Le contrôle ouvrier sous la Révolution Russe : Un mythe ?

Syndicaliste n°20
samedi 7 avril 2007
par  CSR

Qui n’a pas passé de longues soirées à débattre de façon passionnée des dérives de la Révolution russe, chacun cherchant à justifier son affiliation politique : les soviets, Cronstadt, Makhno, la tchéka,… ? Rassurez vous, nous n’allons pas étudier pour la 53ème fois la lutte héroïque des matelots de Cronstadt contre les horribles bolcheviques.

Par contre nous allons nous arrêter à la question du contrôle ouvrier tel qu’il a été exercé en Russie en 1917. La Révolution soviétique a été le catalyseur et le modèle des expériences de contrôle ouvrier qui se sont développées à travers le monde entre 1918 et 1920. Or, ce modèle relève bel et bien du mythe. La révolution russe a été une des expériences les plus limitées en ce qui concerne le contrôle ouvrier. La dérive de la révolution russe était en grande partie prévisible dès 1917.

Il ne s’agit pas de tirer un trait sur les erreurs commises par les différentes composantes du mouvement révolutionnaire russe, nous y reviendrons. Il est cependant évident, dès 1917, que la classe ouvrière russe est incapable de gérer la société. La cause ne relève pas de ses faiblesses numériques. Au contraire, elle bénéficie déjà d’une grande combativité mais aussi d’une concentration. Il existe bien un prolétariat artisanal mais la majorité des ouvriers travaillent dans des usines très grandes où il est facile de se coordonner politiquement. Les principales villes industrielles regroupent 3 millions d’ouvriers. La paysannerie est bien plus nombreuse (100 millions de paysans, enfants compris). Mais les évènements démontreront qu’elle intervient rapidement comme un allié du mouvement ouvrier, aidé en cela par la propagande menée depuis plusieurs dizaines d’années par les socialiste-révolutionnaires et les anarchistes dans les campagnes.

Non, la faiblesse du mouvement ouvrier vient d’ailleurs, de son incapacité quasi complète à gérer les entreprises et encore plus le reste de la société. Nous le verrons avec des faits patents. Ce qui revient donc à dire que biens de débats politiques sur la Révolution russe ont été détournés des véritables enjeux. Les courants léninistes ont toujours fait silence sur ces faits afin cacher la séparation très nette qui existait entre un parti bolchevique dirigeant, composé quasi exclusivement d’intellectuels, et la classe ouvrière russe, agent d’exécution, qui a été dépossédée de sa révolution. D’un autre côté les courants spontanéiste (ultra-gauche, libertaires) renvoyaient toutes les dérives sur le compte du parti bolchevique, ce qui évitait d’aborder la question qui fâche : la faible expérience syndicale de la classe ouvrière russe et donc sa méconnaissance des mécanismes économiques.
En résumé, nous pouvons dire que le débat s’est focalisé sur des questions d’ordre philosophique et politique sans que les questions sociales et économiques ne soient réellement étudiées. Ceci est d’ailleurs vrai au sein même de la Révolution russe. Les débats entre les différentes factions portent quasi exclusivement sur des points politiques (les alliances, l’articulation entre tous les organismes de pouvoir,…). Les questions économiques s’imposent aux révolutionnaires au jour le jour et ils répondent sans stratégie d’ensemble et sans aucune préparation. La décomposition politique du régime tsariste et la situation politique explosive sont d’une telle intensité que la classe ouvrière pousse progressivement les bolcheviques à revoir intégralement leur programme politique et à prendre le pouvoir en octobre 1917, chose qu’elle n’avait absolument pas en tête en février. Mais l’improvisation est telle que la révolution sociale prend vite une tournure catastrophique. Le vide est tel que les cadres du parti s’imposent alors sans grande difficulté malgré l’émergence rapide d’une très large contestation ouvrière et paysanne.
La Révolution russe démontre, une nouvelle fois, que le contrôle ouvrier n’est pas un gadget intégré à un programme révolutionnaire d’ensemble. A avoir sous-estimé son importance la classe ouvrière et les révolutionnaires on signé l’arrêt de mort de la révolution et ont préparé les condition d’une bureaucratisation rapide de la révolution.

