicalisme c’est la branche professionnelle (l’industrie) et l’interprofessionnel. Les délégations aux sein des IRP et paritaires doivent donc être un moyen d’aller porter un coup à l’ennemi mais pour que cela soit efficace et ne se transforme pas en défaite, il faut respecter quelques principes :

1/ Les délégués doivent être mandatés par les travailleurs afin d’éviter qu’ils ne se transforment en experts de la négociation. C’est la seule façon pour les travailleurs de s’emparer de la lutte et d’accroître leurs connaissances ;
2/ Le coup porté par la revendication et la lutte dans une entreprise doit être porté à un niveau supérieur dans une démarche de branche ou interprofessionnelle. C’est à dire que c’est l’organisation de classe qui mène la bataille et non pas un syndicat d’entreprise replié sur lui et sans force réelle. Il faut essayer d’isoler un patron et de le frapper collectivement sous plusieurs d’attaque afin de décupler la puissance de frappe. Par exemple un patron de la sous-traitance doit trouver face à lui les travailleurs de son entreprise mais aussi ceux de l’entreprise donneuse d’ordres, ceux de l’UL et ceux de la même branche professionnelle. Autre exemple, celui d’une lutte menée dans une entreprise grâce à la mobilisation des salariés-consommateurs-usagers organisés par l’UL (boycott,…).

Ce danger est constitutif du syndicalisme réformiste et institutionnalisé. C’est celui que la CGT a inauguré pendant la 1ère guerre mondiale. Par contre, à cette époque, et surtout après la fin de la guerre, la direction réformiste de la CGT justifiait cette institutionnalisation avec l’argument du contrôle ouvrier. Il s’agit ici d’un autre des points stratégiques du SR, mais qui peut, et l’histoire l’a amplement prouvé, être aussi un mot derrière lequel peut se cacher le réformisme le plus plat. D’un autre côté, existe la position anarcho-syndicaliste qui condamne par principe toute participation aux IRP.
Pour le SR, ce qui compte c’est la situation à un moment donné et la dynamique en action.

Prenons le cas des IRP comme le CE, les DP et le CHSCT. Dire comme le réformisme que ces IRP constituent le cadre de la lutte syndicale parce que c’est là que l’on peut négocier avec le patron et que l’on peut faire évoluer positivement la situation des salariés, c’est se tromper complètement. Mais dire, à l’inverse, que la participation à ces IRP amènera forcément le syndicat à la bureaucratisation, à son institutionnalisation et au réformisme, c’est se tromper tout autant. Et d’ailleurs ces deux positions dérivent d’une même vision statique de la société. Les IRP telles que nous les connaissons résultent d’un compromis à un moment donné de l’histoire de la lutte des classes. Les patrons n’ont pas un jour dit : « tient, ce serait bien que les ouvriers aient un CE ». Si CE et DP étaient automatiquement la voie royale pour obtenir un syndicalisme jaune, pourquoi donc encore autant de difficultés, de répression,… pour obtenir des élections dès le 1er tour ? Est-ce que le patron est enchanté d’avoir en face de lui des syndicats qui ont un minimum de droits de regard sur les comptes de l’entreprise ? Chaque jour démontre le contraire. Il s’agit bien d’espaces de contrôle ouvrier, plus ou moins importants selon les entreprises, les branches,… Et le constat que l’on peut faire, c’est que l’institutionnalisation des élus CE et DP est certes favorisée par la nature de leur mandat, mais surtout par le manque d’activité syndicale de lutte sur le terrain, avec des élus eux-mêmes qui devraient être contrôlés et qui devraient être immergés dans un syndicalisme revendicatif. Alors seulement, ces élus ne seraient que des mandatés par les syndiqués et les travailleurs pour exercer un contrôle ouvrier. Alors ce contrôle devrait ensuite sortir de l’entreprise pour aller au niveau de la branche et au niveau interprofessionnel. Avec la conscience claire que par là on n’obtiendrait pas plus qu’une certaine limite, mais que cette « gymnastique » serait porteuse d’une dynamique anti-capitaliste réelle. Tout dépend de la vigueur de l’activité syndicale et de sa stratégie.

Certains instances dites « paritaires » n’ont pare contre aucun intérêt dans une stratégie de contrôle ouvrier. Pas dans le sens où elle ne donneraient « aucun pouvoir de décision » et que d’autre oui, car dans le capitalisme toutes les IRP sont dépourvues d’un pouvoir réel de décision.

