Argentine : le mouvement ouvrier n’arrive pas à assumer ses responsabilités

Syndicaliste n°21
samedi 7 avril 2007
par  CSR

Le résultat des dernières élections présidentielles argentines a été un véritable électrochoc pour la gauche latino-américain mais aussi pour tous ceux qui se revendiquent du Socialisme. Et ce d’autant plus que ces résultats interviennent au moment où le gouvernement brésilien, dirigé par le Parti des Travailleurs, commence à mener ouvertement sa politique anti-ouvrière (baisse du pouvoir d’achat des travailleurs, réforme des retraites comparable à la notre,...). Le doute s’installe parmi les partisans de la gauche, ce qui est une bonne chose en soi pour favoriser l’émergence d’un mouvement ouvrier indépendant. Mais ce dernier est lui aussi confronté à une crise.

En France, le résultat des ces élections n’a pas vraiment été abordé dans le mouvement révolutionnaire. II faut dire que la gène est réelle et pose de sérieux problèmes en terme stratégique pour tous ceux qui se reconnaissent encore dans des perspectives socialistes.
Les résultats électoraux ne sont pas vraiment des indicateurs du niveau de conscience et des capacités révolutionnaires du prolétariat d’un pays. Mais dans le cas de l’Argentine, il est tout de même plus qu’étonnant que les partis de gauche et d’extrême gauche aient obtenu des résultats aussi ridicules dans une situation sociale aussi favorables il y a encore quelques mois. Comment ces partis, et entre autre l’extrême gauche, qui avaient obtenu en 2001 des résultats électoraux très intéressants, ont ils pu s’effondrer aussi nettement en terme de popularité ? S’effondrer alors que le pays sort d’une crise pré ?révolutionnaire très intense. Comment expliquer que les trois candidats arrivés en tête soient tous membres de la mouvance péroniste, de cette faction politicienne contre laquelle les classes populaires se sont révoltés depuis deux ans ? L’abstention est loin d’expliquer des résultats électoraux aussi ridicules. Il est vrai que certaines organisations d’extrême gauche ont lancé une campagne d’abstention mais celle ci n’a pas été suivie par les travailleurs

II est bon de rappeler rapidement la puissance atteinte pendant deux ans par ce mouvement révolutionnaire. Ce mouvement est intervenu alors que le pays était en pleine faillite économique. Il y a encore quelques années, la seconde puissance industrielle de l’Amérique latine apparaissait comme un modèle pour la bourgeoisie internationale. Le gouvernement de Carlos Menem avait pu, grâce à la complicité des centrales syndicales « péronistes », imposer une politique d’austérité libérale : privatisations massives, remise en cause de la protection sociale, vague de licenciements,... Le FMI avait contraint àl’ouverture du pays aux investissements étrangers. Au premier signe de récession ces derniers se sont donc retirés, engageant le pays dans la faillite.

8 Plans d’austérité ont alors été imposés aux classes populaires qui ont progressivement rompu avec le péronisme. Mais lorsque la crise finit au mois de décembre 2001 par toucher les classes moyennes, c’est désormais une situation prérévolutionnaire qui s’ouvre. Les fonctionnaires voient leur salaire amputé et la dévaluation remet en cause les économies des professions libérales très nombreuses en Argentine. Ce sont elles qui sortent dans la rue et attaquent physiquement les banques. Le 19 et 20 décembre 2001 ces mêmes classes libérales déclenchent une émeute en plein comr de la capitale. La crise gouvernementale est à son comble.

La base sociale du régime capitaliste est on ne peut plus réduite. Progressivement, tous les secteurs de la société sont entrés en lutte. Les chômeurs (« desocupados ») multiplient les barrages routiers, les travailleurs actifs manifestent et occupent des entreprises, les retraités descendent dans la rue et les classes moyennes développent des pratiques d’action directe.
En quelques semaines, 5 gouvernements se sont succédés sans pour autant réussire à calmer l’agitation. Le dernier nommé, celui de Duhalde, s’engage, sous la pression du FMI, dans une nouvelle politique d’austérité. Le mot d’ordre des manifestants contre les partis institutionnels devient rapidement a que tout le monde s’en aille, que personne ne reste ». La bourgeoisie argentine n’a plus de légitimité et n’apparait plus comme une classe hégémonique. La question du pouvoir est posée dans la rue et dans de nombreuses entreprises.
Reste à étudier comment les organisations « socialistes » et les composantes révolutionnaires ont répondu à cette situation. Pourquoi ont elles échoué lorsqu’il s’est agit de mettre le mouvement ouvrier à la tête de cette contestation sociale.