La révolution de 1905 et ses limites

L’industrialisation de la Russie se réalise dans le cadre d’une monarchie autoritaire. Le mouvement ouvrier est immédiatement confronté à la répression. C’est ce qui va expliquer la prédominance des partis politiques sur le mouvement syndical. Il faut attendre mars 1906 pour que les syndicats puissent intervenir à visage découvert. Les partis socialistes, même les plus modérés, ont été contraints à la clandestinité, ce qui leur a permis de prolonger leurs activités. Le mouvement syndical, faiblement organisé, ne pouvait le faire. Les partis bénéficient également des moyens matériels de leurs militants recrutés en très grande majorité dans les rangs de la bourgeoisie. En 1907, les syndicats ne regroupent donc que 245 000 ouvriers, soit moins de 10% des effectifs (1). Et dès 1908, avec les tracasserie et la répression patronale les effectifs chutent à 40 000. Ils ne seront que 13 000 en 1909. A la même date le POSDR rassemble 15 000 militants politiques !
Mais le développement ne sera jamais massif, même avec les grandes vagues grévistes de 1904-07. La raison en est simple, les militants révolutionnaires, encadrés par leurs organisations philosophiques délaissent l’activité syndicale. Il y a plusieurs causes à cela. L’origine sociale des militants tout d’abord qui leur fait méconnaître la réalité de la classe ouvrière. Mais cela n’empêche pas le nécessité de se construire une clientèle ouvrière. Mais c’est sur le terrain de la propagande écrite et action politique que les efforts sont mis. Le courant marxiste (sociaux-démocrates et socialiste-révolutionnaires) s’appuie sur un schéma classique de la lutte des classes. La Russie doit connaître une révolution démocratique-bourgeoise afin de pouvoir passer au stade de la révolution prolétarienne. L’objectif immédiat des partis marxistes est donc d’abattre le régime féodal tsariste et d’instaurer une démocratie bourgeoisie qui accélérera le développement des forces productives et donc de la classe ouvrière. C’est donc un stratégique insurrectionnelle qui est privilégiée afin d’abattre le tsarisme et avancer l’instauration d’un régime capitaliste-libéral.. En outre, les socialistes révolutionnaires délaissent la classe ouvrière et se focalisent sur les révoltes paysannes. Beaucoup de militants voient même dans les syndicats un obstacle à la radicalisation de la classe ouvrière.
La fraction menchevik du POSDR est donc le seul courant qui choisisse de s’investir dans le mouvement syndical, ce qui explique son hégémonie. Mais son modèle syndical est celui de la social-démocratie allemande. Tout comme pour les autres factions, les mencheviks ne désirent nullement faire du mouvement syndical une contre-société Les organisations ouvrières servent avant tout de moyen d’appui pour faire triompher un régime parlementaire.
Si le mouvement coopératif se développe très rapidement à partir de 1905, aussi bien en ville qu’à la campagne, il ne le doit nullement aux militants révolutionnaires. Le mouvement coopératif se construit donc sans aucune perspective globale pour la classe. Les militants qui acquièrent des capacités de gestion économique ne sont pas ceux que l’on va retrouver à la tête des partis révolutionnaires.
Le mouvement libertaire aurait pu jouer un rôle important dans la révolution russe. En effet, il ne reconnaît pas le schéma révolutionnaire par étapes. Il appelle donc les travailleurs à renverser immédiatement le régime capitaliste. Malheureusement, les anarchistes russes sont plus qu’ailleurs extraordinairement divisés en une multitude de groupes sans coordination nationale. Les sensibilités s’opposent violemment : anarcho-communistes, terroristes, individualistes (violents ou non), tolstoîens (chrétiens non violents), humanistes,…
Nous verrons qu’une tendance anarcho-syndicaliste se crée tardivement. Elle se réfère à l’expérience de la CGT française mais sans respecter l’ensemble de sa stratégie. Quant à la tendance syndicaliste-révolutionnaire elle émergera massivement, au sein du parti bolchevique, au moment où la dictature bureaucratique s’instaure. Il est déjà trop tard.