Prenons un exemple, celui de la sécurité sociale. Et c’est un exemple qui montre qu’il faut tenir compte des évolutions. Le mythe existe de croire qu’à son origine les syndicats géraient la sécurité sociale. Certes ils géraient des espaces de décisions dans la sécurité sociale. Mais fondamentalement, les décisions stratégiques comme les taux de cotisations sociales, les taux de prestations,… ont toujours été du ressort final de l’Etat, c’est à dire du représentant de l’intérêt général du patronat. Mais les syndicats étaient majoritaires dans les CA des caisses locales et ils étaient élus (jusqu’en 1967). Ces deux faits ont toujours été contestés par le patronat dont le modèle de partenariat social est celui de l’UNEDIC et des caisses de retraite complémentaire. Ces espaces de contrôle ouvrier dans la sécurité sociale, ce symbole de la « gestion ouvrière », le patronat les a toujours combattu aussi. C’est une des explications de la réforme de 1967, puis de 1996 et 2004.

Aujourd’hui il ne reste plus rien, ou si peu. Les CA, il n’y en a plus à l’assurance maladie. Et ceux de la CAF sont attaqués pour subir le même sort. Ainsi petit à petit, le patronat a réussi avec l’Etat a anéantir la moindre parcelle de contrôle ouvrier dans la sécurité sociale. Et par là il a anéanti toute idée ou presque d’une sécurité sociale comme conquête ouvrière. Elle est pour la très grande majorité des travailleurs un service public comme un autre. Si le patronat s’est acharné à le faire, ce n’est pas pour le plaisir. Si cet espace même dominé laissé aux syndicats dans la sécurité sociale devait produire automatiquement de l’institutionnalisation et de la jaunisse, pourquoi l’avoir supprimé ? Rappelons, même si cela est resté anecdotique, qu’en mai 1968, les UL CGT et CFDT ont mis les patrons dehors du CA de la caisse primaire : contestation pratique et immédiate de la réforme de 1967, mais surtout application immédiate du sens profond donné à la gestion ouvrière : celui d’avoir le pouvoir sur son salaire.
Mais aujourd’hui, quel intérêt de siéger dans ces instances où aucun moyen de contrôle n’est possible ?

Si on pense le contraire comme l’anarcho-syndicalisme, alors on s’imagine qu’après la révolution, spontanément, tous les travailleurs vont être militants et engagés totalement jour et nuit pour la gestion de l’économie, que cela va durer éternellement ensuite. C’est rejoindre de fait la position léniniste qui dit en gros : « vous inquiétez pas, après la révolution, les travailleurs vont se mettre à gérer l’économie sans problème de connaissances préalables,… ». On sait que c’est faux, que ce n’est pas possible. La lutte de classes n’est pas linéaire, elle subit des cycles, tous les travailleurs ne sont pas au même moment et pendant une durée suffisante mobilisés à fond. Et ils le seront d’autant moins qu’ils n’auront pas été préparés avant la révolution à un effort continu et laborieux. Car qu’est-ce qui garantit que des syndicats en position de gestion de l’économie ne vont pas s’institutionnaliser ? On a eu l’expérience des soviets en Russie. Est-ce que durant la guerre civile en Espagne, dans les entreprises socialisées par les syndicats CNT tous les travailleurs participaient à la gestion ? Est-ce que ces syndicats n’ont pas développé des tendances à la bureaucratisation et à l’institutionnalisation ? Dans le cas où les syndicats gèrent, il y a bien des travailleurs mandatés. Rien ne garantit que cette position particulière par rapport à la masse des travailleurs ne sera pas l’origine d’une bureaucratisation. Aucun système n’est infaillible. Il faut connaître les limites de chacun d’eux pour mener la lutte quotidienne contre ce phénomène. Sinon, on en renvient à cacher derrière un discours radical des pratiques que l’on condamne officiellement, à créer des mythes comme il s’en est créé beaucoup durant et après la guerre civile espagnole.

On ne fera pas la révolution avec les IRP, mais au-delà de la protection toute relative de l’activité syndicale d’un point de vue juridique qu’elles permettent, elles doivent être utilisées dans le cadre d’une stratégie de contrôle ouvrier : connaître leurs limites, mais utiliser leur potentiel. Pour cela, les militants SR doivent se battre pour qu’elles soient placées dans le cadre d’une autre stratégie qu’elles ne le sont aujourd’hui trop souvent, et que la formation des élus dans les IRP ait un contenu très politique, basé sur cette stratégie de contrôle ouvrier qui permet de lutter au quotidien (dans ce cas les IRP sont un outil, rien de plus, et pas le plus important) et surtout d’alimenter le débat dans le syndicats et avec les travailleurs sur le projet de gestion ouvrière de la société et de l’économie.