Grève des Cheminots de Novembre 2007

Une grève perdue d’ avance par manque de syndicalisme interpro
dimanche 20 juillet 2008
par  CSR

Cette grève est un échec presque global. Sur les 4 revendications de départ (refus de l’allongement de la durée de cotisations, de la décote, de l’indexation sur les prix au lieu des salaires, de la création d’un double statut), le gouvernement a annoncé qu’il ne lâchait rien.

La plus grosse avancée a été obtenue quelques jours avant la grève quand la direction a laché sur la décote de 5 ans en la divisant par deux. Ce qui fait partir en retraite à 57,5 au lieu de 55 (52,5 contre 50 pour les 10 % de conducteurs). C’est la menace de la grève et non la grève qui a obtenu cette avancée.

Le résultat

Les petites avancées obtenues dans les négociations après la grève sont bonnes à prendre mais ne changent rien à la perte immense sur les retraites. Ainsi les mesures salariales de déroulement de carrière permettent aux Cheminots qui partent jusqu’en 2010 de gagner plus en retraite. Par contre après 2010, la décote s’applique progressivement et va sérieusement amputer les retraites. Ainsi les jeunes en prennent plein la gueule. Des négociations sur la pénibilité ont été ouvertes mais la direction les fait traîner et on peut se douter qu’elle ne va pas nous lâcher d’un côté ce qu’elle a réussi à nous prendre de l’autre sans rapport de force.

Le déroulement de la grève

Après l’annonce du projet gouvernemental de casse, la CGT avec les autres syndicats, a d’abord organisé une première journée de grève de 24 heures le 18 octobre 2007 qui a été très suivie. La participation des travailleurs a été historique y compris parmi les petits chefs. SUD et FO ont tenté de reconduire cette grève mais sans succès.

La CGT a enfin appelé à une grève reconductible le 13 novembre.

Bernard Thibault a proposé quelques heures avant la grève au gouvernement de séparer les discussions entre Cheminots, Electriciens et RATP en échange de l’ouverture de négociations sur un délai d’un mois. Le gouvernement a finalement accepté au cours de la grève. Cette proposition de la CGT est une manoeuvre de division des travailleurs face à l’Etat-patron.
La proposition CGT d’un délai d’un mois de négociation signifie que la direction CGT avait déjà prévu de ne pas gagner par le rapport de force. Elle avait déjà décidé d’arrêter la grève dès l’ouverture de négociations.

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Stratégie suiviste du mouvement gréviste

Cette grève a duré 8 à 10 jours selon les établissements. La CGT a fait reprendre le travail au bout de 8 jours en échange de négociations.

Plusieurs cheminots ont remarqué que la CGT a arrêté la grève pour des négociations qui avaient été obtenues dès le 5ème jour de grève. A quoi bon faire 3 jours de grève de plus ? Certains militants CGT ont déclaré qu’il fallait mettre la pression sur le début des négociations. On a vite vu que cela ne suffit pas puisque le gouvernement refuse de discuter sur les 4 principales revendications.

Il est probable que la direction CGT n’aurait pas pu arrêter la grève dès la 5ème journée. La trahison aurait été trop visible. Il était plus commode de laisser s’essoufler les grévistes d’abord et il était important de faire la différence avec la CFDT qui a arrêté au 3ème jour.
Le 8 ème jour de grève est toujours un moment difficile, un cap à franchir dans un mouvement. D’ailleurs le patron le sait puisque les retenues de salaire sont moindres en dessous d’une semaine de grève. Après 8 jours par contre les week-ends sont aussi comptés en grève. La loi sur le service minimum du gouvernement Sarkozy prévoit comme par hasard un vote au 8ème jour de grève organisé par le patron. Nous savons qu’il est toujours difficile de prolonger après une semaine de grève. C’est le moment où il faut savoir si l’on est prêt à s’engager dans un conflit long. Les grévistes hésitants qui ont passé le week-end en famille peuvent avoir changé d’avis sous la pression de leur entourage.

Or qu’a fait la CGT à ce moment important ? Elle a fait comprendre qu’elle ne voulait pas poursuivre la grève. Or globalement les syndiqués et les sympathisants suivent le syndicat. Il y a une certaine confiance placée dans l’organisation qui les défend au quotidien contre l’exploitation patronale. L’arrêt de la grève voulu par les dirigeants syndicaux ajouté à l’hésitation de tout gréviste qui perd gros en salaire a entraîné la reprise du travail.