Le déclenchement de la révolution

En février 1917, la révolution est une véritable explosion. Les manifestations et les grèves contre la famine qui menacent prennent vite un caractère insurrectionnel. La troupe envoyée pour mater les travailleurs fraternise avec eux. Le régime tsariste s’effondre et cède la place à un gouvernement de transition de nature libérale. La grève générale a allié revendications politiques (réformes démocratiques) et économiques. C’est ce qui explique qu’il faudra un certain temps et entre autre l’obtention de la journée des 8 heures avant que dans bien des cas les ouvriers n’acceptent de reprendre le travail. Dans l’esprit des travailleurs dimension politique et économique sont d’ailleurs liées, ce qui démontre qu’ils suivent alors le projet des sociaux-démocrates d’une révolution exclusivement démocratique-bourgeoisie. Dans l’esprit de la majorité des travailleurs et des révolutionnaires, l’heure n’est pas au socialisme. Il faut juste gagner des réformes institutionnelles et sociales.
Les travailleurs renouent spontanément avec la tradition de 1905 et constituent des soviets. Mais la vision actuelle du soviet est très mythifiée. Le soviet n’est pas forcément un espace de démocratie directe où les travailleurs participent à la gestion de la société. C’est la fonction des comités de quartier. La création des soviets se fait spontanément mais très rapidement l’intervention disciplinée des militants de partis transforme leur nature. Ainsi, le comité initiateur du soviet de Petrograd regroupe avant tout des représentants élus sur la base de listes de partis politiques, désignés en tant que tel et non pas mandatés par les ouvriers. Cela s’apparente donc davantage à du parlementarisme qu’à de la gestion ouvrière. Même chose au Comité Exécutif des soviets où le mouvement syndical ne dispose que de deux sièges alors que chaque parti en possède deux ou trois.
En outre, les soviets, qui ne s’intégraient en rien dans la stratégie des partis politiques, furent rapidement utilisés comme un instrument de soutien (menchevik) ou d’opposition (bolchevique) au gouvernement provisoire. Les uns comme les autres demandèrent aux syndicats de faire allégeance aux soviets et donc aux partis. Et pourtant, dès juillet 1917, les syndicats rassemblent rapidement 1,5 millions de membres. L’accélération de la révolution fait qu’en octobre les syndiqués sont désormais deux millions et que dans de nombreux syndicats les directions réformistes ont été bousculées. Il existe donc des organisations ouvrières de masse qui syndiquent la grande majorité de la classe. Mais rien n’y fait, pour la grande majorité des fractions politiques le mouvement syndical n’est qu’un complément de second ordre. De plus, le schéma syndical de la Russie était très nettement social-démocrate. Les syndicats étaient officiellement dirigés par telle ou telle fraction politique. Il y avait bien des syndicalistes sans appartenances et favorables à l’indépendance, mais leur absence de coordination expliqua rapidement leur marginalisation.

Le pouvoir ouvrier, un mythe ?

La multitude d’ouvrages consacrés à la Révolution russe abordent longuement les évènements politiques et militaires où les travailleurs servent avant tout de main d’œuvre ou de chaire à canon. Mais qu’en est-il de l’intervention de la classe dans les entreprises ?
Nous avons vu que dans les premiers mois de 1917 les soviets sont majoritairement contrôlés par les mencheviks qui en font un simple moyen de pression politique sur le gouvernement transitoire. En février, aux ouvriers qui demandent des augmentations de salaires et une réduction du temps de travail, le Soviet répond par un appel à reprendre le travail. En effet, il faut avant tout relancer l’économie nationale afin d’appuyer le nouveau régime et son effort de guerre. C’est la position des tendances socialistes qui soutiennent le gouvernement mais aussi de Kropotkine toujours favorable à l’Union sacrée. De cette séparation progressive entre les soviets et la classe ouvrière va naître un double phénomène. Le premier est la contestation au sein même des soviets qui vont progressivement glisser dans les mains des bolcheviques. Mais les travailleurs n’attendent pas pour autant une recomposition politique. Une autre organisation va prendre le relais : les comités d’usines.

Les comités d’usines existent déjà en 1917. Le droit de désigner des représentants (les "anciens"), devant intervenir comme porte-parole auprès de l’administration, avait été concédé en 1903. Mais en dehors des périodes de grandes grèves de 1905-06 et 1912-14, ce droit ne put être respecté. Les comités d’usines prennent une toute autre dynamique à partir de février. A cette date, outre les revendications quantitatives (salaires, horaires,..), les travailleurs demandent sur le modèle de la démocratie bourgeoisie naissante "un régime constitutionnel" dans les entreprises, ce qui démontre l’imprégnation du discours social-démocrate. Mais, de fait, la question du pouvoir commence à être posé dans l’entreprise, même si elle l’est de façon pervertie.
De manière empirique un contrôle ouvrier se met en place. Par exemple, dès les premiers jours, les travailleurs exigent une épuration dans les rangs des cadres de direction. Certains comités demandent le droit de contrôle sur les embauches et les licenciements. Celui de l’usine de radiotélégraphie de Petrograd demande à définir les normes de fonctionnement. D’autres veulent contrôler l’administration de l’usine. La notion de "contrôle ouvrier" est reprise de façon très populaire sans qu’aucun groupe ou parti n’arrive à définir précisément un contenu et encore moins une pratique concrète adaptée à la situation. Mais rapidement la réalité de la lutte des classes va démontrer la limite d’un programme ou d’un slogan sans expérience pratique.
Cette prise de conscience va se dessiner progressivement en fonction des obstacles à franchir. Plus la lutte des classes s’exacerbe et plus la classe ouvrière va se rendre compte de ses faiblesses stratégiques.

