Histoire de l’Internationale Syndicale Rouge (ISR)

brochure CSR
samedi 20 janvier 2007
par  CSR

Dans l’histoire du mouvement ouvrier, l’ISR est toujours présentée comme une simple annexe de l’Internationale Communiste. Si des dizaines d’ouvrages ont été consacrés à la IIIème Internationale et aux débats politiques qui ont traversé ses rangs, aucune étude en langue française n’a été menée sur l’ISR. Même au niveau international, seuls deux auteurs se sont véritablement arrêtés sur le sujet (1). Cette réalité est comme d’habitude le produit de la surestimation du « politique » par rapport au syndical. Représentation politique que l’on retrouve dans les milieux intellectuels mais aussi plus largement qui domine les analyses historiques du mouvement ouvrier. Cette surestimation des théories explique à elle seule cette marginalisation de l’ISR dans l’histoire du mouvement ouvrier. Une marginalisation qui n’est pas seulement universitaire mais aussi très nette dans le milieu syndical. Contrairement à ce qui a été souvent dit, l’ISR eut une activité débordante et une influence très nette sur la plupart des continents (Europe, Asie, Amériques du Nord et lLatine, Océanie). Si cette activité est aujourd’hui occultée c’est aussi parce que cette activité gène.
Cette expérience est tout d’abord un problème de taille pour bien des courants politiques. Les intellectuels bourgeois voient d’un mauvais oeil une telle organisation ouvrière. Ils ne lui ont donc consacré aucune étude universitaire, ce qui est pour le moins étonnant. On en reste donc à quelques allusions afin de mieux se concentrer sur les débats fumeux de l’Internationale Communiste, ses grands intellectuels et hommes de bureau. L’ISR est présentée comme une annexe de l’Internationale Communiste.
Les sociaux-démocrates lui consacrent leur plus vive hostilité et on comprend pourquoi. Ils ont donc vite « oublié » cette histoire.
Le courant anarcho-syndicaliste éprouve une certaine gène et laisse de coté aussi bien l’histoire de la petite AIT que celle de l’ISR. On évite de tirer des bilans des erreurs passées, surtout lorsqu’il s’agit d’aborder les conditions de création de l’anarcho-syndicalisme.
Quant aux syndicalistes "communistes", ils doivent tout d’abord expliquer la raison qui a amené à la liquidation de l’ISR, la politique instable et opportuniste de l’IC. La liquidation de l’ISR en 1937 est le produit de l’institutionnalisation de la plupart des Partis Communistes et de leur ralliement à l’Etat-Nation. Le PCF commence à abandonner l’internationalisme prolétarien pour se rallier au nationalisme et à la République. Ce qui passe par l’abandon de la lutte anti-impérialiste dans les colonies, par l’adoption d’une stratégie réformiste, par le ralliement à un programme social-démocrate et parlementariste,….Mais ce qui dérange encore plus c’est l’existence même de l’ISR. Car, contrairement à la Fédération Syndicale Mondiale, l’ISR eut une vie très riche. Dans les franges du syndicalisme « communiste » on s’arrête facilement sur l’échec de la FSM puisque cette dernière s’est éteinte d’elle-même en raison du poids historique de la bureaucratie soviétique. Elle est donc mise en avant, tant sa forme était caricaturale et son activité limitée à une agitation économique sans perspective de classe. Son échec justifie l’enterrement de toute forme de syndicalisme de classe et le ralliement à la CES et à la CISL-CMT
Rien de telle avec l’ISR car l’Internationale fut à la pointe des combats révolutionnaires dans le monde entier. Et c’est justement ce qui déstabilise toutes les bureaucraties actuelles, tant politiques que syndicales. L’ISR est une expérience qui pourrait servir de contre-modèle face à ceux pour qui le syndicalisme est avant tout un appareil social-démocrate axé sur des négociations. L’ISR est l’expérience la plus aboutie d’une organisation ouvrière internationale, à la fois de masse et révolutionnaire. L’expérience de l’ISR est donc un contre-modèle pour tous ceux qui ne voient dans le syndicalisme qu’un champ d’intervention pour leur courant philosophique : léninistes, anarcho-syndicalistes, sociaux-démocrates,…
Actuellement, les appareils syndicaux sont sur le point de réaliser une fusion sur une base totalement opportuniste. Cette nouvelle internationale qui regroupera la CISL (sociaux-démocrates), la CMT (démocrate-chrétiens) et des centrales autonomes (par exemple la CGT française) doit être dénoncée. Au moment où nous avons plus que jamais besoin d’une internationale syndicale pour combattre la division internationale du travail nous pensons qu’il est temps que l’on propose la création d’une vraie internationale ouvrière. Et pour ce faire nous devons nous inspirer de l’exemple et de l’expérience de l’ISR.
Nous allons donc tenter de commencer à écrire une histoire sociale et donc matérialiste de l’ISR, en analysant les débats stratégiques qui ont secoué sa vie mais surtout les luttes syndicales que celle-ci a dirigées pendant 16 ans.
Car dans le prolongement de l’Association Internationale des Travailleurs (1864-1872), l’ISR est certainement l’expérience la plus riche en activité internationaliste. Nous allons nous arrêter sur cette activité à partir des documents en notre possession. Cette étude de l’ISR pourra être détaillée à mesure que les syndicalistes se réapproprieront leur histoire. En effet, l’ISR a été active dans plus de 50 pays et dans la plupart des cas, ces expériences nationales n’ont pas été étudiées sérieusement. Elles ont encore moins été reliées aux mobilisations ouvrières internationales.
A partir des éléments que nous détenons, nous allons aussi essayer de comprendre les faiblesses de l’ISR afin de nous enrichir de cette expérience pour ne pas reproduire les erreurs passées et ouvrir de nouvelles perspectives internationalistes.

1) Se référer à la bibliographie en fin de brochures

I) Vers la création de l’ISR

a) La poussée révolutionnaire :
L’ISR est le produit des vagues d’agitation révolutionnaire et pré-révolutionnaire qui se développent à partir de 1917. Avant guerre, les syndicaliste-révolutionnaires avaient été largement divisés sur la question internationale. Lorsqu’en 1913 des SR anglais et néerlandais proposent une rencontre internationale à Londres, la CGT refuse de soutenir cette initiative qui risque, selon elle, de provoquer une division au sein du mouvement syndical international. A cette époque, la seule internationale syndicale demeure le Secrétariat Syndical International (SSI). Il est vrai que l’initiative de la réunion de Londres est avant tout soutenue par des composantes qui sont actives en dehors des confédérations majoritaires et donc extérieures au SSI : NAS néerlandais, IWW nord-américains, USI italienne, localistes allemands…Les militants de la CGT sont plutôt favorables, au nom de l’unité de la classe, à l’intervention des SR dans des organisations unifiées. Avec le recul, on peut dire que l’attitude craintive de la CGT à l’égard de la conférence fut une grave erreur. Car cette absence de structuration des SR à l’échelle internationale sera un frein à la lutte contre la guerre impérialiste.
La tactique des uns et des autres (confédération révolutionnaire autonome ou tendance SR) ne devait pas empêcher une coordination internationale des SR. Il faut, une fois pour toute, contredire les âneries qui sont largement colportées dans les milieux militants depuis des décennies. Car elles ont pour conséquence d’empêcher l’unification des militants révolutionnaires dans les syndicats. Alors revenons sur le mythe selon lequel le syndicalisme-révolutionnaire serait le produit de l’intervention des anarchistes dans le mouvement syndical. Avant 1914, il n’y a que deux courants dans le mouvement syndical anti-capitaliste : les réformistes et les révolutionnaires. Il est totalement grotesque de démarquer les tendances syndicales en fonction des appartenances politiques. Tout comme le mouvement anarchiste, les "sociaux-démocrates" de l’époque (les PS de la IIème Internationale) ne sont absolument pas unifiés sur la question syndicale. Il existe une petit aile gauchiste qui sous-estime l’activité syndicale (les bolcheviques, la future "ultragauche",…). Il y a aussi, souvent, une majorité des PS favorable à un syndicalisme réformiste ou même institutionnel. Mais il y a aussi une large composante dans cette "social-démocratie" qui rejette le réformisme et qui s’appuie justement sur le syndicalisme-révolutionnaire pour le faire. Cette tendance existe dans tous les pays et est avant tout active chez les ouvriers et dans les Jeunesses Socialistes. Au Japon, en Suède, aux USA (SLP et la tendance révolutionnaire du PSA), en Irlande (IRSP), en Grande Bretagne (SLP), en Italie, en Argentine mais aussi en France (Allemanistes, Blanquistes) et dans la quasi-totalité des pays industrialisés, ces composantes révolutionnaires de la "social-démocratie" sont même à l’initiative de la création d’organisations syndicaliste-révolutionnaires puissantes. Ces militants marxistes se retrouvent sur la même stratégie syndicale que d’autres militants ouvriers appartenant au milieu libertaire ou sans appartenance politique. La force du syndicalisme-révolutionnaire sera justement de réussir à unifier la grande majorité des militants révolutionnaires sur la base d’une même pratique et d’une même stratégie. Si ces militants se connaissent, voyagent et échangent leurs expériences et leur stratégie au delà des frontières, leur faiblesse aura été de ne pas se structurer avant 1914. Face à la direction du Secrétariat Syndical International, il était nécessaire d’organiser les SR afin de mieux mener les combats. Des combats dans les industries afin de lutter contre la division internationale du travail et les réflexes nationalistes présents dans la bureaucratie syndicale. Mais aussi pour s’opposer à l’impérialisme à travers l’unité d’action du mouvement ouvrier. En 1914 , cette faiblesse sera très vite prise en compte par le SR. C’est pourquoi on les retrouve en première ligne dans les conférences internationalistes, dès 1916. Face aux syndicalistes "réformistes" qui ont collaboré à l’Union Sacrée, il apparaît désormais nécessaire de s’organiser. La révolution Russe ne fera qu’accélérer cette prise de conscience.
En 1917 et plus encore en 1919, il n’est plus question pour les SR de reproduire la même erreur. La guerre a progressivement délimité deux composantes syndicales, ceux qui acceptent de collaborer avec leur bourgeoisie au nom de « l’Union sacrée » et les internationalistes qui refusent de participer à l’effort de guerre. Cette démarcation va s’accentuer avec le positionnement à adopter par rapport à la Révolution d’octobre 1917 en Russie. Les Comités d’Usines et leur branche armée, les « gardes rouges », appellent à l’insurrection aux côtés des bolchéviques et des anarchistes pour mettre en place une « dictature du prolétariat ». Or cette insurrection ouvrière est lancée contre un gouvernement « républicain », dirigé par les menchéviks (sociaux-démocrates modérés), qui continuait de mener sa politique anti-sociale et guerrière. Toutes les composantes du mouvement syndical et « socialiste » doivent désormais prendre partie pour l’une ou l’autre des stratégies. Les clivages qui apparaissent ont une nature stratégique et internationale.
C’est donc dans le cadre de cette démarcation, entre partisans de la révolution russe et partisans de la nouvelle « social-démocratie », que le mouvement syndical se divise. Il y a bien un courant "centriste" qui essaie de concilier les deux mais ce courant "centriste" est largement discrédité par sa politique passive pendant la guerre. La dynamique de division est trop forte pour éviter la confrontation car la situation est belle et bien pré-révolutionnaire. Cette question n’est donc pas un point théorique. Dans la plupart des pays, les mobilisations ouvrières et paysannes gagnent en intensité et prennent des formes souvent pré-insurrectionnelles. Chaque militant doit donc choisir entre une stratégie révolutionnaire ou alors s’inscrire dans une politique de compromis avec la bourgeoisie afin de ne pas laisser les révolutionnaires prendre le pouvoir. Ce qui pour les sociaux-démocrates apparaît comme « une aventure » dangereuse et une menace pour la bureaucratie.