Dans les entreprises leur politique est caricaturale et très représentative de ce qui se fait dans la majorité des pays. Chaque organisation construit patiemment son petit réseau d’influence mais à aucune moment les militants politiques n’ont tenté de structurer une opposition unifiée afin de coordonner les travailleurs au niveau interprofessionnel. Et lorsque pendant les journées de révolte de décembre 2001 la CGT et la CTA se cachent derrière leur passivité, cela aurait été la tâche des syndicalistes lutte de classe que d’apparaître coordonnés afin de servir de pôle de ralliement et d’offrir des perspectives aux travailleurs en lutte. Ceci est encore plus vrai dans les semaines qui suivent. La crise économique atteint les entreprises les unes après les autres. Les patrons sacrifient immédiatement de larges contingents de travailleurs, les vagues de licenciements et les fermetures d’entreprises se succèdent. Les travailleurs répondent à ces attaques par des mobilisations locales, et par des centaines d’occupations d’usines. Mais là aussi il n’y aura pas de politique unitaire afin de coordonner tous ces collectifs ouvriers, afin de transformer ces usines occupées, ces coopératives de productions en forteresses, en modèles à suivre pour l’ensemble de la classe.

Dans les quartiers populaires la mobilisation prend progressivement des allures dramatiques. Des assemblées se constituent par centaines et se réunissent régulièrement comme contre ?pouvoir. Mais là aussi chaque faction intervient afin de transformer ces assemblées en satellite de tel ou tel parti. Il n’y aura pas plus de coordination à l’échelle régionale et nationale. Ces assemblées vont donc finir par s’épuiser.

Les manoeuvres des différentes factions vont provoquer un véritable phénomène de rejet et un discrédit qui atteint le modèle autogestionnaire. L’autogestion n’a d’intérêt que s’il douche sur des résultats tangibles et s’il gagne en qualité de fonctionnement. Au contraire, les polémiques philosophiques et les manoeuvres d’appareils entraînent une décomposition. Mais le plus dramatique est certainement la très faible remise en cause actuelle au sein du mouvement syndical et révolutionnaire argentin. Pour l’instant il semblerait qu’aucune composante politique ne veuille tirer un bilan de cette stratégie catastrophique. La seule chose que l’on peut lire actuellement dans la presse gauchiste argentine c’est que la révolution a échoué parce qu’il n’existait pas de « parti révolutionnaire de masse ». Et chacun s’accuse mutuellement d’avoir pactisé avec telle ou telle autre tendance.
Mais tant que les révolutionnaires auront pour principal objectif la constitution d’un parti d’avant ?garde ils laisseront les luttes prolétariennes de côté et seront donc dans l’incapacité d’aider à l’organisation des travailleurs et de peser politiquement dans la lutte des classes. La contradiction du gauchisme est toujours la même, ce qui ne fait préférer la stratégie syndicaliste ?révolutionnaire qui relie les luttes quotidiennes du prolétariat à la révolution sociale. La situation sociale en Argentine vient de rappeler aux révolutionnaires que la crise du mouvement ouvrier ne se réduit pas à une simple « crise de direction s. Des directions autoproclamées il y en avait à foison, certaines d’entre elles avec une réelle influence de masse. Izquierda unida (alliance du PC et des trotskistes du MST) est une coalition influente. Il en est de même de Partido Obrero (trotskiste) qui anime de nombreuses organisationnels sociales utilisées comme des satellites ou encore du Parti Communiste Révolutionnaire (maoïste) qui organise un des plus puissant réseaux de piqueteros.