Le contrôle ouvrier est donc embryonnaire dans les entreprises privées. Il va en être autrement dans les entreprises d’Etat très représentées (un quart de la main d’œuvre), ne serait ce que dans le domaine militaire mais aussi dans les chemins de fer, les postes,….
Le 7 mars, lorsque le Soviet appelle les travailleurs à reprendre le travail, dans la plupart des entreprises d’Etat les administrateurs ont littéralement disparu. Les comités d’usines vont devoir en prendre en charge la gestion. Mais l’expérience sera de courte durée. Dès le 15 avril le congrès des entreprises d’Etat de Petrograd établit un constat : "ne désirant pas prendre sur nous-mêmes la responsabilité de l’organisation et administrative de la production dans les circonstances présentes jusqu’à ce qu’il y ait une pleine socialisation de l’économie, les représentants du comité général de l’usine n’entrent dans l’administration qu’avec voix consultative".
Nous voyons que le document justifie la cessation des entreprises à la bourgeoisie et ce au nom de la socialisation. Le discours gauchiste ne sert en fait qu’à cacher une faiblesse profonde. Dans les faits les militants avouent que les travailleurs se sont trouvés dans l’incapacité de prendre en main la gestion des usines.
Les travailleurs disposent bien de l’accès aux informations et au droit de destituer les administrateurs, mais ainsi ils offrent également le droit à ces derniers de saboter l’économie et de reprendre une influence morale et politique puisqu’ils se perçoivent désormais comme indispensables. Or, en mars, les perspectives de socialisations sont encore très lointaine dans l’esprit de tous les militants.

Dans certaines entreprises privées, l’optimisme est tel que le comité décide l’expropriation du patron et de la gestion ouvrière. Ces expériences se développent au fil des mois, lorsque les patrons se mettent à utiliser massivement l’arme du sabotage (désorganisation volontaire de la production) du lock-out ou de la fermeture pure et simple. Pour protéger leur usine et leurs emplois, les ouvriers décident dans la précipitation d’occuper et de gérer. Mais les ouvriers se trouvent immédiatement face à des problèmes techniques profonds. Les difficultés économiques sont telles qu’ils doivent dépêcher des représentants dans d’autres régions ou d’autres usines pour se fournir matières premières, produits de base ou du charbon.
Rapidement le constat est établi. La production baisse en raison des méconnaissances techniques et administratives. Dans bien des cas, les ouvriers sont contraints d’aller rechercher les administrateurs capitalistes qu’ils avaient chassés quelques semaines plus tôt. C’est la seule façon de préserver son emploi !

Mais au courant du printemps la situation économique se dégrade, le patronat faisant de son mieux pour qu’il en soit ainsi. Les comités d’usines vont devoir redéfinir leurs revendications. Dans un premier temps, il est rare que les comités d’usines reprennent le mot d’ordre de "socialisation". Si le mot d’ordre de "municipalisation " est avancé ce n’est pas comme une stratégie offensive anticapitaliste, mais comme un moyen de se protéger de la bourgeoisie (lock-out, chômage, sabotage,…). La classe ouvrière s’en remet donc à des instances bourgeoises, ce qui peut paraître suicidaire. Le manque d’expérience des luttes économiques fait que dans un premier temps les revendications sont avant tout matérielles (salaires, conditions de travail,…). C’est seulement lorsque le statut de l’entreprise ne garantit plus la réalisation de ces attentes que la radicalisation se présente. Là aussi la classe ouvrière s’en remet à l’Etat qui est supposé intervenir en sa faveur. Les soviets et comités d’usines ne sont là que comme des moyens de pression. Certains comités d’usines sont alors tentés par la municipalisation, la nationalisation, voir l’expropriation pour les secteurs les plus radicaux. Ce débat n’est pas sans intérêt mais la vraie question du moment est ailleurs : Les travailleurs sont-ils en capacité à gérer les entreprises ?

Quelle ont été les stratégies et le travail d’organisation effectués par les organisations révolutionnaires sensées servir de conseillères à la classe en lutte.

La responsabilité des "avant-gardes"

En 1917, le programme des partis politiques est très succinct sur les questions économiques. C’est tout aussi vrai pour les organisations qu’ils contrôlent en 1917 (syndicats et soviets) On trouve seulement dans les points 11 et 12 du programme du POSDR une évocation de la participation des délégués ouvriers à l’inspection du travail et des conditions de santé. Rappelons que les piliers du programme bolchevique précédent 1917 repose sur les "Trois baleines" : république démocratique, réforme agraire, journée de travail de 8 heures. C’est un bon début pour une "révolution bourgeoise", mais c’est un peu juste pour une révolution sociale !
Le 6 octobre quelques jours avant l’insurrection, le dirigeant syndical bolchevique Larine écrit dans Rabotchii put’ que le programme économique du parti bolchevique "était un grand vide". Le congrès qui devait se réunir pour adopter un programme, n’eut jamais lieu. Très rapidement le parti se rallie au mot d’ordre de contrôle ouvrier. Il s’allie également aux anarchistes afin de contrer les mencheviks qui veulent subordonner les comités ouvriers aux syndicats qu’ils dirigent encore. C’est d’ailleurs grâce à ce positionnement qu’en été les réélections dans les comités permettent une avancée rapide des sympathisants bocheviques.
L’influence des bolcheviques sera d’autant plus rapide qu’elle combat ouvertement une politique d’expropriation sauvage qui est de plus en plus discréditée parmi les travailleurs : "par la seule confiscation vous n’obtiendrez rien, car elle n’implique ni organisation, ni recensement, ni répartition" (8).