b) L’isolement de la Révolution russe :
La Fédération Syndicale Internationale, "L’internationale d’Amsterdam", se constitue à l’été 1919. La direction majoritaire de cette internationale affirme d’entrée sa politique de conciliation. La participation de ses dirigeants à La Société des Nations (ancètre de l’ONU) et à l’Organisation Internationale du Travail se veut un moyen de trouver une issue pacifique et cogestionnaire à la lutte des classes. Elle apparaît tout de suite comme un puissant instrument entre les mains des syndicalistes sociaux-démocrates, comme un outil visant à isoler la dynamique révolutionnaire. Les révolutionnaires et plus spécialement l’Internationale Communiste éprouvent rapidement la nécessité de créer un contre-poids. Pour la plupart des bolchéviques il n’est pas question de scissionner les organisations syndicales dans les pays comme en France où il n’existe qu’une seule centrale. En 1920, dans sa brochure "le gauchisme, maladie infantile du communisme", Lénine porte la contradiction contre ceux qui refusent de militer dans les centrales "réformistes". Les bolchéviques sont favorables à la coordination des syndicalistes de classe. Mais cette coordination ne doit pas forcément prendre la forme d’une internationale indépendante de la FSI. Dans la perspective bolchevique il n’y a pas forcément de place pour une tendance syndicale. C’est le parti qui doit directement intervenir dans les organisations de masse, et entre autre dans les syndicats, sous forme de cellules communistes. Mais la direction du PC russe doit faire avec la réalité du mouvement révolutionnaire international et avec l’isolement des théories léninistes dans celui-ci. Elle doit donc faire une première concession. L’Internationale Communiste ne regroupera pas seulement les partis d’avant-garde mais aussi les syndicats révolutionnaires. Cette concession est un moyen pour les bolcheviques d’intégrer progressivement les syndicaliste-révolutionnaires.
A la fin de l’année 1919, la question de la création d’une internationale syndicale révolutionnaire est débattue lors du premier congrès panrusse des syndicats. La perspective est également débattue au IIème congrès de l’IC de 1920. Rappelons qu’à ce congrès de nombreuses délégations syndicales sont présentes, certaines apportant même leur adhésion à l’IC. C’est le cas par exemple de la CNT espagnole ou de l’USI italienne. Mais il apparaît rapidement que la plupart des organisations syndicales tiennent à leur indépendance et que la majorité ne désirent pas adhérer à l’Internationale Communiste. Les bolcheviques sont contraints, à nouveau, de revoir leur schéma de l’organisation révolutionnaire. La plupart des Partis Communistes sont encore structurellement faibles, en cours de construction et confrontés à une absence de cohésion politique. Ils ont vu arriver de nombreux syndicaliste-révolutionnaires mais ceux-ci restent surtout actifs dans les syndicats. Les PC peuvent donc s’appuyer que sur deux éléments, des anciens militants des PS, souvent peu actifs dans la lutte contre la guerre impérialiste et appartenant la plupart du temps aux couches intellectuelles. Les PC recrutent également de nombreux jeunes ouvriers mais sans expérience. A côté de cela les organisations syndicaliste-révolutionnaires bénéficient d’une expérience de la lutte révolutionnaire bien plus sérieuse. Ce sont elles que l’on a souvent retrouvé dans les luttes contre la guerre et ce sont encore elles qui animent les grèves depuis 1918. Les militants se connaissent et les équipes sont relativement soudées malgré des désaccords tactiques (confédération unique ou centrale révolutionnaire ?).
Les dirigeants bolcheviques doivent donc se résoudre à la création d’une seconde internationale, autonome à côté de l’IC. Il est clair que dans le schéma des bolcheviques cette autonomie ne peut être que transitoire mais le temps presse, la révolution mondiale apparaît proche et il faut donc des instruments pour coordonner le maximum de militants révolutionnaires et d’organisations prolétariennes. Il serait donc totalement faux de voir dans la création de l’ISR une annexe de l’IC. A la fin des années 20, la bureaucratie stalinienne va achever de liquider l’autonomie de l’ISR. Mais cette évolution est graduelle et correspond aux erreurs et aux échecs des SR face à l’emprise grandissante des bureaucrates soviétiques. Dans les premières années de l’ISR, l’organisation est dirigée par une équipe nettement plus marquée par le syndicalisme-révolutionnaire que par les théories léninistes. Ces faits sont certainement la principale raison pour laquelle l’histoire de l’ISR a été occultée. Car le mythe de « l’annexe de l’IC » ne tient pas à une simple description de certains éléments, en passant d’abord par la direction de l’ISR .
Combien de bolcheviques historiques ou de sociaux-démocrates orthodoxes y retrouve t-on ? Aucun !
On retrouve à la direction de l’ISR une équipe de militants puisés parmi ce qu’il y a de plus stable au sein du syndicalisme-révolutionnaire. Rosmer est issu de l’équipe de la Vie Ouvrière et du Comité Syndicaliste-Révolutionnaire. Nin est lui-même un des dirigeants du CSR espagnol et un ancien secrétaire de la CNT. Tom Mann est l’ancien animateur de la Ligue d’Enseignement Syndicaliste, la puissante tendance SR active au sein des Trade Unions. On retrouve également à la tête du bureau latino-américain de l’ISR le mexicain Enrique Flores Magon. Aux côtés de son frère Ricardo, décédé récemment, il fut un des plus actifs partisans de l’anarchisme et du syndicalisme révolutionnaire dans son pays. Il appuya l’action des IWW et de Maison de l’Ouvrier Mondial. On peut rétorquer que le secrétaire général de l’ISR est lui un bon bolchevique russe et que les autres servent de caution. Cette thèse serait d’autant plus facile à véhiculer qu’aujourd’hui Losovski est un des nombreux militants révolutionnaires dont la biographie a disparu des histoires officielles rédigées par les différentes tendances philosophiques. Nous avons eu, nous-mêmes, beaucoup de mal à nous procurer une petite biographie de Losovski, mais lorsque nous l’avons lu nous avons mieux compris la raison pour laquelle son action a été passée sous silence. A partir de 1928, Losovski deviendra un des plus fidèles partisans de Staline avant d’être lui-même éliminé après guerre par l’appareil. En tant qu’agent de Staline, le secrétaire de l’ISR est rarement mis en avant par les historiens favorables à l’Opposition de gauche trotskiste. En tant que « purgé » il a aussi disparu de l’historiographie officielle de la mouvance prosoviétique. Il n’est pas plus étudié par les militants libertaires au risque de casser le mythe d’un marxisme russe autoritaire et uniforme et surtout de laisser à penser que l’ISR aurait été autre chose qu’un simple appendice de l’IC. Les militants de l’Opposition Ouvrière subirent la même marginalisation historique (2).
Lozovski n’est pas franchement un homme de l’appareil lorsqu’il est nommé en 1921 secrétaire général de l’ISR. Exilé à Paris avant guerre, il participe à l’animation des sections syndicales juives à Paris, adhérentes à la CGT Il est actif dans la Vie Ouvrière et dans les réseaux SR. Ce sera un des militants qui lanceront en France, toujours aux côtés des SR, le fameux Comité pour la Reprise des Relations Internationales. En 1917, il retourne en Russie et adhère au parti bolchevique. Il sera exclu dès décembre 1917 par Lénine en raison de ses « dénégations petites bourgeoises ». En termes concrets le parti reproche à Losovski de défendre l’autonomie syndicale face aux bolcheviques. Il ne pourra rejoindre le parti que deux ans plus tard. Et lorsqu’il le fait c’est dans le contexte du débat sur la « militarisation du travail en URSS » prônée par Trotski et Boukharine. Losovski se fait le porte-parole, avec Tomski, des ouvriers syndiqués. Lénine est obligé d’accepter un compromis afin de ne pas relancer une opposition interne semblable à celle de 1919-1920. C’est donc dans ce contexte bien précis que Losovski est nommé comme secrétaire général de l’ISR. Il est bien connu des militants SR d’Europe. C’est donc un message très clair que l’IC adresse à ses alliés SR. Losovski est le garant de l’autonomie de l’ISR par rapport à l’IC. Ce n’est pas pour rien si ce fait, très important, a été occulté. Pour les anarcho-syndicalistes, nier l’autonomie de l’ISR permet ensuite de justifier la scission opportuniste de 1922-23 et la création de l’AIT. Pour les bolcheviques, nier cette même autonomie permet de s’approprier les luttes menées par l’ISR et de surestimer le poids de l’IC, de « l’avant-garde » dans une vision idéalisée et bureaucratisée de la lutte des classes. Ainsi, Trotski n’explique la nomination de Losovski à son poste que par des considérations techniques, ses connaissances du mouvement syndical international. C’est pour le moins étonnant de la part de Trotski, lui qui se considérait comme un grand stratège, de commettre une telle erreur que de nommer à la tête de l’Internationale Syndicale révolutionnaire un adversaire des thèses bolcheviques concernant le syndicalisme ! Plus tard, Trotski justifiera cette décision en affirmant qu’au bureau politique du parti bolchevique « nous nous sommes consolés en nous disant qu’à la première occasion il faudrait le remplacer » (3). Mais Olivia Gomolinski fait justement remarquer dans son article consacré à l’ISR qu’aucun élément historique ne vient soutenir cette affirmation de Trotsky (4). La réalité est beaucoup plus simple mais tout autant tactique : l’IC a besoin des puissantes organisations SR pour s’assurer un relais auprès du mouvement ouvrier révolutionnaire. Et pour cela elle accepte un compromis politique (déclaration du Komintern) et matériel (fonctionnement autonome de l’ISR).