La grève faiblissait-elle au 8 ème jour de grève ? Les taux de participation fournis par le patron sont très importants. Les 25 % soit 1 cheminot sur 4 encore en grève au 8ème jour étaient suffisants pour continuer. Lors de la grève victorieuse de 1995, le nombre de grévistes était parfois inférieur à 2007.Avec 1 cheminot sur 4 en grève, c’est 3 trains sur 4 qui ne pouvaient pas rouler. Techniquement, les trains doivent être régulièrement entretenus. Après 8 jours de grève, de plus en plus de trains seraient tombés en panne sans pouvoir repartir, ce qui aurait renforcé l’impact de la grève.

Il est sur que la direction CGT ne voulait pas continuer mais les militants et les travailleurs voulaient-ils aller jusqu’au bout ? Les cheminots ont voté démocratiquement en AG (Assemblée Générale) la suite de leur mouvement. Lors des votes de reprise, une forte minorité de cheminots souhaitaient continuer. D’ailleurs certaines régions ont continué 2 jours de plus le mouvement. Mais une fois la reprise amorcée dans certains établissements, il était difficile de continuer.

L’attitude du syndicat majoritaire, la CGT a donc été déterminante. Ne pas soutenir la reconduction, c’est casser la grève.

La direction CGT ne semble pas apparaître pour la majorité comme ayant trahi les travailleurs des régimes spéciaux. Cela peut s’expliquer. La direction CGT applique une stratégie gréviste très suiviste. Elle prépare activement la mobilisation et la dirige jusqu’à en rouler des mécaniques au début. Puis quand le moral fléchit chez les grévistes, au lieu de redonner la patate, elle s’adapte et entraîne la reprise du travail là où c’est mur. Ainsi elle ne donne pas l’impression de brader le mouvement mais rejette la faute sur les travailleurs soit disant pas assez déterminés.

Pourquoi la CGT a t’elle eu cette attitude ? Il est difficile de savoir si des négociations secrètes ont eu lieu entre le gouvernement et la direction CGT. On peut supposer qu’il y a des discussions autour du financement des confédérations syndicales. La réforme de la réprésentativité syndicale est en projet depuis plusieurs années mais fait nouveau, le gouvernement a déclaré qu’il voulait aboutir dans les prochains mois.

Y a t’il eu un échange entre Thibault et Sarkozy, le financement des syndicats contre l’arrêt de la greve et l’absence de mobilisation interpro ? Ce qui explique que Thibault est repris le dossier en main à la place de la Fédé Cheminots ?
La direction CGT a t’elle eu peur d’un échec de la grève face à un gouvernement déterminé comme Thatcher contre les mineurs anglais en 1984 ?
Dans tous les cas, cela confirme l’évolution d’une partie de l’appareil CGT vers la collaboration de classe. Contrairement aux déclarations d’autojustifications de sa direction, la CGT n’a fait que s’adapter à la situation.

Cette collaboration de classe passive est la stratégie de la Fédération Cheminots et de la confédération CGT depuis 60 ans. Elle a été mise au point depuis longtemps par la bureaucratie syndicale PC-CGT dont l’intérêt principal reste de préserver ses intérêts comme classe sociale gestionnaire de la combativité ouvrière. A ce titre, la bureaucratie fait partie de l’encadrement capitaliste. La stratégie PC-CGT avant l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 était un réformisme efficace qui permettait de faire avancer les revendications des travailleurs. Par contre cela ne permet plus aujourd’hui de défendre efficacement nos intérêts de classe, les acquis historiques de notre classe comme la retraite et encore moins d’être offensifs pour transformer la société et rompre avec le capitalisme.

La bureaucratie syndicale est hégémonique dans les postes de direction mais aussi culturellement. Elle occupe le terrain en proposant régulièrement des initiatives, des mots-d’ordres, des actions de mobilisation ou grève. Elle occupe le terrain et fait croire qu’elle fait tout ce qu’elle peut. D’ailleurs il est probable que beaucoup de bureaucrates et de militants de base sont convaincus que cette méthode est juste. C’est d’autant plus possible que cela a permis dans l’histoire de faire reculer le capitalisme et d’obtenir satisfaction sur des revendications.

