La République des Conseils en Bavière en 1919

samedi 7 avril 2007
par  CSR

Les éditions Spartacus (8 impasse Crozatier, 75012 PARIS) ont récemment éditer le témoignage d’Erich Mühsam, militant anarchiste qui a participé à la république des conseils en Bavière en 1919. Cet expérience révolutionnaire mérite d’être méditée par les syndicalistes.

L’enlisement du conflit et la pénurie croissante a déclenché à partir de mars 1917 une vague de manifestations ouvrières dans les grandes villes d’Allemagne (Berlin, Hambourg, Leipzig...). Lorsque les ouvriers de l’usine de munitions Krupp cessent le travail à Munich le 28 janvier 1918, Müsham harangue 10 000 travailleurs et appelle à la grève générale. Les sociaux-démocrates majoritaires du SPD, fidèles à l’Union sacrée, la font échouer. Müsham est jeté en prison.

Le parti social-démocrate majoritaire le SPD fait “l’union sacrée” avec le gouvernement impérial et soutient donc a guerre contre la Russie et la France. Une fraction du SPD minoritaire, a sissionné et donné l’USPD qui dit vouloir la paix. La social-démocratie allemande est organisée depuis longtemps et contrôle étroitement les syndicats. Le parti et le syndicat sont des gros appareils dirigés par des bureaucrates qui vivent des cotisations des ouvriers.

7 novembre 1918 à Munich, une immense manifestation pour la paix (de 150 000 à 200 000 personnes) à laquelle se rallie toute la garnison de soldats tourne à l’insurrection.
Eisner USPD et Auer SPD avaient prévu d’obtenir une république monarchiste avec un gouvernement socialiste. Sous la pression des manifestants, Eisner qui est très populaire, laisse élire un Conseil de soldats et de travailleurs dont il prend la présidence et proclame la « République socialiste ». Pendant ce temps Auer réclamait aux autorités militaires 500 hommes pour réprimer le mouvement mais ils étaient tous partis manifester.
Les prolétaires les plus militants se retrouvent à une cinquantaine dans un Conseil ouvrier révolutionnaire (le RAR en allemand) que rejoindra Müsham le lendemain. Le 9 novembre, Eisner laisse tomber ce Conseil et constitue un gouvernement socialiste dont il est le président avec Auer comme ministre de l’intérieur. Pendant ce temps le RAR organise des élections dans toutes les entreprises pour constituer des Conseils ouvriers. Avec les Conseils de soldats et de paysans, il crée un Conseil central qui regroupe tous les Conseils.

Dans le Conseil ouvrier munichois composé de 400 membres, les militants du RAR obtiennent l’exclusion des permanents du parti SPD et du syndicat social-démocrate pour obtenir une représentation réellement démocratique des travailleurs. Ils durent les expulser à la force du poignet de la salle.
La situation est pré-révolutionnaire mais il restent des obstacles. L’influence de l’encadrement capitaliste social-démocrate reste écrasante dans les Conseils ouvriers. Les bureaucrates du parti et du syndicat espère pouvoir gérer la société à la place de l’encadrement impérial. Ils freinent au maximum la prise du pouvoir par le prolétariat et favorise leur propre pouvoir par la restauration de l’Etat bourgeois dont il prennent la direction. Ainsi Eisner forme un gouvernement socialiste qui doit prendre le pas sur les Conseils. Dans le Conseil central qui regoupe les ouvriers , soldats et paysans, l’influence des révolutionnaires est encore moins grande. Ainsi, le 28 février, Le RAR et le PC présente une motion pour proclamer la République des conseils et instaurer la dictature du prolétariat par les conseils d’entreprises qui est rejetée par 234 voix contre 70.

Confrontés au sabotage du processus révolutionnaire par l’encadrement social-démocrate, les militants révolutionnaires font de leur côté plusieurs erreurs. Ce sont eux-mêmes qui retiennent la classe ouvrière de prendre le pouvoir tout de suite alors qu’eux-mêmes subissait la répression. Plusieurs manifestations on été nécessaires pour obtenir la libération des militants révolutionnaires qui furent arrêtés de nombreuses fois, qu’on empêchaient de distribuer leurs tracts et que certains officiers essayèrent même d’assassiner.
A la manif du 16 février où 15 000 personnes défilent pour réclamer la dictature du prolétariat comme lors du vote du 28 février où les ouvriers font le siège du Conseil ouvrier, ce sont le RAR et le PC qui font se disperser les ouvriers révolutionnaires.

Le RAR n’a pas rompu avec l’encadrement capitaliste. Si son objectif est bien la prise du pouvoir par la classe ouvrière, il continue de collaborer dans les Conseils où il est minoritaire face au SPD. Pourtant la dictature du prolétariat est populaire dans toute la classe ouvrière même chez les ouvriers les moins révolutionnaires, influencés par le SPD. En effet , au Conseil ouvrier munichois, les délégués du SPD sous la pression de leur base, sont finalement obligés de voter une motion favorable à la République des conseils.

