Le contrôle ouvrier, une stratégie de lutte permanente

mardi 23 janvier 2007
par  CSR

La première partie de notre dossier, publiée dans le précédent numéro de Syndicaliste ! a présenté la dimension profondément révolutionnaire du contrôle ouvrier. Nous avons étudié une approche historique avec l’exemple des conseils ouvriers italiens de 1919 mais aussi de l’importance d’une Protection sociale actuellement confrontée à une offensive patronale.
Nous allons tenter d’approfondir l’analyse. Tout d’abord en développant des bilans historiques qui ont été rarement étudiés sous cet angle. Mais il s’agira surtout de voir comment au quotidien, le contrôle ouvrier peut être mis en application.

Depuis sa "naissance" le syndicalisme révolutionnaire a eu une vision bien particulière du contrôle ouvrier. Cette vision, même si elle a souvent manqué d’une rigueur stratégique, a développé une cohérence qui évite une double dérive.

"le contrôle ouvrier" : un simple slogan gauchiste ?

La plupart des organisations d’extrême gauche ont eu tendance à faire du contrôle ouvrier un instrument qui se limite à des périodes révolutionnaires ou pré-révolutionnaires. Cette auto-limitation a une raison évidente. Le contrôle ouvrier a pour logique de limiter le poids et le rôle des organisations d’avant-garde. En période de luttes, le contrôle ouvrier passe par l’utilisation de conseils ouvriers, de comités "de masse" et d’assemblées générales de grévistes ou de syndiqués. Et pour ce qui est des périodes "normales", le contrôle ouvrier ne peut exister qu’à travers des organisations de masse, c’est à dire les syndicats.
L’existence des partis n’étant pas perçue par les travailleurs comme indispensable, les partis d’extrême gauche cherchent donc à s’investir dans des organes de contrôle ouvrier contraints et forcés pour montrer leur bonne volonté. Leur intervention prend donc la forme de tribuns du peuple tentant de démontrer leurs capacités individuelles de dirigeants révolutionnaires. Et comme la rivalité est le sport favori des sectes d’extrême gauche les conflits individuels sont exacerbés, chacun cherchant à se faire valoir. Cela a pour conséquence de fragiliser la participation des travailleurs réduits à des tâches d’exécutants. La division sociale du travail est ainsi reproduite par ceux là même qui sont supposés la combattre : les révolutionnaires.
Les organisations de contrôle ouvrier sont donc utilisées par l’extrême gauche avant tout comme un outil leur permettant de déborder l’influence des appareils sociaux-démocrates sur les travailleurs. Ils servent de satellites afin d’établir une influence de masse et de recruter les " travailleurs les plus conscients ". Il n’y a donc aucune construction et expérience inscrite réellement dans la durée. Les syndicats tenus par l’extrême gauche ne sont pas forcément ceux où les adhérents participent le plus aux activités de l’organisation. Car la priorité est ailleurs : élever la réflexion idéologique et philosophique des militants.

Ce n’est donc que dans une phase de lutte pour le pouvoir politique que les fractions d’extrême gauche se voient contraintes d’aider à la création d’organes permanents de contrôle ouvrier devant leur servir de base sociale pour asseoir leur pouvoir. La poussée des masses débouche sur une structuration de la classe sinon il y a un repli de la révolution qui ne laisse pas le temps aux partis contestataires de conquérir le pouvoir. Sans les comités d’usines de février 1917, les bolcheviques n’auraient jamais pu prendre le pouvoir en octobre 1917. Les organes de contrôle ouvrier permettent une certaine stabilisation de la mobilisation et l’avant garde peut enfin se spécialiser dans des fonctions de direction politique ou de gouvernement révolutionnaire. Ce schéma a lui aussi pour conséquence de restreindre le rôle du contrôle ouvrier puisque le parti ou le "gouvernement révolutionnaire" concentre un maximum d’influence et de pouvoir.
Ceci explique pourquoi dans l’extrême gauche, la réflexion sur le contrôle ouvrier a toujours été très limitée, même parmi les courants d’ultra-gauche pourtant très portés sur les phénomènes assembléistes et conseillistes.

Autogestion de la classe ou autarcie catégorielle ?