Mais en approfondissant la réflexion on pourrait dire que le compromis va être bien plus fondamental et durable. Car les bolcheviques n’ont pas seulement besoin d’une alliance politique, ils ont aussi besoin d’un enseignement sur les méthodes de travail syndical. Car, sur ce terrain leur expérience est quasiment nulle. Le bolchevisme s’est construit en sur la base d’une critique de l’action syndicaliste, d’où la production d’une des bibles du léninisme « Que faire ? ». Mais lorsqu’en 1917 le parti est confronté au vaste élan de syndicalisation de la classe ouvrière russe, il est incapable d’y répondre dans la durée. C’est au cœur du mouvement syndical que l’Opposition Ouvrière trouvera toute son énergie et sa base sociale. De plus, cette faiblesse n’est pas limitée à la Russie. Si les bolcheviques peuvent s’appuyer que sur des Partis Communistes dans la plupart des pays industrialisés, ceux-ci disposent d’une sympathie dans la classe ouvrière mais qui ne savent pas comment la transformer en mouvement de masse organisé. Ces partis sont tout d’abord pris d’assaut par des intellectuels et des anciens sociaux-démocrates. Dans les premières années de l’IC, beaucoup de militants SR éprouvent une grande réticence à adhérer au PC de leur pays. Quand ils le font, c’est la lutte syndicale qui demeure leur priorité. Nous verrons que l’ISR va donc très largement s’appuyer sur l’expérience stratégique du syndicalisme-révolutionnaire et ce pour la simple raison que l’IC est quant à elle incapable d’appliquer son propre programme de conquête du mouvement syndical. Car pour cela il aurait fallu des syndicalistes expérimentés. A l’époque, les PC sont surtout engagés dans des luttes fractionnelles internes ou contre la social-démocratie. C’est pourquoi, même si ces propos peuvent apparaître étonnants, nous pensons que c’est l’ISR qui a permis à l’IC de se construire dans le mouvement ouvrier international en lui donnant une expérience de la lutte des classes et une implantation stable qu’elle était incapable d’obtenir par elle-même.

c) Des obstacles à l’unification :
Après avoir analysé le contexte politique de création de l’ISR revenons à son processus de fondation. De nombreux débats syndicaux ont donc lieu lors du IIème congrès de l’IC en juin-juillet 1920. Ils aboutissent à la rédaction d’une résolution qui tente de concilier les points de vue puisque des délégations syndicalistes participent activement au congrès. La résolution dénonce la direction contre-révolutionnaire de la FSI. Elle invite les militants révolutionnaires à militer dans les organisations de la FSI afin "d’y exercer une action énergique pour éliminer de la direction du mouvement syndical les opportunistes qui ont collaboré et collaborent avec la bourgeoisie en acceptant la guerre et qui continuent de servir les intérêts de l’impérialisme capitaliste en participant à la duperie qu’est la Société des Nations". Cette déclaration dépend du contexte dans lequel elle est écrite. La lutte des classes est à son paroxisme dans la plupart des pays d’Europe. Et il apparaît facile de déloger les sociaux-démocrates de la direction des principaux syndicats. C’est le cas en France et en Italie par exemple.
Ces réunions et cette résolution débouchent sur la constitution d’un Conseil International Provisoire des Syndicats Rouges. On y retrouve Lozovski du Conseil Central des Syndicats Ouvriers de Russie, D’Aragona de la CGT italienne, Pestana de la CNT, Tom Mann de la minorité des Trade Unions, Rosmer de la minorité syndicaliste-révolutionnaire française (CSR), Milkitsch de la CGT yougoslave, Ikadzé de la minorité communiste des Syndicats Ouvriers de Géorgie et Chabline de l’Union Générale des Syndicats Ouvriers de Bulgarie. Une première réunion de ce Conseil se tient dès le 16 juin 1920 (5). Il va travailler pendant un an en vue de l’organisation d’un congrès.

Avec le ralliement pragmatique des bolcheviques à l’autonomie syndicale, le processus de fondation de l’ISR connaît une très forte dynamique à la fin de l’année 1920. Mais cette unanimité cache en fait une confusion politique et des tensions entre tendances politiques qui vont commencer à affecter l’ISR avant même son congrès de fondation. Revenons donc au contexte syndical dans lequel l’ISR va se créer ainsi qu’à l’évolution de l’Internationale Communiste qui commence à se diviser.
L’Internationale Communiste s’est construite dans une certaine euphorie. Comme nous l’avons vu, après la révolution d’octobre en Russie, c’est au tour des autres pays d’être contaminés par des mouvements de masses pré-révolutionnaires. Quant bien même ceux-là échouent, on a l’impression que ce n’est qu’une répétition générale et que l’élément qui a manqué est simplement l’existence d’une organisation révolutionnaire d’avant garde. Et justement, un Parti Communiste est en train de se construire dans chaque pays. Les ralliements à l’IC se font dans de larges franges de la social-démocratie, même parmi ceux qui ont participé à l’Union sacrée. Mais c’est surtout dans "l’extrême gauche" que les adhésions sont les plus massives et les plus précipitées. Dès 1919, la France voit ainsi se constituer un premier Parti Communiste d’inspiration libertaire. Les libertaires sont parmi les plus zélés à rejoindre et à soutenir l’IC, croyant retrouver dans l’anti-parlementarisme des bolcheviques leur propre stratégie politique.
Le phénomène est le même dans les rangs syndicaux. Tous les syndicaliste-révolutionnaires saluent la révolution russe et apportent leur soutien à l’IC. Il en sera de même pour des dirigeants syndicaux modérés et influents dans leur pays. Il en est ainsi de Bianchi et d’Aragona de la CGIL (CGT italienne), au Royaume Uni de Williams et de Purcell du TUC mais aussi de nombreux autres dirigeants qui appuient l’IC.
Cette ambiance peut expliquer une certaine précipitation, surtout sur le terrain syndical où jamais depuis 1872 les syndicaliste-révolutionnaires n’ont été organisés. Pour tous, on est à la veille de la révolution mondiale et il est donc indispensable de s’organiser pour coordonner les offensives ouvrières. Pour beaucoup l’IC apparaît comme la seule organisation pouvant coordonner ce travail de coordination.
Lors du IIème congrès de l’IC, les PC votent une résolution qui appelle à la constitution d’un "bloc" avec les "syndicalistes" (lire les SR). Comme nous l’avons vu les ralliements sont déjà nombreux. Dès 1919, Rosmer est dans les instances dirigeantes de l’IC. Mais ce sont aussi des organisations en tant que telles qui adhèrent. A son congrès de décembre 1919, la CNT espagnole qui vient pourtant d’être reprise en main par les groupes anarchistes, décide son adhésion provisoire à l’IC. L’USI italienne envoie un délégué au congrès de l’IC de 1920 tout comme les SR britanniques par l’intermédiaire de Jack Tanner. Cette euphorie est quasi générale. Il est d’ailleurs symptomatique que l’Opposition Ouvrière, tendance SR qui se constitue dans le PC russe en 1919, ne trouve aucun soutien de la part ni des libertaires ni des SR. Elle intervient pourtant publiquement au congrès de 1920 de l’IC afin de mettre en garde contre la domination des syndicats par le Parti bolchévique. Personne ne veut les entendre et la tendance va être dissoute et réprimée par la direction du parti. Cette attitude est caractéristique du faible niveau d’analyse politique du mouvement révolutionnaire international. La question de la dictature de prolétariat et du Socialisme n’a été que très faiblement pensée collectivement dans les organisations ouvrières. Sans perception claire, les militants se font une joie de se rallier à un modèle qui a apparemment abouti en URSS. Nous verrons que dans le cadre de l’IC et de l’ISR des réflexions stratégiques commencent à être menées. Mais les SR ne sont absolument pas prêts à prendre en main collectivement ces réflexions et encore moins à donner des leçons aux bolcheviques qui profitent de leur prestige. Les critiques développées par l’Opposition Ouvrière russe sur le processus révolutionnaire apparaissent donc comme largement incompréhensibles.
Cette adhésion euphorique à l’IC s’explique par la faiblesse de la réflexion révolutionnaire et plus spécialement sur la question de la dictature de prolétariat et sur le rôle des syndicats dans ce processus révolutionnaire. Cette faiblesse aura un impact d’autant plus important chez les militants les moins formés, les plus sensibles aux visions caricaturales. C’est ainsi que l’on peut comprendre l’instabilité la plus complète de ceux qui vont constituer la tendance anarcho-syndicaliste. En quelques mois ils passent d’un soutien inconditionnel à l’IC à une opposition des plus violentes.
La dynamique unitaire, cristallisée autour de l’IC et de l’ISR sera de courte durée. Les tendances politiciennes vont commencer à s’affronter.