Le rôle primordial joué par les comités d’usine dans l’insurrection ouvrière d’Octobre est tel que le pouvoir bolchevique doit immédiatement répondre aux demandes des ouvriers. A ceux qui développent la thèse du coup d’Etat, il est nécessaire de rappeler que ce sont les comités d’usine et leur bras armé (les gardes rouges) qui poussent la parti bolchevique à passer à l’attaque. Le décret du 3 novembre sur le contrôle ouvrier reconnaît et élargit le pouvoir des comités d’Usines. Obligatoire dans chaque entreprise de plus de 4 ouvriers, le comité Ouvrier à le pouvoir d’imposer un contrôle mais aussi chacune de ses décisions aux administrateurs. Le décret établit même un "conseil local et panrusse du contrôle ouvrier" afin de coordonner leur activité et éviter les dérives localistes et corporatistes. La mesure relance une nouvelle dynamique mais toujours aussi chaotique. Alors que les estimations font état de 80% des usines contrôlées ou gérées (9), la perspective de gestion globale de l’économie est plus que jamais une perspective accessible. Mais face à l’improvisation et à la plus complète désorganisation, les capacités de gestion des travailleurs ne se sont pas développés nettement.
La plupart des ouvriers, faiblement formés, réagissent de façon individualistes ou corporatistes, les vols se multiplient, les ouvriers estimant que l’entreprise leur appartient. L’égoïsme se développe également, un comité d’usine n’hésitant pas à faire des profits sur le dos d’une autre entreprise ou à s’en désolidariser. Au bout de quelques mois, l’économie nationale est complètement désorganisée, ce qui va permettre aux bolcheviques d’appliquer leurs réformes. Le premier décembre la création du Conseil Economique Suprême (organisme d’Etat) vient s’attaquer aux prérogatives du comité panrusse du contrôle ouvrier qui na jamais réussi à établir son autorité sur les comités locaux.
Deux décisions centrales sont également prises au premier congrès panrusse des syndicats ( 7-14 janvier 1918). Il est décidé de la transformation des comités d’usines en sections syndicales locales. En outre, l’indépendance du mouvement syndical est rejetée. Le deuxième congrès syndical va finalement décidé la centralisation et l’interdiction des syndicats autonomes. Le gouvernement bolchevique peut désormais reprendre le contrôle des entreprises grâce à un mouvement syndical qu’il estime e cours de domestication.
Finalement le XIème congrès du parti décide en avril 1922 d’interdire toute ingérence du mouvement syndical dans la gestion locale de l’entreprise.

Les anarcho-syndicalistes :
Les connaissances actuelles du mouvement syndical russe ne permettent pas d’évoquer l’existence de sensibilités syndicaliste-révolutionnaires avant 1919 (6). Une mouvance syndicaliste indépendante est présente dans le mouvement mais aucune étude ne semble lui avoir été consacrée. Le syndicalisme d’action directe existe bien, mais sous une version quasi-exclusivement anarcho-syndicaliste. Comme ailleurs en Europe, il y a eu une autocritique dans le mouvement libertaire (rejet du terrorisme) qui amène des militants vers le syndicalisme. Par contre il n’y a pas en Russie de dérive parlementariste dans la social-démocratie et donc pas de dissidence attirée par le syndicalisme d’action directe.