A l’autre pôle, les courants spontanéistes et certaines composantes autogestionnaires ont fait du contrôle ouvrier une pratique simplifiée à l’extrême. Ce n’est pas pour rien si la CFDT autogestionnaire, la " deuxième gauche " et de nombreux libertaires ont si facilement glissé vers la collaboration de classe ou nom de "l’autogestion". Cette mouvance spontanéiste a la fâcheuse tendance à voir dans la moindre expérience d’organisation collective un îlot de socialisme ou des contestations qui s’auto-justifient. Les coopératives (de production ou de consommation), les écoles alternatives, les squats, les mutuelles ouvrières, certains secteurs de la protection sociale, les œuvres sociales des CE et toutes les luttes sectorielles sont mis en avant comme des acquis et des victoires, ce qui est vrai, mais sans que jamais ces expériences ne soient présentées dans leur dimension historique et interprofessionnelle. Cela a pour conséquence de se refermer sur son action immédiate et de lui retirer toute perspective de contestation du capitalisme.

Le syndicalisme-révolutionnaire s’est quant à lui développé en mettant l’accent sur des expériences de contrôle ouvrier les plus massives possibles, tout en essayant de les relier à une dimension politique. Il n’existe aucun vaccin contre la bureaucratisation, l’institutionnalisation ou les dérives sectaires. Cependant, il est évident que le meilleur moyen de les combattre est d’inscrire ces pratiques de contrôle ouvrier au sein d’une organisation interprofessionnelle, que cela soit une Confédération ou une Bourse du travail. L’avantage est tout d’abord de permettre à un maximum de travailleurs de s’y investir mais aussi de l’irriguer grâce au dynamisme des luttes quotidiennes.
Il ne faut pas chercher plus loin les raisons de la décomposition du "Mouvement Social" tel qu’il s’était constitué depuis le début des années 90. Ce Mouvement Social a bien multiplié les expériences de contrôle des militants sur leurs luttes. Il ne l’a malheureusement pas toujours fait sur des bases de classe, ce qui a permis les récupérations et le développement du poids de certains politiciens professionnels. Il ne l’a surtout pas fait dans une dynamique interprofessionnelle, chacun cherchant à constituer son propre champ d’action et donc sa base sociale très réduite (les sans papiers, les sans logis, les jeunes radicalisés, les intellectuels, les chômeurs, les anti-fascistes, des syndicats de corporations comme les SUD et la FSU...). Dès que les luttes perdent en intensité dans cette base sociale, la dérive est immédiate avec le développement d’un esprit de chapelle, d’une logique de conservation artificielle ou d’une institutionnalisation. Mais le plus grave est certainement que les capacités de contrôle et de gestion qui auraient du se renforcer à travers ces luttes ont très peu gagné en qualité. En effet, les luttes sont restées limitées dans un espace politique très réduit. Cette faiblesse a vite été perceptible et le Mouvement Social a donc cherché à coordonner toutes ces luttes. Mais une accumulation de luttes ne débouche pas pour autant sur une conscience de classe. Un peu de lutte des sans papier + un peu de lutte contre les OGM + un peu de lutte contre les licenciements + un peu de lutte contre la répression des syndicalistes paysans, ajoutés à un peu de discours anticapitaliste fumeux ne donnent pas une stratégie anti-capitaliste. Une conscience de classe ne peut se développer qualitativement que si ces luttes sont gérées collectivement par tous les travailleurs adhérents à une même organisation interprofessionnelle. Car cela devient alors non pas le combat de certains mais le combat de la classe. Il faut alors le penser et le gérer collectivement avec l’apport de l’expérience de chacun.

Le Mouvement social n’a donné naissance qu’à une profusion de luttes sans perspectives. Ces luttes ont eu pour conséquence d’épuiser les secteurs militants dans une multitude d’actions isolées à partir de collectifs qui ne disposaient que de faibles troupes. Les échecs sont là pour tirer un bilan rapide. Car, au fil des années, les rangs se sont clairsemés, entre autre chez les jeunes militants issus de décembre 1995 qui se sont épuisés sans jamais voir en quoi les combats menés étaient finalement utiles et motivants. L’absence de perspectives peut bloquer une montée des luttes en période révolutionnaire. Mais les conséquences sont bien plus dramatiques en période de recul, quand les travailleurs ne peuvent se rattacher à des acquis immédiats pour se remotiver. Passer d’une lutte à l’autre ne constitue pas une perspective sérieuse, surtout pour un révolutionnaire. L’agitation sociale peut être un loisir pour les classes moyennes radicalisées ou un métier pour des politiciens spécialisés dans cette part de marché. Mais elle est aux antipodes de l’action révolutionnaire.