Au cours de l’année 1921, les choses évoluent rapidement, ce qui va perturber un peu plus les conditions d’organisation du congrès de l’ISR. La conception syndicale des bolcheviques commence à être étudiée, entre autre en URSS avec l’application des thèses de Lénine. La répression des opposants révolutionnaires (socialistes-révolutionnaires, libertaires, l’Opposition Ouvrière..) et de Cronstadt sert alors de justification à certains qui étaient les partisans les plus zélés de l’IC. L’hostilité sera d’autant plus rapide dans les franges les plus gauchistes que ces derniers avaient, en raison de leur faible réflexion politique, fantasmé sur le modèle des soviets. Mais les SR sont déstabilisés par rapport aux résolutions adoptées par le IIème congrès de l’IC . "L’IC répudie de la façon la plus catégorique l’opinion suivant laquelle le prolétariat peut accomplir sa révolution sans avoir un parti politique". La résolution attaque aussi les IWW et "certains SR" hostiles au PC. Les débats sont confus au sein même de l’IC et chez ses sympathisants. Beaucoup se sont ralliés aux thèses bolcheviques après avoir constaté la faiblesse d’organisation des SR en 1914. Les nouveaux PC apparaissent un peu comme l’organisation révolutionnaire qui aurait du regrouper les SR. C’est le cas de la sensibilité qui se retrouve dans la Charte d’Amiens sur la question de l’indépendance et de la « neutralité » (non-agressivité) à l’égard des organisations philosophiques. Par contre, certaines tendances SR, et entre autre les IWW, commencent à s’orienter vers une position d’hostilité à l’égard de tout parti. Il est vrai que les PC ont tendance, comme tout parti, et ce malgré les conditions sévères d’adhésion, à recruter des opportunistes et des beaux parleurs. Ainsi, le PC français récupère une bonne partie des petits bourgeois de la SFIO. Aux USA, le PC se construit également avec une majorité d’anciens du PS, sans expérience syndicale. Leur discours radical et avant-gardiste les discrédite auprès de nombreux militants des IWW. Se développe alors au sein des IWW et d’autres organisations syndicalistes une méfiance et une hostilité envers des PC qui apparaissent comme un appareil aux mains de politiciens. Les bolcheviques vont profiter de ce glissement sectaire qui s’opère au sein de certaines franges SR pour discréditer progressivement l’ensemble du courant SR.

Ce qui n’empêche pas l’IC de continuer à maintenir la main tendue aux SR, entre autre à travers l’article 14 des statuts qui permet l’intégration des organisations syndicales à l’Internationale. "Les syndicats qui se placent sur le terrain du communisme et qui forment des groupes internationaux, sous le contrôle du Comité Exécutif de l’IC, constituent une section syndicale de l’IC". Cependant reste à déterminer les liens qui uniront ses syndicats à l’IC : autonomie ou subordination ?

1) En 1919-1920 une dissidence se développe au sein des syndicats russes. Cette contestation, organisée autour de l’Opposition Ouvrière, commence à rallier une majorité de syndicats. Elles est issue d’une tendance interne au Parti Communiste mais s’appuie sur la composante ouvrière et syndicaliste. Elle développe une plate-forme qui s’oriente vers une dynamique SR. L’Opposition Ouvrière critique’ la dérive bureaucratique et petite bourgeoise de la révolution russe et demande une véritable gestion ouvrière. La direction du Parti, devant la menace de cette dissidence, choisit de frapper dès 1920, de dissoudre l’Opposition Ouvrière et de réprimer de nombreux militants des syndicats.
3) « Qui dirige l’IC aujourd’hui », Œuvres, volume 2, deuxième série, Institut Léon Trotski, page 237
4) « Le Profintern : organisation internationale et administration soviétique », Olivia Gomolinski, Communisme N°70-71, page 134
5) « Autour du premier congrès de l’IS R », Colette Chambelland, le Mouvement social, avril-juin 1964

II) Le congrès fondateur de l’ISR :

a)Les forces en présence
Prévu pour le premier mai 1921, le congrès se tient finalement du 3 au 19 juillet.
380 délégués sont présents, représentants 41 pays et le chiffre surévalué de 17 millions de syndiqués. On retrouve des organisations syndicales de l’URSS, la Russie bien entendu mais aussi de la Georgie, l’Azerbaïdjan, l’Arménie, l’Abkhazie, l’Ukraine et la République de l’Extrême Orient.
Certaines délégations latino-américaines ont pu rejoindre Moscou comme l’argentine et la mexicaine.
L’Europe de l’est est mieux représentée avec la Pologne, la Hongrie, la Bulgarie, la Lettonie, l’Estonie, la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie et la Roumanie.
Mais dans la perspective immédiate d’extension de la révolution ce sont les délégations des pays les plus industrialisés qui apparaissent comme les plus importantes. La centrale norvégienne LO assiste au congrès malgré son affiliation à la FSI. A côté des délégations finlandaises et danoises, cette présence n’est pas secondaire par rapport au poids de ces pays dans ce qui apparaît comme un des bastions de la sociale-démocratie européenne.
L’USI italienne n’est pas présente en tant que telle, ses délégués n’ayant pas réussi à arriver à temps. Par contre la CGIL italienne est représentée puisqu’elle a décidé d’adhérer tout en restant membre de la FSI.
La présence de la France représente une question tout aussi importante, le basculement de la CGT étant un véritable enjeu international. Sorti depuis peu de prison, Monatte se concentre avec ces camarades de la Vie Ouvrière sur la préparation du congrès de Lille et ne se déplace donc pas à Moscou. Ce qui laissera malheureusement une large influence au courant sectaire dans la délégation du CSR.
Par contre la délégation anglaise est menée par des militants expérimentés, entre autre Tom Mann. Elle estime représenter 20% des 7 millions d’ouvriers syndiqués dans son pays.
L’Allemagne est massivement représentée. L’extrême diversité de la délégation allemande est caractéristique de la confusion qui règne alors parmi les révolutionnaires de ce pays. La mouvance la moins importante regroupe des syndicats catégoriels ou locaux, indépendants de la puissante centrale sociales-démocrate (ADGB). Il y a ensuite l’Union Libre de Gelsenkirchen, elle même issue de la FAUD, se reconnaissant dans le « localisme » (dénomination donnée au syndicalisme-révolutionnaire en Allemagne). Ces syndicats indépendants polémiquent avec la tendance révolutionnaire active dans l’ADGB. Cette tendance, dénommée l’Organisation Centrale Syndicale, est animée par le Parti Communiste Unifié mais rassemble un grand nombre de SR favorables à l’indépendance syndicale. Elle rassemble des syndicats représentant pratiquement 2 millions d’adhérents.
La CNT espagnole a envoyé des représentants, entre autre Pestana, Maurin et Nin.
Les délégations nord-américaines sont très représentées mais tout aussi divisées que les allemandes. Les IWW (entre 15 et 100 000 adhérents selon les estimations et l’extrême fluctuation des adhésions) ont donné un mandat à Williams et ce dernier s’oppose à l’adhésion d’autres organisations, elles aussi présentes, au prétexte qu’elles sont adhérentes à l’AFL : Le Conseil syndical de Seattle (50 000 membres), Conseil syndical de Détroit (60 000), le Conseil Ouvrier de New York, la section des mineurs du Cansas, 3 sections du syndicat des mécaniciens. Un autre délégué représente également des syndicats indépendants ou exclus de l’AFL.
En plus des délégations européennes et de celles déjà cités on peut ajouter d’autres représentants pour l’Australie, la Turquie et le Canada. Deux tendances révolutionnaires du One Big Union (centrale canadienne) sont présentes.

En raison des difficultés d’organisation, l’URSS sort alors de la guerre, le congrès est avant tout un rassemblement de syndicats européens. Dans l’immédiat cette réalité n’apparaît pas comme un handicape trop lourd car les révolutionnaires ont les yeux braqués sur les bastions ouvriers de la vieille Europe et principalement sur ceux de l’Allemagne. Mais, au fil des années, cette sur représentation européenne apparaîtra comme une faiblesse ayant freiné la construction de l’ISR.

b) Le débat sur les liens avec l’IC :