Le mouvement anarcho-syndicaliste gagne en influence au fil des mois qui succèdent à la révolution de février. Il pourra s’appuyer sur les comités d’usines et s’en faire le plus zélé de ses partisans. L’anarcho-syndicalisme russe est une transposition artificielle du SR français à la réalité russe. La vague de grèves qui débute en 1903 fait prendre conscience à certains militants anarchistes des potentialités de la classe ouvrière. Mais ce sont surtout les exemples français (CGT), nord-américain (IWW) et anglais (Ligue syndicaliste) qui influencent les milieux exilés russes (2). En 1905 est donc crée le groupe anarcho-syndicaliste de Russie Méridionale à Odessa. Il gagne rapidement une influence réelle chez les travailleurs du port, les boulangers et les tailleurs. Tout en prenant directement modèle sur la CGT française, le groupe veut démontrer explicitement sa filiation anarchiste. Sectarisme ou influence du schéma-social-démocrate ? Une autre raison existe. En 1905, les militants du POSDR tentent d’exclure les militants anarchistes des soviets. Ceux-ci vont donc être tentés de constituer leurs propres syndicats et sont d’ailleurs poussés en cela par Kropotkine. Malheureusement, ceci aura pour conséquence de l’immerger dans des luttes stériles internes au mouvement libertaire, très violentes en Russie, mais aussi d’empêcher des fusions éventuelles (3) avec d’autres composantes ouvrières. Tout comme les sociaux-démocrates, certaines tendances anarchistes vont profiter des grèves massives et spontanées de 1895-96 et 1903-07 pour recruter les militants ouvriers fraîchement politisés. En 1917, les anarcho-syndicalistes sont donc prêts à intervenir et ils vont gagner rapidement une influence dans certains secteurs. C’est le cas à Moscou dans les industries alimentaires, du cuir, les typographes, les boulangers et les cheminots. C’est surtout vrai en Ukraine, à Cronstadt et dans le bassin minier du Donetz où les mineurs reprennent comme programme le préambule des IWW (4). Ils vont être renforcés par le retour de nombreux exilés imprégnés de théories syndicalistes.
Cette influence sera réelle dans les évènements révolutionnaires mais à aucun moment le mouvement anarcho-syndicaliste n’arrivera à dépasser ses faiblesses.

Mais leur capacité d’action va être atténuée par le positionnement des bolcheviques. Dans ces "Thèses d’avril" Lénine renonce à son schéma de la révolution par étapes et avance la perspective d’une révolution sociale. Beaucoup d’AS pensent que Lénine s’est rallié à leur thèse lorsque Lénine parle d’abattre l’Etat bourgeois et de défendre le contrôle ouvrier. Cela les amène à un certain suivisme et à l’absence d’élaboration d’une stratégie révolutionnaire alternative. Jusqu’en octobre les AS sont les alliés des bolcheviques.
Les AS mettent tous leurs espoirs sur les comités d’usines et y gagnent une influence disproportionnée par rapport à leur nombre de militants. Maximov et Chatov deviennent des membres très influents du Conseil Central des Comités d’usines de Pétrograd. Ainsi les AS ne voient pas d’un bon œil la revendication "tout le pouvoir aux soviets".
Comme Paul Avrich nous pensons qu’ils furent incapables de profiter de la popularité de leurs mots d’ordre pour mettre à profit cette influence politique. En effet, ils ne purent le faire en raison de l’absence de fédération nationale des AS pouvant servir de base à une organisation nationale des comités d’usines, à un contre-pouvoir face au gouvernement transitoire puis au gouvernement bolchevique. Les AS perdirent un temps fou dans les manœuvres de recomposition interne au mouvement libertaire, au lieu de s’organiser entre eux. Cette énergie aurait été utilisée plus efficacement si elle avait servi à assurer des cours d’économie, des réunions d’étude sur la gestion des entreprises et de l’économie nationale, l’élaboration de réformes pour les branches professionnelles,….Si les comités ne s’organisaient pas pour gérer l’économie nationale il laissait ce niveau déterminant à l’intervention du gouvernement. Or plus qu’ailleurs l’AS russe était caractérisé par sa nature activiste. Tout en se voulant un contre-modèle à l’anarcho-communisme (imprégné de terrorisme), l’anarcho-syndicalisme se percevait toujours comme son "cousin" et cherchait l’unité d’action avec lui. Il subissait donc son influence. La formation des militants passe avant tout par des textes philosophiques et beaucoup moins par des études économiques.