Et le problème n’est pas nouveau. C’est celui d’une vision simpliste de la révolution avec d’un côté l’agitation permanente et de l’autre une révolution qui n’en finit pas de ne pas venir. Au début du siècle, les syndicaliste-révolutionnaires les plus "conscients" avaient créé la Vie Ouvrière comme une revue de réflexion devant réduire les tendances "braillardes" et ultra-gauchistes déjà très présentes dans le mouvement révolutionnaire. C’est dans ces tendances braillardes que se recruteront principalement les dissidents qui iront rejoindre les différents appareils politiques dans l’après-guerre.

Ce spontanéisme a eu pour conséquence d’affaiblir le niveau d’analyse et de formation des militants et des travailleurs investis dans les luttes catégorielles qu’elles soient au nom radicales. Le recul de la réflexion révolutionnaire auquel nous assistons depuis 10 ans n’est pas simplement du au recul du mouvement ouvrier. Car sinon, comment expliquer que l’élan de décembre 1995 n’ait pas permis un redémarrage sur cet aspect. Les faiblesses théoriques et stratégiques sont avant tout dues à la forme matérielle qu’a pris le mouvement de contestation. Ces luttes parcellisées et donc ce contrôle ouvrier déformé ont donné naissance à une réflexion elle aussi parcellisée et déformée. L’idéologie est le produit des conditions matérielles comme disait le vieux Karl !
Les militants révolutionnaires qui se sont spécialisés dans la gestion d’une agitation catégorielle permanente ont fini par se transformer en parfaits techniciens des actions coup de poing et de la médiatisation. Mais les capacités de gestion des actions de masse et d’un contrôle ouvrier se sont réduites comme peau de chagrin. Les organisations révolutionnaires se sont donc transformées en lobbies destinés à défendre des intérêts catégoriels. Ces forces centrifuges ont progressivement pris le dessus sur les logiques collectives. Ce qui fait que la plupart des organisations révolutionnaires sont actuellement des réseaux d’influences qui servent de point d’appui à des militants qui sont devenus des cadres spécialisés dans l’agitation politique. Cela ressemble étrangement à une franc-maçonnerie !
Le discours révolutionnaire a bien été maintenu en arrière plan, mais surtout pour couvrir un revirement trop apparent. Mais le constat est cependant assez rapide à faire. Il suffit de comparer ce qu’un groupe révolutionnaire écrit aujourd’hui avec ses publications d’il y a 15 ans. Le PC et le PS ne sont pas les seuls à s’être recentrés, en tentant de donner un visage plus humain au capitalisme. La lutte contre le "libéralisme" ou la "mondialisation", qui a fait place à la lutte contre le capitalisme, est la simple conséquence de l’abandon de toute tentative de créer une contre-société ouvrière menaçante pour le capitalisme.

Le contrôle ouvrier au quotidien

Pour bien connaître notre classe, le mouvement révolutionnaire et leur histoire nous savons que le principal obstacle aux révolutions n’a pas été la répression ou l’absence d’une avant garde et de son programme révolutionnaire. L’élaboration d’une stratégie révolutionnaire ne s’improvise pas. Mais une organisation qui veut s’en donner la peine peut construire, avec une réflexion collective et un sens de la critique, un schéma relativement clair du processus révolutionnaire : des conseils de travailleurs fédérés par branches économiques et par localités. Si cette organisation révolutionnaire est issue du prolétariat et milite au quotidien dans la classe, elle dispose d’une sympathie et d’une influence qui s’élargit rapidement en période révolutionnaire. Elle peut alors servir de conseillère politique à la classe en lutte. Cette réalité est indispensable mais une autre l’est plus encore.
Il faut qu’au quotidien, pendant des années, la classe se soit-elle aussi organisée et formée. Car le jour où une situation révolutionnaire se développe, il faut disposer d’un maximum de militants maîtrisant des capacités de gestion. Un programme révolutionnaire, le plus efficace soit-il, ne peut pas remplacer le manque de formation de la classe. Car il faut agir vite pour renverser le pouvoir de la bourgeoisie et réorganiser les entreprises et les municipalités. Si les travailleurs ne disposent pas de connaissances et de capacités de gestions, la révolution va devoir recourir à des membres de la bourgeoisie qui auront tôt fait de changer d’étiquettes par opportunisme. Derrière la bureaucratisation du parti bolchevique ne faut-il pas voir un recrutement fait aux 3/4 de membres de la petite bourgeoisie. La révolution dérive également en se bureaucratisant, les militants formés disposant inévitablement d’un pouvoir énorme par rapport à la masse des travailleurs sans connaissances.