Cette question devait être introduite par Zinoviez et complétée par un co-rapport de Rosmer. Mais Zinoviev qui critique violemment les "préjugés syndicalistes" rencontre l’hostilité des délégations, ce qui l’oblige très rapidement à céder sa place au second qui était plus apte à concilier les sensibilités syndicalistes.
La délégation française, constituée en majorité de "syndicalistes pures" (embryon de l’anarcho-syndicalisme), adopte une attitude des plus maladroites. Il est vrai qu’elle est largement constituée de militants de peu d’expérience. Si les syndicalistes pures viennent de prendre le contrôle du CSR français, ils n’ont pas réussi ce basculement grâce à la qualité de leurs militants. C’est grâce à leur fraction clandestine, « le Pacte », que ces militants se sont emparés du CSR puis du secrétariat provisoire de la CGTU. Rosmer, dans une lettre adressée à Monatte dès le 14 juillet 1921, s’étonne de la composition de la délégation française. Cette délégation sera donc d’autant plus sectaire qu’elle a peu d’expérience syndicale et qu’elle semble davantage intéressée par les conflits philosophiques et les luttes d’appareil. Elle quitte tout d’abord le congrès après avoir demandé à ce que la question des liens avec l’IC soit débattue en priorité au sein de cette internationale. Cette démarche qui a pour objectif de provoquer un clivage avec les militants de certains PC est rejetée par la majorité du congrès de l’ISR. Cette manoeuvre est symbolique de la tentative de clivage systématique qui va être entreprise désormais par la sensibilité "anarcho-syndicaliste". Mais ses maladresses vont rapidement la rendre impopulaire au sein de larges couches de SR. On est ainsi étonné que des militants qui se disent favorables à l’indépendance syndicale, demandent à se réunir seulement après qu’une internationale politique ait elle-même débattu. Pour mieux critiquer les positions de l’IC, les anarcho-syndicalistes veulent qu’elle s’exprime tout d’abord. Cette tendance n’hésite donc pas à sacrifier sa stratégie (l’indépendance syndicale) au nom de la tactique (isoler les partisans de l’IC). Cela est le propre des opportunistes. Cette manoeuvre va d’ailleurs la discréditer en la faisant passer comme totalement incohérente.
En fait, la tendance "syndicaliste pure", en France comme ailleurs, est au contraire en train de trouver une cohérence politique avec ce qui sera désormais appelé "anarcho-syndicalisme". C’est donc en toute logique qu’elle donne la priorité à l’affrontement avec une autre tendance politique, l’IC. Non seulement l’activité syndicale ne l’intéresse pas vraiment mais elle glisse de plus en plus sur le terrain de la philosophie et des luttes de pouvoir.
Après avoir quitté le congrès puis y être revenue, la délégation française s’enferme dans une logique de donneuse de leçons, ce qui est très mal perçu en raison des faibles résultats du syndicalisme français depuis 1918. Selon Rosmer le congrès rétorque aux Français "vous parlez toujours de grève générale. Mais vous ne la faites jamais. C’est nous qui la faisons" (1).
La délégation française est relativement isolée. A ce moment, la délégation espagnole appuie la position de Rosmer. Il est vrai que l’on retrouve dans cette délégation Nin, Maurin et Jesus Ibanez. Si Arlandis se laisse parfois influencer par les "syndicalistes pures" (2) il est en désaccord avec l’attitude de Gaston Leval qui se sépare de sa délégation pour s’allier avec les "syndicalistes pures" sur le rejet de l’adhésion. Arlandis est lui aussi favorable à des liens permanents entre les deux internationales et par l’échange de membres entre leur Comité exécutif réciproque. Arlandis sera d’ailleurs élu au bureau de l’ISR.

Le positionnement sectaire des syndicalistes pures a pour conséquence de provoquer la réaction de la majorité des autres délégations, le texte de résolution préconisant une "liaison organique". Rosmer a du mal à réaliser un compromis. Il obtient cependant du congrès que cette liaison organique ne soit pas une obligation absolue mais "hautement désirable". La résolution votée après de longs débats est le reflet de la situation politique du moment. Le mouvement apparaît engagé dans une lutte révolutionnaire imminente, devant marquer la victoire du Socialisme ou le recul du mouvement ouvrier. C’est dans le cadre de cette situation pré-révolutionnaire qu’un élément apparaît déterminant, l’existence d’un mouvement révolutionnaire structuré à l’échelle internationale. Cela semble donc justifier des liens étroits entre toutes les composantes du « mouvement ouvrier », et en premier lieu ses deux organisations de loin les plus importantes : l’IC et l’ISR. C’est pourquoi les logiques de division menées par les anarcho-syndicalistes apparaissent totalement incompréhensibles pour des militants engagés dans la lutte révolutionnaire. Surtout qu’il est possible de débattre et de critiquer au sein même de l’ISR et d’y défendre l’autonomie du mouvement syndical. La résolution sur les rapports entre l’IC et l’ISR est le reflet de cette réalité

« Considérant que la lutte entre le travail et le capital dans tous les pays capitalistes a acquis, par suite de la guerre et de la crise mondiale, un caractère particulièrement tranchant, implacable et décisif
Que dans le processus de cette lutte se dessine devant les grandes masses ouvrières, de jour en jour plus distinctement, la nécessité d’écarter la bourgeoisie de la gestion de la production et, partant, du pouvoir politique.
Que ce résultat ne peut être atteint que par l’établissement de la dictature du prolétariat et du régime communiste.
Que dans leur lutte pour la conservation de la dictature bourgeoise toutes les couches capitalistes dominantes ont atteint déjà un degré considérable de concentration et d’unification de leurs organisations nationales et internationales, aussi bien politiques qu’économiques.
Que l’action offensive et défensive du prolétariat rencontre une force unie de la bourgeoisie.
Que la logique de la lutte des classes actuelle exige l’unification la plus complète des forces du prolétariat et de sa lutte révolutionnaire et détermine ainsi la nécessité d’un contact étroit et d’une liaison organique entre les diverses formes du mouvement ouvrier révolutionnaire, avant tout entre l’Internationale Communiste et l’ISR, il est hautement désirable que tous les efforts soient faits dans le domaine national vers l’établissement de relations similaires entre les partis communistes et les syndicats rouges.
1) Toutes les mesures doivent être prises pour le groupement le plus ferme des syndicats révolutionnaires dans une organisation de combat unifiée, avec un centre dirigeant, une Internationale unique, l’Internationale rouge des syndicats ouvriers.
2) Des liens aussi étroits que possible doivent être établis avec la IIIème Internationale communiste, avant-garde du mouvement ouvrier révolutionnaire dans le monde entier, basé sur la représentation réciproque au sein des deux organes exécutifs de libération communiste ;
3) Cette liaison doit avoir un caractère organique et technique, elle devrait se manifester dans la préparation conjointe et la réalisation des actes révolutionnaires sur une échelle nationale aussi bien qu’internationale ;
4) Le congrès affirme la nécessité de tendre à l’unité des organisations syndicales révolutionnaires et à l’établissement d’une liaison réelle et étroite entre les Syndicats ouvriers rouges et le Parti Communiste dans l’application des directives des deux congrès. »

Cette résolution est votée par 282 voix contre 25 .
Même dans la délégation française Rosmer, Tommasi et Godonnèche signent la résolution. Le texte qui a été adopté l’a été dans le contexte d’un affrontement avec une délégation française très maladroite. Or, cette résolution, vue de France, n’apparaît pas acceptable d’un point de vue tactique. Le congrès de la CGT française approche et le CSR est sur le point de gagner la majorité, entre autre sur la question de l’adhésion à l’ISR. Or la conception de l’indépendance syndicale présentée dans la résolution de l’ISR remet en cause la Charte d’Amiens. Ce qui apparaît comme un allié de taille pour la direction de la CGT qui peut apparaître désormais comme le défenseur de l’indépendance syndicale. Le CSR est donc contraint de dénoncer publiquement cette résolution de l’ISR. Il est pratiquement unanime sur cette question.
Afin de résoudre cette crise, le bureau de l’ISR organise une réunion spéciale le 13 août 1921. Il en sort un texte afin de préciser le contenu de la résolution du premier congrès et de dédramatiser la situation. « l’idée maîtresse de la résolution, c’est la coordination de toutes les actions révolutionnaires dans chaque pays. Le congrès constitutif n’a pas prescrit à tous les pays les mêmes formes de coordination. Le texte rappelle que l’enjeu est la coordination des forces révolutionnaires et que cette coordination peut prendre des formes différentes selon les pays. Au niveau international ce lien prend la forme d’une représentation mutuelle afin d’assurer une coopération constante entre les deux Internationales. Mais le texte précise « les deux congrès communiste et syndical traitant cette question n’ont pas considéré la représentation mutuelle comme une subordination d’une Internationale à l’autre » ». La résolution de compromis précise également « dans toutes les résolutions votées, on ne trouve pas l’idée de subordination au Parti Communiste, mais l’idée de conquête du mouvement syndical au communisme ».
Ce texte est en fait un nouveau compromis accordé aux SR les plus critiques. Il est rappelé que l’ISR a été créée en premier lieu comme moyen de structurer les organisations syndicaliste-révolutionnaires aux côtés de l’IC. Cette décision a été acceptée par les dirigeants bolcheviques quand ceux-ci se sont rendus compte de l’importance de ces organisations et de leur attachement à l’indépendance syndicale. La création de l’ISR s’est imposée aux bolcheviques afin de ne pas se couper de la composante la plus importante du prolétariat révolutionnaire.
Ce rapport de forces, favorable aux SR, n’a pas été compris par les syndicaliste-révolutionnaires qui vont se rallier à l’anarcho-syndicalisme. Au lieu de s’opposer à l’ISR, ils pouvaient parfaitement construire cette internationale dans le cadre d’une autonomie d’action. Mais, influencée par une logique d’affrontement philosophique, cette tendance sectaire est incapable d’adopter une tactique intelligente.
Lors du congrès, Maurin, délégué de la CNT espagnole, tente de peser de façon plus intelligente. Il prend contact avec la délégation française afin de renforcer l’autonomie syndicale. Il rédige un « appel aux syndicalistes révolutionnaires du Monde » dans lequel est précisé « qu’il ne saurait être permis que des tendances politiques assurent l’hégémonie totale sur les organisations combattantes des travailleurs » (1). Cette tendance interne à l’ISR prend alors le nom d’Association des Travailleurs Syndicalistes Révolutionnaires du Monde. Cette tendance se réunira en conférence en juin 1922 puis en congrès en décembre 1922. Mais elle sera brisée de l’intérieur par les manœuvres scissionnistes menées par ceux qui s’engagent alors vers la création d’une AIT anarcho-syndicaliste.

Les débats sur les liens entre l’IC et l’ISR ont été houleux. Ils n’ont pas empêché la tenue d’autres discussions importantes, principalement sur la stratégie et l’activité à venir de l’ISR. Ces débats vont être déterminants pour les luttes révolutionnaires des mois qui viennent.