Les AS vont adopter une tactique fort juste face au contrôle ouvrier. Ils rejettent les "expropriations des patrons" prônées par les anarcho-communistes, car il fallait une étape de transition pour permettre la formation à la gestion. Dans leur programme les commissions de "contrôle ouvrier totale" (règlement de travail, horaires, salaires, embauches, techniques de fabrication,…) doivent être "les cellules de l’avenir, et se préparer dès maintenant à transférer la production aux mains des ouvriers" (5).
Comme bien d’autres composantes de l’AS, les militants russes de disposaient pas d’un schéma clair de la lutte des classes. Si les comités d’usines pouvaient servir de base à la reconstruction de l’économie socialiste ils ne pouvaient se limiter à une simple coordination d’usines. Il fallait également une certaine planification nationale, d’autant plus indispensable en période de guerre civile et de désorganisation économique. Nous avons vu que l’action autonome des comités d’usine avait donné lieu à des nombreux dysfonctionnements et n’était donc plus crédible. C’est pourquoi si les mots d’ordre des AS contre la centralisation économique était populaire, elle n’en demeuraient pas moins irréalistes pour les militants les plus formés. Il était aussi indispensable de proposer un pouvoir politique afin d’organiser la vie dans les quartiers, dans les villages et dans les grandes villes. Les schémas de Kropotkine concernant la coordination de communes rurales fut pertinente dans l’économie agraire semi-autarcique d’Ukraine mais elle fut absolument pas applicable dans les villes, ce qui explique d’ailleurs la difficulté qu’eut le mouvement makhnoviste à s’implanter dans les grandes concentrations ouvrières d’Ukraine. La seconde conférence panrusse des AS se rallie à l’idée d’un pouvoir politique transitoire sous forme d’une confédération de soviets libres. Mais cette évolution vers les analyses syndicaliste-révolutionnaire ne se fait qu’en novembre 1918. L’Etat bolchevique est déjà bien organisé. En outre la guerre civile éclate ce qui rend difficile une hostilité ouverte au régime bolchevique afin de ne pas faire le jeu des armées blanches contre-révolutionnaires. Même Schapiro obtient des responsabilités ministérielles, ce qui donne une certaine légitimité au gouvernement.
La tendance anarcho-syndicaliste fut incapable d’organiser la classe ouvrière qui reprenait pourtant spontanément son programme de base. En mars 1920, les AS s’appuient sur le mécontentement ouvrier pour mener un coup de force contre le gouvernement. Sous l’influence de Maximov le IIème congrès panrusse des travailleurs de l’industrie alimentaire vote une résolution qui condamne le régime bolchevique qui "domine le prolétariat". Ils tentent d’organiser un mouvement syndical clandestin destiné à organiser une grève générale favorable à la décentralisation de la production et du pouvoir. Cette expérience va échouer. L’organisation de l’opposition prolétarienne va finalement être assumée, étonnement, par une fraction issue du parti bolchevique. C’est l’Opposition Ouvrière.

L’Opposition Ouvrière

Cette dissidence s’appuie sur des militants connus. Alexandre Chliapnikov est commissaire du travail. Un des rares ouvriers de la direction du parti, il doit sa popularité à son rôle dans les comités d’usines et dans la garde rouge qui est en issue. Kollontai a toujours été un élément critique au sein du parti et elle s’oppose dès 1906 à Lénine sur la question syndicale. Mais ce qui va surtout faire la force du mouvement c’est le soutien que L’Opposition Ouvrière trouve dans la base du mouvement syndical et des comités d’usines. Les ouvriers ne se reconnaissent plus dans le "communisme de guerre" de Lénine qui en a profité pour instaurer la discipline de l’organisation du travail et les directions d’entreprises. Les cadres et techniciens ont repris le pouvoir dans les entreprises. Les ouvriers le refusent.
Les dissidents condamnent, bien tardivement, la composition petite bourgeoise du parti, qui a été renforcée par l’arrivée de nombreux cadres. Leur rupture avec les théories léninistes sont radicales car l’Opposition Ouvrière se réfère à Marx pour rappeler que la révolution sera le fait des ouvriers et non pas des intellectuels. Les débats violents qui gagnent le parti permettent également de confirmer les théories bourgeoises de Lénine sur l’incapacité de la classe ouvrière à diriger la révolution et organiser la société.
En face, les membres de l’Opposition Ouvrière revendiquent une "démocratie industrielle" où l’économie serait gérée par les comités d’usines et les syndicats. Le ralliement de cette fraction bolchevique au syndicalisme-révolutionnaire inquiète d’autant plus la direction du parti que de nombreuses grèves éclatent à Petrograd en février. Les ouvriers avancent des revendications matérielles mais ce sont surtout les questions politiques et économiques qui sont posées : Libération des militants arrêtés, suppression des "bataillons du travail" de Trotsky, rétablissement des comités d’usines et des soviets,….
Constituée en fraction publique l’O.P. obtient rapidement un soutien de masse, surtout dans le mouvement syndical. Au IIème congrès des mineurs, sa thèse obtient 62 voix contre celle de Lénine (37 voix) et Trotsky (8 voix)
Le Xème congrès du parti bolchevique décide de dissoudre arbitrairement l’Opposition Ouvrière et ces meneurs sont exilés à travers la Russie. En février 1922 L’Opposition Ouvrière intervient cependant, sans succès, dans l’Internationale Communiste pour protester. La sanction tombe rapidement, tous les membres sont exclus du comité central du parti et Kollontai est mutée comme ambassadrice à l’étranger.