Mais aucun de ces courants révolutionnaires n’a mis son influence su service de la constriction du mouvement ouvrier. Ils sont complètement passé à côté des assemblées de quartier qui dans leur vision ne devaient servir que d’appui à un « gouvernement ouvrier et paysan » composé de partis politiques. Mais la perception des entreprises autogérées est encore plus schématique. Les partis gauchistes ne peuvent pas contester la stratégie des collectifs ouvriers qui ont choisi dans de nombreuses entreprises de reprendre en main la production sous gestion ouvrière. En effet ces travailleurs sont parmi les plus radicaux et doivent donc servir de clientèle. Par contre ces partis ne cessent de mettre en garde contre cette stratégie qui a long terme « pourrait sombrer dans l’acceptation du capitalisme ». Or l’exemple de l’entreprise de céramique Zanon à Neunquen est caractéristique du potentiel que représente ces occupations d’usines. Cette entreprise est totalement gérée par les 300 ouvriers. Le syndicat SOEN est à l’initiative de la création de la Commission interne de l’usine Zanon. Faute d’existence d’une confédération syndicale qui soutiendrait politiquement et matériellement ces expériences, les ouvriers ont entrepris une coopération avec des enseignants et des étudiants de l’université afin de moderniser les techniques de production. L’entreprise autogérée a donc développé les forces productives mais aussi réorganisé le travail ce qui a permis l’embauche de travailleurs issus des mouvements de chômeurs piqueteros. Un accord a également été passé avec la communauté indienne Mapuche afin de pouvoir puiser de l’argile sur ses terres. Cela a débouché sur une alliance politique entre l’entreprise autogérée et la communauté. Contrairement aux dires des gauchistes la tendance n’a pas été un renfermement corporatiste mais au contraire à la coordination interprofessionnelle. En effet la Coordinadora del Alto Valle regroupe désormais des structures syndicales ainsi que le collectif de chômeurs MTD. C’est cette coordination qui a regroupé une « garde ouvrière » de 4 000 personnes devant l’usine afin d’empêcher l’expulsion de l’entreprise en avril 2003.

La lutte des ouvriers de Neunquen tout comme celle des travailleuses du textile de Bruckman sert d’exemple à des centaines d’autres expériences de gestion ouvrière que cela soit sous la forme d’entreprises occupées, de coopératives de production (alimentaires, de chaussures, de bâtiment, ... ), de cantines populaires, . . . Il est d’ailleurs à remarquer que bien souvent les organisation de piqueteros sont issues de telles expériences. Les travailleurs au chômage se sont d’abord organisés pour survivre au quotidien et cette organisation collective a débouché sur des organisations de lutte.
A cela les organisations d’extrême gauche ne comprennent rien. Elles restent enfermées dans leurs schémas léninistes où la révolution se résume à un combat idéologique et politique pour la prise du pouvoir de tel ou tel parti. Les capacités d’organisation et de contrôle ouvrier sont totalement sous ?estimées, voire même critiquée comme « illusion utopique », plutôt que d’être coordonnées comme point d’appui à la construction d’un syndicalisme de classe. Il a donc fallu l’initiative autonome de la base pour que des rencontres nationales finissent par mettre en place un début de coordination entre les organisations de travailleurs (coopératives, syndicats de base, mouvements de piqueteros). Une revue et un site internet (www.nuestralucha.8k.com) servent de coordination souple Mais cette initiative qui n’en est qu’à ses duts et est arrivée bien trop tard pour servir de fer de lance pendant la période pré ?révolutionnaire. Il n’en demeure pas mois que c’est pour l’instant la seule structure qui permette u regroupement de ceux qui veulent continuer la lutte en élaborant une redéfinition stratégique de la lutte syndicale.

Il est vrai que la situation n’est pas la plus favorable à un bilan politique. De tout temps, les échecs du mouvement ouvrier n’ont servi d’expérience que lorsque des organisations étaient en capacité de tirer un bilan collectif des erreurs commises. C’est l’élément indispensable pour élaborer des acquis stratégiques et reconstruire une dynamique. Si une organisation révolutionnaire n’existe pas il est alors très difficile pour des militants isolés de trouver la force et les capacités pour effectuer ce travail de réflexion et de remobilisation. En Argentine, il n’existe pas encore d’organisation syndicaliste ?révolutionnaire implantée dans le prolétariat. Il est également évident que l’existence d’une coordination internationale des SR aiderait aussi des camarades isolés à élaborer une stratégie. Une internationale doit servir non pas d’appareil bureaucratique mais de facteur de collectivisation des expériences et des stratégies de luttes. C’est une des raisons pour lesquelles le CSR souhaite renforcer l’échange d’informations et le débat avec les courants ou les syndicats qui se réfèrent au syndicalisme de classe.


Navigation

Articles de la rubrique

  • Argentine : le mouvement ouvrier n’arrive pas à assumer ses responsabilités