1) Alfred Rosmer et le mouvement ouvrier international, Christian gras, Maspero, 1971, page 231

c) les débats sur la stratégie syndicale :
1) Front Unique :
Le premier débat porte sur la question du type d’organisation où militer. La délégation des IWW, menée par Haywood, soutient l’opportunité de construire des syndicats révolutionnaires en dehors des centrales réformistes. Cette position est mise en minorité. Cependant elle est loin d’être marginale. Elle fait suite au congrès international de Londres de 1913 dans lequel les SR favorables à des « confédérations révolutionnaires » étaient majoritaires. L’immense majorité des SR français sont désormais favorables à cette tactique et ils se retrouvent sur cette question avec les localistes allemands, les militants du NAS néerlandais, de la CNT, de l’USI, des IWW et de bien d’autres. Car derrière cette question d’ordre tactique se cache en fait un élément stratégique bien plus important : la relation à entretenir avec les « réformistes ». Dans ce contexte ce sera une des faiblesses des SR face aux bolcheviques qui avancent avec une position bien plus cohérente. Si en 1921, l’IC a adopté la stratégie de « Front Unique ». Cette stratégie, largement imposée par le PC russe, est globalement incomprise. Pourtant elle s’inspire des théories de la tendance italienne Ordine Nuovo, animée entre autre par Gramsci et qui a influencé l’expérience des conseils d’usine de Turin. Mais les SR, en raison de leur mauvaise organisation internationale, n’ont pas su intégrer les acquis stratégiques de cette expérience.
Cette incompréhension vient tout d’abord des faiblesses théoriques portant sur l’analyse du « réformisme » tel qu’il existe depuis 1914. Nous avons vu que le mouvement ouvrier s’est fractionné en deux tendances à partir de 1917. Les conflits internes, dans le cadre de la situation pré-révolutionnaire de 1917-23, prennent une forme très violente, les militants des deux camps en venant souvent aux mains et aux exclusions. Cette violence freine la réflexion stratégique. Car le « bloc réformiste » n’est absolument pas homogène. On retrouve dans ce bloc des courants sociaux-démocrates qui tout en se revendiquant ouvertement du « réformisme » abandonnent consciemment tout objectif anti-capitaliste. Ce sont des éléments clairement contre-révolutionnaires. Puisque la période est caractérisée par des luttes qui posent clairement la question de la dictature du prolétariat, il peut sembler impensable de construire l’unité d’action avec ces éléments sociaux-démocrates, même sur des revendications partielles. Mais il existe également des composantes réellement socialistes qui veulent profiter de la poussée des masses pour engager une dynamique socialiste. Une dynamique socialiste qui ne prend par une forme révolutionnaire (prise du pouvoir, dictature du prolétariat) mais qui va dans le sens du renforcement du pouvoir de la classe : contrôle ouvrier, milices ouvrières, ….. Ce courant interne est majoritaire dans le PS en France, en Italie et dans d’autres pays, à tel point que certains d’entre eux quittent la Seconde Internationale. Mais ce courant est également très influent dans la FSI et anime ce qui est souvent appelé son « aile gauche », nous dirions plutôt un vrai courant réformiste.
Or la majorité des SR rejette toute forme de front unique et ce sera une des grandes faiblesses du mouvement. Car en refusant de construire l’unité d’action avec les « réformistes » ces SR divisent le mouvement ouvrier à un moment où il a besoin d’unité pour engager la lutte finale. Certains, tel Monmousseau, pourtant dirigeant des « syndicalistes communistes » ne perçoit le « Front unique » que sous une forme caricaturale et inefficace : « Front unique pour une action déterminée par le canal des chefs ? Comités d’entente, comité d’action, comité de grève ? Et bien non ! Ce n’est pas comme cela qu’il faut poser la question ; c’est ainsi : front unique par en bas ! Et si la tête s’y oppose, balayage ou trahison » (3). Les militants font comme si les dirigeants « réformistes » n’avaient plus aucune influence sur la classe. Or des secteurs déterminants du prolétariat n’entreront en action que suite à des consignes de ceux-ci ou uniquement s’il y a unité d’action. Dans la plupart des cas, seule une telle dynamique unitaire permettra de lancer l’action, l’action qui permettra ensuite de déborder les chefs « réformistes ». Mais sans unité d’action, la dynamique a toutes les chances de ne pas exister. Or dans la plupart des pays les sociaux-démocrates conservent une influence importante au sein de la classe. Il est évident que souvent les bureaucrates d’Amsterdam refuseront cette unité mais si on ne pousse pas dans ce sens, l’échec est quasiment certain. Il faut donc les contraindre à l’unité syndicale.
Le Parti Communiste français partage la position de la majorité des SR. En avril 1922, le Conseil National du PC rejettera la stratégie du Front Unique. Cette attitude, très répandue est une marque de faiblesse, consciente ou inconsciente. Le sectarisme est rarement le reflet d’une politique cohérente, mais davantage la marque d’une fuite. Les PC sont encore faibles et le sectarisme est un moyen de se protéger et de faire bloc, de créer une cohésion de façade et d’appareil afin de resserrer les rangs. Beaucoup de révolutionnaires craignent en fait le contact avec les « réformistes ». Humbert-Droz délégué de l’IC à Paris fait état de cette peur clairement exprimée dans le PC français (4).
Cette opposition au Front Unique va être exploitée par les anarcho-syndicalistes et se cristallisera sur la question de l’action ou non au sein des centrales syndicales « réformistes ». Car sur ce terrain, les anarcho-syndicalistes arrivent à rallier certains militants sensibles à la culture d’appareil et qui refusent de discuter de l’éventualité de dissoudre les confédérations révolutionnaires dans les centrales d’Amsterdam. Pourtant la majorité de l’ISR n’a absolument pas une position bloquée sur cette question. Ce n’est qu’une question tactique. Elle accepte tout à fait l’existence de centrale indépendante lorsque l’intervention dans les confédérations « réformistes » n’est plus souhaitable. Mais pour certains militants SR, que cela soit aux IWW, à l’USI ou ailleurs, cette question est très sensible. Ce qui explique d’ailleurs pourquoi le rejet de l’ISR sera souvent utilisé comme un moyen pour maintenir son petit appareil et ne pas remettre en cause sa propre tactique, qu’elle soit ou non erronée.
Ce débat et la position majoritaire de l’ISR vont provoquer un mécontentement très fort dans les IWW et dans d’autres centrales révolutionnaires.
Pourtant la « direction de l’ISR » n’est pas, elle-même, exsangue d’erreur d’appréciation. En qualifiant assez souvent l’Internationale d’Amsterdam de « jaune » elle se trompe. Car si la FSI évolue vers un syndicalisme de collaboration de classe, elle ne se situe pas encore sur ce terrain et ses adhérents ne se retrouvent vraiment pas dans cette appellation. En outre, ces termes contredisent l’attitude de l’ISR qui a invité à son congrès la FSI. En développant cette vision erronée, en utilisant des termes qui apparaissent plus comme une insulte que comme une analyses politique, l’ISR favorise des dérives gauchistes et sectaires dans ses rangs.
Par contre le congrès de l’ISR ne se trompe pas lorsqu’il observe l’existence d’une tendance radicale au sein de la FSI. Et cette tendance est surtout influente au sein des Secrétariats Professionnels Internationaux, des regroupements de fédérations professionnelles qui ne sont pas officiellement des organes de la FSI. L’ISR va donc essayer d’y faire rentrer ses fédérations d’industrie, et en premier lieu les puissantes fédérations russes. Et pour cela elle va constituer des Comités de Propagande Internationaux dans chaque industrie afin d’animer un travail d’analyse et de mobilisation, et si possible à terme au sein des SPI. Ces CPI seront un outil déterminant pour faire vivre le Front Unique. Mais seuls quelques CPI, par l’exemple celui des transports, auront une activité réelle sur le long terme.
Les débats sur le Front Unique permettent une avancée stratégique déterminante dans l’histoire du syndicalisme-révolutionnaire. Ils permettent de former de nombreux militants et d’éviter bien des dérives gauchistes. Cependant ces débats soulignent aussi que bien des secteurs demeurent opposés ou incohérents par rapport au mot d’ordre de Front Unique. Cette faiblesse sera non seulement une source de division interne dans les mois qui suivent mais elle sera aussi à l’origine d’un grand nombre de défaites, la plus importante étant bien entendu l’échec de la révolution allemande.