Conclusion

Cette première étude consacrée au contrôle ouvrier en Russie nous amène à réfuter la thèse selon laquelle la Révolution russe a dégénéré suite aux difficultés militaires qu’a rencontré le nouveau régime. La bureaucratisation des soviets est un phénomène très rapide qui se produit dès le mois de février. La question centrale n’est même pas de savoir si les bolcheviques ont voulu oui ou non s’accaparer le pouvoir politique. Le mouvement révolutionnaire russe s’est construit prioritairement dans les classes moyennes, dans cette fraction de la bourgeoisie chargée d’encadrer la population laborieuse. Cela est vrai pour les bolcheviques, mais tout autant pour les autres tendances. Il était donc tout à fait normal que, volontairement ou non, les fractions politiques veuillent prendre la tête de la révolution et encadrer la classe ouvrière. Ils ne faisaient que défendre leurs intérêts de classe, c’est d’ailleurs ce qui explique l’union qui s’effectue dès 1918 entre l’intelligentsia et le nouveau régime.
Le problème central n’est pas celui là, mais plutôt de savoir pourquoi la classe ouvrière qui dirige la révolution aussi bien dans les journées de février que dans celles d’octobre se laisse reprendre son pouvoir, voir le cède volontairement, consciente qu’elle est dans l’incapacité de gérer les entreprises et la société.
En 1917, les militants ouvriers ont une expérience très réduite de la gestion ouvrière. Au mieux, ils ont mené des grèves de masse quand la situation sociale le permettait. Les syndicats de masse n’ont eu qu’une courte vie. Cela est du à la répression mais également au fait qu’aucune tendance politique n’a réellement soutenu le mouvement syndicaliste. Les militants ouvriers qui participent à la vie des groupes politiques savent bien produire une presse interdite, mener des actions armées et des réunions clandestines, rédiger des programmes révolutionnaires mais tout cela est de bien peu d’utilité lorsqu’il s’agit de reconstruire une économie sur une base socialiste. La période qui va de février à octobre aurait pu être utilisée pour développer les capacités gestionnaires de la classe si les comités d’usines avaient été développés comme de véritables organes de contrôle, voire de gestion ouvrière. Mais pour les révolutionnaires la priorité est ailleurs : l’agitation politique en vue de la prise du pouvoir.

Finalement, la révolution d’Octobre ne peut que dégénérer et les comités d’usines acceptent de se dissoudre dans des syndicats en cours de domestication. La constitution de l’Opposition ouvrière est un phénomène bien tardif, une prise de conscience de l’existence d’une autre stratégie révolutionnaire. Mais rien n’a changé dans l’organisation de la classe qui permettrait de renverser la situation. Le pouvoir et les capacités de gestion des travailleurs se sont encore amoindris. La prise de pouvoir par la classe ouvrière n’est pas une perspective envisageable. Rapidement la répression s’abat sur tous les secteurs favorables à un pouvoir ouvrier autonome.

Une fois tout contre-pouvoir réduit à néant, les tendances bureaucratiques du régime se développent. Les intellectuels, confiants dans leurs compétences et plein de mépris pour la classe ouvrière, appliquent désormais une gestion froide et rationnelle de l’économie, du politique et du social.
Il n’y a pas eu dérive d’un régime mais défaite de la classe ouvrière dans sa lutte inconsciente contre l’encadrement social-démocrate. Cette défaite est due à l’impréparation de la classe ouvrière qui ne sut appuyer sa lutte sur une stratégie indépendante de contrôle ouvrier.

1) La Grande encyclopédie soviétique 1955, t.35, p.160
2) beaucoup de futur dirigeant dont E. Goldman , Alexandre Berkman et Voline appartiennent, comme plusieurs milliers de membres, à L’Union anarcho-syndicaliste des ouvriers russes des Etats Unis et du Canada, très liée aux IWW. Quant à Schapiro, futur dirigeant de l’AIT, il milite activement à Londres avec Rocker.
3) Par exemple le Bund, organisation marxiste-révolutionnaire juive , parmi les premières à s’être investi dès 1996 dans le mouvement syndical.
4) Les anarchistes russes, Paul Avrich, Maspero, page 145
6)Le seul militant connu est l’ex-marxiste Vladimir Posse qui depuis 1907 s’est rallié au syndicalisme-révolutionnaire. Il rejette l’appellation "anarcho-syndicaliste" Il collabore cependant à Golos trouda, organe de l’Union de la propagande anarcho-syndicaliste.
5) intervention du délégué AS d’Odessa à la conférence panrusse des comités d’usines d’octobre. Cette position est aussi celle du groupe de Golos Trouda
8)Lénine, Sotchineniia, tome XXI, page261
9) Jonh Maynard, In Russia un Flux, 1951, page 223


Commentaires  forum ferme

dimanche 8 avril 2007 à 15h22

Bravo pour l’importance, justifiée, que tu donnes à l’Opposition ouvrière dans cet article. Deux remarques pour poursuivre la réflexion :
- Les syndicats jouent parfois un rôle de frein à la démocratie ouvrière : ils craignent d’être dépossédés de leurs prérogatives par les comités d’usine.
- Marc Ferro explique assez bien comment les ouvriers sont en 1917 moins spontanément portés à la socialisation de l’outil de travail que les paysans pauvres : gagner la terre est plus immédiatement mentalisable que socialiser l’usine. Les expériences de socialisation d’usine ne se font que pour contrecarrer les lock-outs.
Stéphane