La question est donc de savoir comment faire pour qu’au quotidien les capacités gestionnaires de la classe se renforcent. Et nous partons d’une situation qui peut apparaître comme très pessimiste. Dans les entreprises et dans les quartiers ouvriers, les réflexions, les débats et les lectures sont au niveau le plus bas. Au sein même du mouvement révolutionnaire, 3/4 des militants sont sous-formés, axant leur centre d’intérêt sur les débats philosophiques et géopolitiques. Au moment où se mène une bataille historique pour la Protection sociale, combien savent réellement comment fonctionne cette Protection sociale que nous sommes sensés défendre ? Comment s’étonner alors que le patronat avance comme dans du beurre et que les bureaucraties syndicales aient pu brader des organes anciennement prolétariens que nous n’avons jamais cherché à contrôler nous-mêmes ? On comprend également l’erreur des syndicalistes qui consistent à mener une bataille de chiffres sur les annuités, la démographie et les taux de remplacement alors qu’il s’agit en fait d’un combat pour préserver le salaire socialisé. Tous ces militants révolutionnaires croient tenir un discours très radical alors qu’en fait ils oublient de contester le pouvoir des capitalistes pour seulement demander un maintien ou un retour aux 37,5 ans.

Le tableau n’est cependant pas pessimiste car les perspectives de contrôle ouvrier sont multiples et immédiates si l’on veut bien se donner la peine de tirer un bilan et de se débarrasser de toutes les représentations folkloriques qui font du révolutionnaire un tribun du peuple haranguant les foules.

Il faut tout d’abord revaloriser la formation militante. Il ne s’agit pas de reconstituer des écoles de cadres devant distiller la "ligne juste". Mais il n’est pas question d’accepter plus longtemps les discours insipides qui inondent le Mouvement Social et les milieux syndicaux. Il est nécessaire de rompre avec une démarche individualiste, que ce soit celle de l’autodidacte renfermé sur ses livres ou celle du "café philosophique" où chacun donne son opinion. La formation syndicale doit partir des expériences vécues, de bilans collectifs tirés des luttes. Car le contrôle ouvrier passe avant tout par la maîtrise de notre mémoire collective, de l’expérience de la classe ouvrière que cela soit dans le domaine des luttes, mais aussi des techniques liés aux métiers ou à l’éducation, de l’économie, du droit, de la culture, de la gestion démocratique d’un syndicat ou d’une caisse.
Les militants syndicaux n’ont jamais été aussi peu formés sur les questions aussi essentielles que celle du droit. Il est temps de se remettre à cette tâche qui n’apparaît fastidieuse que si elle n’est pas reliée en permanence aux luttes quotidiennes.

Il est de même pour la défense individuelle au quotidien. Que cela soit sur la base des DP, des prud’hommes ou des commissions paritaires, le soutien d’un salarié doit être engagé dans une logique collective. Ce n’est pas une prise en charge d’un dossier en échange d’une cotisation. Cette lutte individuelle doit être l’occasion de conscientiser le travailleur, de lui faire connaître ses droits, prendre conscience que ces droits sont le produit d’une lutte historique et collective et que des droits qui ne sont pas contrôlés et utilisés disparaissent progressivement. C’est aussi le moment d’expliquer que ces connaissances doivent servir à d’autres, dans sa famille, dans son quartier, dans son entreprise au gré des discussions, voir avec un début d’activité syndicale.