2) La stratégie révolutionnaire

Les bolcheviques ont également dû faire des concessions de taille par rapport au programme de l’ISR. Celui-ci ne fait pas de l’ISR une simple annexe de l’IC. C’est bel et bien une organisation révolutionnaire dotée d’un programme révolutionnaire. Non seulement il revient à l’Internationale d’organiser les masses en vue du "renversement du capitalisme, de la libération des travailleurs et de l’instauration du pouvoir prolétarien". Il est également indiqué que l’ISR doit diriger l’action des masses vers le renversement du système capitaliste.
Ce programme ne signifie pas seulement l’autonomie politique par rapport à l’IC mais c’est aussi un appronfondissement de la stratégie des SR. Il est désormais clairement question "de prise du pouvoir" et de "dictature du prolétariat". Le processus révolutionnaire ne se limite plus à une vision simpliste de la grève générale. Les SR ont intégré la complexité et l’aspect transitoire de la révolution à travers l’exemple de la Révolution russe mais aussi des échecs dans d’autres pays (Allemagne, Italie, Hongrie,….). A partir de cette date, les SR se revendiqueront de la dictature du prolétariat. Seuls les éléments qui s’en détachent pour aller fonder l’anarcho-syndicalisme rejeteront cette notion.
Cette notion de dictature du prolétariat fut complétée par un autre élément stratégique : le contrôle ouvrier. Là non plus cet élément ne doit rien aux bolcheviques. Jusqu’en 1917 le parti bolchevique n’avait pour ainsi dire aucun programme économique et encore moins syndical. Il fut totalement pris de cours par la création spontanée de Comités d’Usines en Russie. La réflexion sur le contrôle ouvrier trouve ses racines dans l’expérience du syndicalisme-révolutionnaire à travers toutes les tactiques dont le mouvement se dota pour renforcer les capacités de gestion de la classe : création d’organismes d’entre-aide dans les Bourses du Travail, label syndical, sabotage et baisse des cadences de travail,…. Ces expériences furent complétées par les réflexions des militants italiens d’Ordine Nuovo, actifs dans les mouvements d’occupation d’usines à Turin. Ces occupations furent prolongées par la création d’organes ouvriers de contrôle.
L’IC s’est déjà emparée de ses réflexions et l’ISR va en faire de même. Mais cela prend un contenu totalement différent. Pour l’IC lorsque l’on parle de "contrôle ouvrier" il s’agit avant tout du contrôle de l’avant-garde c’est à dire du parti. Dans le cadre de l’ISR, le contrôle ouvrier est pensé différemment. Il s’agit bel et bien de la classe qui le plus collectivement possible exerce un pouvoir directement sur les capitalistes.
Là aussi le mot d’ordre de contrôle ouvrier, malgré des erreurs d’application, va être matérialisé dans de nombreux pays afin de renforcer le pouvoir de la classe face à la bourgeoisie.

3) Le syndicat d’industrie :
Dès son premier congrès l’ISR, reprend la conception traditionnelle d’organisation des SR : le syndicat d’industrie. La référence est d’ailleurs clairement affirmée puisque le programme de l’ISR site l’exemple des IWW qui ont amené le syndicalisme d’industrie jusqu’à sa logique la plus intégrale. Ainsi, les IWW sont organisés en 14 secteurs industriels. Pour l’ISR cet objectif est central : "tous les ouvriers et tous les employés d’une même entreprise doivent s’affilier au même syndicat". Le congrès constate que l’évolution vers un syndicalisme d’industrie est visible dans tous les pays et que le syndicalisme de métier recule même dans son bastion, les USA. Et malgré leur création spontanée, les comités d’usines de Berlin se sont eux-mêmes structurés en 14 branches d’industrie.
Mais l’ISR se lance dans une tactique de généralisation et d’accélération du syndicalisme d’industrie. "La lutte s’accentue tellement dans tous les pays que la fusion rapide des syndicats d’une même branche est une question de vie ou de mort pour la classe ouvrière" (5).
Et la justification de cette tactique vient puiser ses racines dans les théories syndicaliste-révolutionnaires car le syndicat d’industrie n’est pas simplement un outil de lutte : "dans le processus même de la révolution et immédiatement après, les ouvriers auront à affronter la question de la production dans toute son immensité. Maintenir la production au niveau d’avant, l’augmenter de façon continue sur la base du travail collectif et de la suppression du bénéfice privé capitaliste, ceci est l’énorme tâche qui demande tous les efforts des syndicats"(…). "Il n’est pas possible de construire de façon systématique et ordonné l’appareil productif de la société socialiste si les syndicats ne sont pas préparés pour le faire. C’est pourquoi la reconstruction des syndicats par industrie n’est pas seulement une condition nécessaire pour obtenir un succès dans la lutte contre les patrons, mais aussi pour organiser la production à travers la victoire de la classe ouvrière" (6).
Le mouvement syndical russe a lui aussi été réorganisé sur la base de 20 fédérations d’industrie. Cela répond à une exigence de rationalisation, en lien avec la gestion étatique de l’économie. Cependant, dans le programme de l’ISR, ce n’est absolument pas le concept bolchevique qui est repris, c’est bien une conception très proche de celle du SR. Dans ce domaine comme dans d’autres l’IC a donc du faire des concessions de taille afin de reconnaitre au mouvement syndicaliste la place qui lui revient dans le processus révolutionnaire qui se développe alors en Europe et ailleurs.

Le syndicalisme d’industrie trouve aussi son aboutissement à travers la création de Comités Internationaux de Propagande afin de coordonner les syndicats révolutionnaires au sein des Fédérations Syndicales Internationale (structures d’industrie) par les partisans d’Amsterdam.

1) Moscou sous Lénine, tome deux, page 40
2) Il finira membre du PC et stalinien
3) La Vie Ouvrière, 28 avril 1922
4) Humbert-Droz, L’œil de Moscou à Paris, page 64
5) Le programme de l’ISR, Losovski, chapitre 3
6) idem

4) Les secteurs d’intervention :
Dès son premier congrès, l’ISR développe un plan de travail. Il s’agit donc de s’engager dans la lutte révolutionnaire en renforçant l’organisation de classe. Cette activité est très riche d’enseignements car c’est la première fois que le mouvement ouvrier international élabore un plan de bataille détaillé en coordonnant différents secteurs d’intervention.
Le premier secteur mis en avant est celui des ouvrières auxquelles le congrès consacre une résolution. Il est constaté que les femmes sont les premières victimes de la crise économique. Les patrons les licencient en premier alors qu’elles ont été massivement utilisées dans l’industrie pendant la guerre, entre autre dans celles d’armement. Cette politique est souvent soutenue par les syndicats sociaux-démocrates. L’ISR condamne cette gestion de la main d’oeuvre et appelle les syndicats révolutionnaires à s’y opposer. Elle avance également le mot d’ordre "à travail égal, salaire égal", ce qui est une avancée dans l’histoire du mouvement ouvrier.
Pour l’ISR il n’est pas question de rentrer dans une logique féministe mais bien de lier la situation de la femme à la question de la division sociale du travail et donc du capitalisme. En effet, la dégradation de la condition des ouvrières a amené la constitution d’organisations spécifiques et sectorielles. L’ISR rejette cette politique et appelle au contraire à organiser les femmes dans les syndicats d’industrie en y défendant les problèmes spécifiques (harcèlement, maternité, règlementation du travail,…) : "le prolétariat est un, et en tant que classe doit structurer ses organisations non pas en fonction des sexes mais selon les branches d’industrie". On retrouve donc la logique, chère aux SR, selon laquelle c’est au syndicat que revient l’organisation de tous les secteurs du salariat, et non pas à des associations proches d’un parti.
Une résolution est également consacrée à la question de la lutte contre le chômage et plus particulièrement aux chômeurs. Depuis la fin de la guerre ce fléau a fait un vrai bond en avant atteignant dans la plupart des pays capitalistes des taux d’inactivité de 10 à 30%. Le premier congrès de l’ISR rapelle donc que le chômage ne pourra être véritablement supprimé que par la révolution socialiste. Cependant il y a urgence à mener le combat pour mobiliser les masses de chômeurs afin d’améliorer leur condition de vie. La revendication de l’ISR est centrée sur le maintien du salaire au chômeur, versé par l’entreprise, l’Etat ou la branche professionnelle, jusqu’à ce que l’entreprise lui fournisse à nouveau un emploi.
Il reste cependant à définir la forme d’organisation à adopter pour mener la lutte. Le syndicat de classe et d’industrie demeure toujours le modèle de base. L’ISR émet de fortes critiques à l’égard des organisations spécifiques de chômeurs. Ainsi Losovsky reconnait que ces organisations sont souvent plus combatives (1). Cependant la création d’organisations séparées a pour conséquence de souvent opposer chômeurs et actifs. Il s’agit donc de faire en sorte que ce soit les syndicats qui prennent directement en charge la mobilisation contre le chômage. C’est cette campagne que décide le congrès en mettant en avant une série de revendications : réouverture des entreprises fermées avec prise en charge ou contrôle ouvrier, Sécurité sociale contre le désemploi, alimentation gratuite pour les enfants, annulation des dettes….

1) Programme d’action de l’ISR, chapitre 5

III) L’ISR se lance dans la lutte internationale

Le Profintern va immédiatement pouvoir appliquer ses décisions de congrès et vérifier leur validité dans le cadre d’une lutte des classes qui se radicalise dans plusieurs pays. Cette intervention de l’ISR se fait dans des régions totalement différentes.
Le congrès passé, les syndicats et les minorités adhérentes à l’ISR se lancent dans la bataille. Malgré des reculs récents la révolution demeure une perspective réaliste en Europe. C’est donc dans les pays industrialisés que le plus d’énergie est mise en marche. Nous verrons qui si l’influence de l’ISR s’y développe rapidement, les résultats obtenus ne correspondent pas aux espoirs nés de 1917-21. Le syndicalisme de classe va cependant pouvoir s’organiser sur des bases solides. Mais c’est dans les colonies que les perspectives politiques sont en fait les plus intéressantes.