Le gros problème est que ce n’est pas un syndicalisme émancipateur pour les travailleurs. Cela n’apprend en rien aux travailleurs à gérer leurs luttes et encore moins leurs entreprise et leur vie en société.

A titre d’exemple il n’y a pas de vote ou consultation des syndiqués sur la tactique. Des réunions d’explications sont organisées pour les militants mais sans prise de décision. A tel point que l’ordre des réunions le prouve. Les dirigeants fédéraux se réunissent avant les syndicats locaux qui doivent appliquer la ligne déjà décidée à l’échelon supérieure.

Limites de SUD

La Fédération SUD-Rails développe un syndicalisme alternatif à une Fédération CGT bureaucratisée. Elle a par 2 fois tenté de déborder la CGT pour continuer ma grève mais cela n’a pas marché. Le syndicalisme alternatif montre ici ses limites car il n’organise pa la majorité des syndicalistes combatifs qui sont à la CGT. D’autre part SUD-Rails, SUD-RATP et SUD-Energie restent enfermés dans leurs entreprises sans possibilité de coordination vivante avec les autres industries car l’Union Syndicale Solidaires se refuse à construire des véritables Unions Locales.

Absence d’alternative dans la Fédération Cheminote

Il n’y pas d’opposition organisée contre la bureaucratie dans la fédération CGT Cheminots. Des camarades voire des syndicats expriment leurs désaccords mais sans se donner les moyens de peser. Les révolutionnaires politiques comme ceux de LO ou LCR refuse de coordonner une tendance syndicale.

Tirer des leçons de cet échec

La défense des retraites des Cheminots, Electriciens et Travailleurs de la RATP ne pouvait pas être mieux anticipée. 6 mois plus tôt, Sarkozy avait annoncé dans son programme électoral qu’il s’y attaquerait.

Du bastion syndical qu’est la SNCF, on ne pouvait pas attendre moins qu’une très forte mobilisation. La retraite anticipée étant l’intérêt principal pour les travailleurs du rail de rester dans une entreprise qui se privatise. La direction CGT veut nous faire croire que nous avons empêché le gouvernement de boucler son projet en 15 jours et obtenu des avancées grâce aux négociations. C’est bien le minimum que nous pouvions obtenir grâce à une mobilisation historique pour défendre un acquis social historique.
La conduite de la grève a plutôt montrer un manque d’ambition dans les objectifs.

L’extension de la grève, la recherche de la solidarité des autres travailleurs n’a pas été donné comme objectif aux grévistes. La direction de la CGT n’a pas cherché à étendre la grève. Elle a même fait tout le contraire. Mais les UL et les syndicats cheminots n’ont pas non plus cherché à le faire. La grève était pourtant le moment d’aller faire le tour des entreprises et des quartiers pour s’expliquer avec les salariés et les convaincre de se mobiliser aussi. Cela s’est fait notamment dans quelques villes comme en Normandie mais pas systématiquement. Il est aussi très probable que ce travail interpro fait au dernier moment n’aurait pas suffi pour lancer les autres salariés dans la grève.

Un gouvernement mieux préparé que les travailleurs

Le gouvernement était prêt à en découdre. Il avait préparé le terrain depuis 15 ans. En 1993, les travailleurs du privé sont passés à 40 annuités de cotisations pour leur retraite. En 2003, ce sont les travailleurs de la fonction publique (hopitaux, territoriaux, éducation) qui y passent malgré un mouvement gréviste de 2 mois dont le renfort des cheminots. En 2007, il ne restait donc plus que les travailleurs des régimes spéciaux à partir encore à 55 ans : électriciens-gaziers, RATP et les Cheminots.

Le moral bien entamé

La bourgeoisie avec ses moyens de propagande médiatiques (jouranux, télés, radios) avaient conditionné les esprits en faisant passé les Cheminots pour des privilégiés. Certains syndiqués CGT en sont arrivés à dire que « c’est la faute des régimes spéciaux si le gouvernement rajoute des annuités pour toucher la retraite ». Le travail de sape a donc bien fonctionné.
Et s’il a marché sur les travailleurs des autres industries, il a bien sûr fonctionné pour les Cheminots, Electriciens et autres. Au cours de discussions, il est courant d’entendre des Cheminots affirmer qu’ils n’osent pas dire quel est leur métier. Alors quand on a déjà honte de ce que l’on est, de son travail, il est d’autant plus dur d’avoir l’envie de le défendre.