Pour faire avancer la révolution prolétarienne, Müsham crée l’Association des Internationalistes Révolutionnaires, la VRI qui rassemble dans un courant les militants du RAR favorables à la révolution russe et oppose au parlementarisme de la social-démocratie, la dictature du prolétariat (la République des Conseils).
Les militants de la VRI ressentent le besoin de se coordonner avec les autres villes d’Allemagne et rejoignent le PC allemand dont les rangs grossissent vite.
Le PC allemand qui est une scission du SPD est donc issu de l’encadrement social-démocrate. Il est porte toutes les tares. Le PC n’est pas plus démocratique que le SPD. Alors que c’est Müsham et la VRI qui sont à l’origine de la section munichoise du PC, ce sont finalement des militants parachutés de l’extérieur de Munich qui en prennent la direction. Il recrute néanmoins beaucoup de sympathisants grâce à l’impact médiatique de la révolution russe. Au lieu de collaborer avec l’autre mouvement révolutionnaire qu’est le RAR, il va développer un nationalisme d’appareil et retenir les ouvriers du PC de travailler en commun avec ceux du RAR. Les dirigeants du PC n’hésiteront pas à mentir sur Mühsam pour le discréditer. Alors que le RAR décide finalement de proclamer la République des conseils le 6 avril 1919, le PC refuse de le soutenir et sème la division dans le prolétariat révolutionnaire. Le PC attendra l’arrestation des dirigeants du RAR pour finalement prendre le pouvoir lui-même le 14 avril.
Le PC justifiera son retard en déclarant qu’il n’était pas question de collaborer avec le SPD et que les militants n’avaient pas été préparé pour la prise du pouvoir. Il fallait en effet rompre avec l’encadrement capitaliste de gauche qui faisait tout pour sauver la bourgeoisie et son Etat. Néanmoins l’accession au pouvoir du PC n’a pas donné la dictature directe du prolétariat mais la dictature d’un parti social-démocrate un peu plus gauchiste que le SPD dont la direction n’est pas ouvrière mais composé d’intellectuels notamment un docteur en philosophie venue de Berlin ! Cette composition sociale de la direction du PC en plus étrangère au mouvement ouvrier de Bavière explique le sectarisme qui a paralysé l’action du prolétariat. L’autoritarisme de la direction du PC amènera les critiques et le départ de militants écœurés mais et c’est le plus grave la défaite du prolétariat. Le PC n’aura rien fait de plus que les autres pour favoriser une direction réellement ouvrière.

La forte et historique influence du SPD et des ses syndicats sur le prolétariat allemand peut expliquer aussi la passivité des ouvriers, La longue tradition de délégation de la gestion de leur lutte syndicale à des bureaucrates peut expliquer leur attente que le RAR ou le PC prennent le pouvoir à leur place. Il existait pourtant un courant SR de masse. Les grèves de 1917-18 furent réprimés militairement et sabotés par les directions syndicales social-démocrates. De nouveaux syndicats sont apparus regroupant tous les ouvriers qui élisent des délégués appelés “hommes de confiance révolutionnaires”, souvent des délégués oppositionnels de l’ancienne centrale. Ce courant a d’ailleurs tenter de refaire l’unité du prolétariat révolutionnaire en appelant à une réunion de tous les militants ouvriers le 11 avril. Mais les conseils d’entreprises ne font que voter la confiance au gouvernement républicain dans lequel siège des militants du RAR au lieu de prendre le pouvoir directement avec leurs structures syndicales. La nécessité d’un courant SR qui permette aux militants syndicaux de préparer la révolution s’est fait cruellement sentir par son absence. Les partis d’extrême-gauche, léniniste et anarchiste n’ont été d’aucun secours et même auront empêché une réelle prise de pouvoir par la prolétariat.

Mühsam, militant anarchiste, qui refusa de rejoindre le PC pour ne pas être soumis à sa discipline collabore pourtant avec des permanents social-démocrates dans le gouvernement de la République des conseils. Ceux-ci saboteront de l’intérieur les initiatives révolutionnaires.
Il est à noter que les Syndicaliste-Révolutionnaires de la CNT et du FOUS feront le même choix de participer au gouvernement républicain pendant la révolution espagnole de 1936 sans tirer de leçon de la révolution allemande.
La responsabilité des SR français est également engagé car avant la guerre de 1914 ils ont refusé de favoriser la création d’un courant SR dans le syndicat social-démocrate allemand comme cela existait dans la majorité des pays industriels tels les USA, l’Espagne, l’Italie, l’Angleterre, la Hollande, la Norvège, l’Autriche-Hongrie (nous développerons ce sujet dans une brochure consacré à l’histoire de notre courant)

Le retard pris à instaurer la République des conseils permet à l’encadrement social-démocrate d’organiser l’offensive contre-révolutionnaire. Après avoir écraser la révolution prolétarienne à Berlin du 8 au 15 janvier, puis à Brême le 10 février, les ministres socialistes (dont certains siégeaient dans le gouvernement de la jeune République des conseils et y jouaient un double jeu) ont largement le temps de rassembler des forces militaires et d’écraser la toute fraîche Armée rouge de 15 000 munichois. Il y aura 1500 ouvriers assassinés.

Eisner est contre la socialisation et ne prend aucune mesure contre la bourgeoisie. Il remet en place les officiers et hauts fonctionnaires qui avaient été chassés par le peuple. Les ministres SPD interdisent l’affichage et la distribution de la presse du RAR, arrête les militants du RAR et du KPD et s’attaque aux Conseils de soldats.
Les élections sont un triomphe pour le SPD et une catastrophe pour l’USPD d’Eisner qui est marginalisé par les dirigeants SPD qu’il a lui-même remis en selle.