La question de l’unité syndicale est directement posée par la stratégie du contrôle ouvrier. Nous ne faisons pas de la question de la centrale unique un mythe. Il n’en apparaît pas moins nécessaire d’avoir en tête que la création d’un nouveau syndicat est en soit une fragilisation des pratiques de contrôle ouvrier. Car le contrôle ouvrier n’a de sens que s’il regroupe un maximum de travailleurs. Un syndicat peut au mieux gérer une petite caisse de grève. La constitution de mutuelles ouvrières nécessite des adhésions bien plus nombreuses. Le choix de créer un nouveau syndicat n’a donc de sens que s’il apparaît impossible de rénover les syndicats existants déjà dans la branche. Sinon la création d’un nouveau syndicat avec tout cela veut dire en terme d’énergie pour faire vivre la structure a pour conséquence d’empêcher les militants de dégager du temps pour s’investir dans des pratiques approfondies de contrôle ouvrier. Ce fait vient relativiser la constitution de syndicats alternatifs de type SUD et CNT. Car même si ces syndicats sont en capacité de lancer des luttes il faut ensuite qu’ils disposent de la force nécessaire pour organiser ensuite les travailleurs mobilisés dans des organes de contrôle ouvrier. Si tel n’est pas le cas mieux vaut alors s’appuyer sur des comités de lutte et des réseaux qu’il faudra ensuite dissoudre pour renforcer les tendances oppositionnelles existant dans les confédérations représentatives.
Une solution intermédiaire peut être aussi la création de Bourses du travail unitaires qui regrouperaient tous les syndicats de lutte au-delà des sigles. La création de syndicats CNT et SUD ou le maintien dans des confédérations bureaucratisés auraient alors un sens puisque cela n’empêcherait pas les syndicats, sections et militants adhérents à la Bourse de construire ensemble des coopératives, des caisses, des mutuelles, des centres de formation, des documentations spécialisées,.....

Nous avions déjà consacré un dossier au paritarisme. Nous proposons donc aux lecteurs de s’y reporter (1). Il faut cependant rappeler que les instances paritaires ne peuvent être étudiées comme des objets de laboratoire. C’est dans le cadre de la lutte des classes que ces organismes prennent une valeur négative ou positive. Y siéger n’a aucun sens en soit. Par contre, si les représentants des travailleurs y vont réellement mandatés cette expérience est riche de potentialité de contrôle ouvrier. Les informations prélevées au patron doivent être synthétisées le plus clairement possible et diffuser aux travailleurs. Les équipes militantes doivent aussi s’en emparer afin de définir des stratégies syndicales adaptées à la réalité économique et sociale.
Que l’on y aille pour batailler contre le patron ( ce qui est aussi une forme de contrôle actif) ou pour extirper des informations (bilans, expertises, questions,...) l’énergie dépensée n’a d’intérêt que si les travailleurs sont organisés afin de collectiviser ces connaissances.
De la même façon les oeuvres sociales des Comités d’Entreprise doivent être gérées par l’intermédiaire de mandat des travailleurs donnés dans les sections syndicales ou dans les AG.

Mais c’est aussi dans la gestion des luttes qu’il est nécessaire de développer les pratiques de contrôle ouvrier. Il est toujours tentant pour un militant révolutionnaire de profiter des luttes pour se mettre en avant. Car cela laisse à penser que la révolution progresse lorsque des militants révolutionnaires dirigent des luttes. Pourtant rien n’est moins sûr. Les militants révolutionnaires doivent, au contraire profiter de leur influence et de leur savoir-faire pour faciliter les prises de responsabilité par des travailleurs récemment mobilisés. Il ne s’agit pas de les mettre en avant sans aucune expérience ou de les instrumentaliser. Il faut par contre les aider à assumer de nouvelles responsabilités en les formant et en les conseillant. De la même façon, au quotidien, toutes les occasions doivent être saisies pour développer des expériences de commissions de réflexions, d’études ou de mobilisation pour y investir de nouvelles personnes. Même si elles finissent souvent par s’éteindre au fil des mois ou des années, de telles commissions ont permis à ceux qui y participent de développer des réflexions collectives, d’apprendre à connaître le fonctionnement complexe d’une entreprise et tout simplement de s’organiser. La tâche des syndicats doit être d’assurer le renforcement constant de telles commissions, si possibles unitaires et élargies aux non-syndiqués.
De telles commissions sont aussi l’occasion de renforcer la diffusion de bulletins syndicaux d’entreprises à partir d’informations précises locales. Car c’est en partant des problèmes concerts et immédiats des travailleurs que l’ont peut les amener à les analyser.