Une grève perdue d’avance ?

Il faut dire que dès le départ cela commençait mal. L’Etat avait annoncé depuis la casse des retraites des fonctionnaires en 2003 que toutes les retraites seraient à nouveau attaquées en 2008. Cette future attaque est d’ailleurs confirmée pour début 2008 par le gouvernement. Cela donnait et donne un argument aux syndicalistes pour mobiliser les travailleurs du privé avec ceux du public et ainsi surmonter la division continuellement utilisée par le gouvernement.

Malheureusement aucune campagne n’a été entreprise dans ce sens. Aujourd’hui Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT invoque le risque de dégradation des relations entre travailleurs du privé et ceux des régimes spéciaux pour justifier son appel à arrêter la grève. Il oublie de rappeler son absence d’initiative sur la question.
Cet argument est d’autant plus faux que nous n’avons pas remarqué d’hostilité particulière de la population contre le mouvement, ni de solidarité malheureusement.

D’autre part pour faire lâcher le patron et l’Etat, il faut tenter l’extension du mouvement de grève à d’autres secteurs. Mais c’est le contraire qui a été fait :
- premièrement en proposant des négociations séparées entre Cheminots, Electriciens et Travailleurs de la RATP
- deuxièmement en ne mobilisant pas au niveau confédéral les syndicats des autres industries sur les retraites malgré la possibilité de convergence.

Pour l’avenir

Le plus grave n’est pas d’avoir arrêté cette grève car elle était probablement perdue d’avance. Le gouvernement était prêt comme l’était celui de Thatcher en Angleterrre en 1984 qui a tenu un an de grève des mineurs sans lâcher. Il a eu le temps de méditer son échec de 1995 et de faire passer son plan de casse par petits bouts.

Le syndicalisme d’entreprise aussi fort soit-il, vient de montrer ses limites. Ni la Fédération, ni la Confédération n’ont été capable de développer la solidarité autour des Cheminots pour briser leur isolement. La division public-privé ne pourra être surmontée que par le développement d’un syndicalisme interpro permettant de vivre et lutter ensemble. C’est ainsi que nous reconstruirons la solidarité entre travailleurs des différentes industries. Il y a urgence à investir nos forces dans l’interpro et les UL. Même si elles ne sont pas géniales, les UL CGT permettent de mettre en contact des travailleurs de toutes les industries, privé comme public. Elle sont donc l’outil idéal pour re-développer un syndicalisme de classe interpro.

D’autre part la Fédération CGT Cheminots continue de développer un syndicalisme d’industrie qui organise tous les travailleurs de la profession y compris ceux des entreprises sous-traitantes ou des concurrents privés de la SNCF. Elle n’hésite pas aussi à contester le projet industriel du patron et à faire des propositions syndicales de gestion.

La bureaucratie de la CGT avec ses attaques et ses manœuvres ne doit pas occulter le fait que ce sont avant tout les nombreux militants de terrain qui font la CGT. Nous appelons dons à renforcer la CGT et à rejoindre les syndicalistes de classe et de lutte qui contribuent à en faire un outil incontournable dans la France de 2008, d’émancipation de la classe ouvrière.

Victoires des Cheminots pour les Routiers !

Comme avant les conducteurs de trains ou de métro, les chauffeurs routiers peuvent partir à la retraite à 55 ans. Cela a été obtenu suite à la grève des chauffeurs routiers de novembre 1996. L’Etat a bien tenté de fragiliser le dispositif. Le 16 octobre 2007, à l’occasion du conseil d’administration du Fonds national de gestion du CFA (Congés de Fin d’Activité), ses représentants ont indiqué que la totalité de la dotation pour l’année ne pourrait être versée.
La grève des Cheminots démarre le 13 novembre. Face au tollé des organisations syndicales de routiers et surtout par souci de ne pas s’exposer à un mécontentement social de plus, l’Etat s’est finalement résolu à compléter son financement pour 2007, à réinscrire un montant de 91,8 millions dans la loi de Finances pour 2008 et a promis que « la suppression du CFA n’est pas à l’ordre du jour ».

Au moins la grève des Cheminots aura permis d’obtenir le maintien de la retraites à 55 ans pour les routiers cette année 2008. Les Cheminots on indirectement fait preuve de solidarité de classe !