Autre question soulevée par le contrôle ouvrier, celle de la grève. Dans la tradition SR, la grève est perçue comme l’école du Socialisme ou comme une gymnastique révolutionnaire. On ne saurait contester que les conflits épisodiques, sous la forme de grèves ou d’actions coup de poing sont souvent à l’origine de la prise de conscience des travailleurs dans une entreprise. Cependant, au début du siècle déjà, certains militants SR et parmi eux les membres de la Vie Ouvrière apportèrent un rectificatif à cette vision souvent un peu simpliste. Si une grève victorieuse peut amener un renforcement de la classe, de la même manière une défaite peut être source de reculs importants. C’est ce constat qui amena Monatte et ses camarades à intensifier le travail de formation des militants, afin de permettre une meilleure organisation des conflits ponctuels, mais aussi de faire du militantisme quotidien une lutte permanente efficace contre la bourgeoisie. Car si le syndicat ne s’organise pas pour son activité permanente, la bourgeoisie a tôt fait de profiter d’une démobilisation des travailleurs et des militants pour imposer un recul encore plus important que ce qui a été gagné par la grève. L’exemple des défaites de 1937-39 est significatif de la fragilité des acquis des grèves de juin 1936 qui n’ont pas été transformés en un véritable renforcement de la classe.
La question est donc de comprendre que l’important n’est pas tant la radicalité d’une grève mais son utilisation comme point d’appui. Ainsi il faut rompre avec une véritable mythologie révolutionnaire et un jusqu’auboutisme dont les révolutionnaires sont souvent porteurs. Il faut se débarrasser du schéma intellectualiste qui fait de la "théorie révolutionnaire" l’axe central du développement du mouvement ouvrier. Il est courant de voir des militants révolutionnaires, surtout lorsqu’ils sont en concurrence, de faire de la surenchère, de préférence à la fin d’un conflit. Cela vise, bien entendu, à démontrer que l’on est plus révolutionnaire que son rival mais surtout à attirer à soit les travailleurs qui sont apparus comme très radicaux dans la lutte. Cela peut être aussi vrai pour des sections syndicales rivales dans une même entreprise.
Cela n’a pas beaucoup de sens. Tout d’abord parce que cela enferme les travailleurs les plus radicalisés dans une logique sectaire qui ferait de la pureté et de la radicalité l’unique solution à la crise du mouvement ouvrier. Il est en effet courant que ces travailleurs, récemment radicalisés, deviennent les plus parfaits partisans des logiques sectaires, jusqu’à ce que cette révolte sans lendemain et sans perspective ne finisse dans l’impasse de la démotivation. Quand la lutte révolutionnaire se réduit au grand soir et à des conflits radicaux spectaculaires, on peut être très vite désorienter par la réalité de la lutte des classes.
Mais le principal problème est que cette surenchère amène une division des travailleurs qui sera un lourd handicape lorsqu’il faudra lutter au quotidien. Il ne s’agit pas pour autant d’arrêter une grève dès que le patron accepte le moindre recul. Il faut cependant gérer une lutte en ayant constamment en tête qu’elle s’intègre à une stratégie de renforcement du contrôle ouvrier. Il faut donc débattre avec les grévistes de l’utilisation qui peut être faite des acquis cédés par le patron. Cela permet tout d’abord de réduire les discours défaitistes ("on n’a pas gagné grand chose") mais aussi de faire prendre conscience aux travailleurs que la lutte se mène au quotidien, c’est à dire qu’elle ne se réduit pas à une grève ponctuelle. Il est donc indispensable de réfléchir à la question du repli tactique, en bon ordre, c’est à dire avec le maximum de travailleurs en lutte, lorsque la continuation d’une grève a de grande chance de se mener dans la division et l’action minoritaire.

Arès avoir défini ces grandes lignes stratégiques nous tenterons dans les prochains numéros de la revue d’utiliser des exemples de luttes pour en tirer des enseignements en ce qui concerne le contrôle ouvrier. Nous invitons nos lecteurs à faire connaître leurs expériences.