a) L’organisation dans les pays industrialisés :
L’ISR va connaître un développemeng rapide en Grande Bretagne. L’accélération des mobilisations ouvrières en 1916-20 a donné naissance à deux types d’organisations ouvrières démocratiques. Les Shop Stewarts, des délégués d’atelier, se mettent en place dans de nombreuses entreprises et imposent leur reconnaissance au patronat. A côté de cela, les Comités Ouvriers s’imposent comme instruments de contre-pouvoir dans les usines. Ces deux types d’organisation vont finir par se fédérer en comités locaux, eux-mêmes structurés en un Comité d’Action National (NAC). Or en 1921, malgré l’affaiblissement relatif du NAC, ce dernier se rapproche de l’ISR ce qui va donner naissance au National Workers’ Committes Movement, qui deviendra ensuite le fameux National Minority Movement. Plus qu’ailleurs l’influence SR est déterminante sur la section de l’ISR. A cette date, le PC est encore une petite secte sans grande influence. Le Parti Travailliste lui a refusé l’adhésion de ses membres. Le PC est donc totalement isolé et le mouvement syndical est le seul lieu où il peut gagner en influence grâce à la poussée contestataire. Les militants communistes se lancent donc pleinement dans la construction du NMM en utilisant l’expérience courant « syndicaliste » historique. En s’appuyant sur les équipes SR organisées autour de Tom Mann, le NMM connaît une progression très rapide. Contrairement à d’autres pays, le SR britannique repose déjà sur une grande expérience acquise dès les années 1890 puis par l’adhésion au SR au début des années 1900 de Mann et de ses compagnons. Ils disposent dès cette époque d’une influence très forte dans les principales industries du pays : mines, transports, métallurgie. Les luttes des années 1916-20 sont venues renforcer leur implantation et leur influence. Leur structuration sous la forme du NMM va accélérer la matérialisation de ce syndicalisme-révolutionnaire. C’est ce dont témoigne Harry Wicks, jeune dirigeant des cheminots dans un de ses ouvrages : "les efforts de la base, un développement spontané et pas seulement à l’instigation du parti Communiste(…), une sorte de retour de la base aux vieilles idées syndicalistes (traduire par SR en anglais) qui n’avaient cessé d’exister en Grande Bretagne depuis environ 1910" (1). Beaucoup de syndicats basculent dans le camp de la révolution. Ainsi Artur J. Cook obtient rapidement le poste de secrétaire de la Fédération des Mineurs.
Lors de la conférence du 24 août 1924, les 270 délégués révolutionnaires représentent désormais 200 000 syndiqués. Il est décidé de construire une organisation nationale chargée de coordonner les minorités dans les différents syndicats. Le mouvement se transforme officiellement en NMM et va se structurer autour de T. Mann et d’autres dirigeants de valeur afin de réaliser les taches dont il s’est doté. Membres ou non du PC, les militants travaillent dans la confiance. Contrairement à d’autres pays il n’y aura pas de tensions internes provoquer par l’hostilité de tendances anarcho-syndicaliste ou ultra-gauchiste. Ce fait est un élément déterminant dans le renforcement rapide du NMM. Si à cela s’ajoute l’expérience déjà accumulée, on comprend la progression que va connaître le NMM dans les années qui suivent.

La poussée est tout aussi forte en Amérique du Nord et ce malgré la division entre les partisans de l’ISR. Les IWW n’arrivent pas à tirer un bilan du recul que le syndicat subit à partir de 1917-19. Si la répression joue un rôle important dans cette crise, elle ne constitue en fait qu’un déclencheur qui met en évidence la faiblesse stratégique de l’organisation. Car les IWW sont certainement l’organisation SR la plus influencée par le spontanéisme. Les militants du syndicat se sont toujours concentrés sur deux éléments tactiques : la propagande ouvriériste et l’organisation de grève dans certains secteurs très concentrés. Mais en dehors de ces grandes grèves, l’organisation est très fragile en raison de la faiblesse de sa structuration interprofessionnelle. Le second handicape du syndicat demeure son incompréhension du contrôle ouvrier. Les militants pensent que la conscience se construit à travers les grèves. En dehors des grève, les travailleurs sont laissés à eux mêmes sans pouvoir participer à des structures de gestion ouvrière : secours mutuel, coopératives, activités sportives et culturelles,….Les IWW se refusent même à signer toute convention collective avec le patronat aussi bien au niveau de l’entreprise que de la branche professionnelle, mais aussi à obtenir la reconnaissance du syndicat auprès de l’employeur. L’objectif est d’éviter toute bureaucratisation mais la conséquence est d’empêcher le développement des capacités de contrôle et de gestion ouvrière. L’activité finit donc par reposer sur un couche relativement restreinte de militants, une sorte d’avant garde qui finit par devenir une petite bureaucratie de fait. Et lorsque la bourgeoisie choisit en 1917 d’attaquer de front cette couche militante, elle se retrouve isolée et sans troupe pour organiser la contre-offensive. Et pourtant ce constat pouvait être établi bien avant 1917. En 1912, suite à la grève de Lawrence, les IWW regroupent 16 000 syndiqués sur la ville. Un an plus tard les effectifs sont tombés à une centaine (1). Cet exemple se retrouve dans la très grande majorité des grandes grèves animées par les IWW. Et cette faiblesse est d’autant plus pénalisante que les IWW organisent une main d’œuvre précaire d’origine étrangère, fractionnée en une multitude de nationalités. C’est pourquoi nous ne partageons pas l’analyse de Larry Portis sur les causes de la marginalisation des IWW (2). Les propos de Catherine Collomp nous paraissent plus pertinents : « lorsque les luttes s’achevaient, que ce fût dans la satisfaction temporaire ou la désillusion, c’était dans leurs familles, leurs associations ethniques, leurs églises que les immigrants trouvaient refuge et stabilité. Mais pas dans le local syndical. Surtout si celui-ci n’avait tenu fonction d’entre-aide mutuelle que momentanément . La solidarité sur laquelle se fondaient les Wobblies (IWW) se manifestait dans l’instant, contre l’injustice économique, la violence policière ou judiciaire, mais elle ne pouvait perdurer dans le long terme en l’absence de structures de négociations salariales et de formes de protection sociale gérées par le syndicat »(3).
En 1919, le mouvement entre en crise. Une partie des militants critiquent la stratégie des IWW. Haywood, condamné à 20 ans de prison et gravement malade, doit fuir en URSS et se rallie avec d’autres wobblies à l’ISR. Il en est de même pour beaucoup de militants qui commencent à penser que la construction d’une tendance SR dans l’AFL permettrait de remporter des succès plus durables. Et un certain nombre de faits soutiennent cette opinion. Dans les grandes villes de l’est des militants du Bund juif ont réussi à implanter un puissant syndicat du textile (ACWA), sous la forme d’une fédération d’industrie. Mais c’est surtout l’expérience des partisans de Foster qui sert de modèle. Foster est un ancien des IWW. En 1909 il arrive à Paris où il rencontre longuement les militants de la Vie Ouvrière. C’est en observant l’expérience des SR français qu’il prend conscience d’un certain nombre de faiblesses des IWW. De retour aux USA il s’appui sur les Unions locales de l’AFL afin de lancer une campagne d’adhésion sur la base du syndicalisme d’industrie, pourtant en total opposition avec le syndicalisme de métier de la centrale. En 1917 la campagne débouche sur des conflits dans les abattoirs. 200 000 travailleurs se syndiquent dans la nouvelle et puissante fédération d’industrie. Mais, par manque de militants révolutionnaires pour la faire vivre, celle-ci est liquidée par la bureaucratie syndicale et le patronat en 1920. En 1919 il lance la même campagne dans les aciéries. Après avoir syndiqué 250 000 sidérurgistes, les SR lancent une grève coordonnée dans 50 villes. 365 000 ouvrier en grève peuvent s’appuyer sur des structures coopératives qui organisent des repas pour les grévistes. Après 3 mois de lutte la grève est un échec en raison de son isolement. Un bilan est tiré de ces deux expériences. Il est possible de faire vivre un syndicalisme d’industrie de masse au cœur même de l’AFL mais pour cela les militants révolutionnaires doivent y être plus nombreux et organisés.
C’est donc sur cette base que Foster et ses camarades constituent une Ligue Syndicaliste, une tendance SR, qui va devenir progressivement la section officielle de l’ISR. Beaucoup de wobblies s’y rallient mais ceux qui demeurent aux IWW combattent cette initiative qui menace l’existence de la centrale révolutionnaire. L’organisation autonome est alors victime d’une dérive sectaire. Elle s’enferme dans une stratégie qui a déjà fait la preuve de ses limites. Les IWW conservent une influence dans certaines secteurs de la classe ouvrière. Mais ils sont incapables de se coordonner au niveau interprofessionnel et encore moins international. Les branches chiliennes et mexicaines sombrent dans l’anarcho-syndicalisme. Les Australiens rejoignent l’ISR. Mais c’est surtout dans l’AFL puis dans le CIO que les anciens des IWW réussissent à faire vivre le syndicalisme d’industrie. En 1922, l’Union des Syndicats de Chicago, le bastion de Foster, lance une initiative au sein de l’AFL en faveur de la réorganisation sur la base du syndicalisme d’industrie. Une vingtaine de fédérations nationales, 17 fédérations d’Etats, d’innombrables unions de syndicats, des milliers de sections syndicales appuient cette proposition (4). Le mouvement n’aboutira pas au niveau national, la bureaucratie préférant contre-attaquer en essayant d’exclure de nombreux partisans de l’ISR. Il faudra attendre le début des années 30 et la fondation du CIO pour que le syndicalisme d’industrie soit reconnu. On retrouve parmi les initiateurs de cette réorganisation de nombreux militants issus des IWW. Il semblerait que l’échec de l’initiative en 1922 soit due à des erreurs tactiques. De nombreux partisans de l’ISR ont commis l’erreur de lier la campagne en faveur du syndicalisme d’industrie avec celui en faveur de l’URSS. Ils ont donc porté le flanc à la contre-offensive de la direction de l’AFL qui faisait passer les « industrialists » pour de dangereux « communistes ». Cet échec pénalisera la progression de l’ISR en Amérique du Nord mais en quelques années le syndicalistes de classe ont largement étendu leur influence au sein de la classe ouvrière.

Ailleurs les obstacles sont nombreux, dus à la contre-offensive de la bourgeoisie mais aussi aux faiblesses politiques et structurels du mouvement ouvrier.
En Allemagne la progression est réelle en terme numérique malgré les hésitations. Le Comité Ouvrier regroupe tous les syndicats indépendants ainsi que les tendances minoritaires favorables à l’ISR. L’Internationale revendique donc 3 millions d’adhérents. Cependant l’influence gauchiste est encore très néfaste.
En Italie la situation est bien plus difficile en raison de l’offensive des fascistes et de l’absence d’unité syndicale pour contre-attaquer. La CGT ne trouve rien de mieux que d’exclure plusieurs Bourses du Travail en raison de leur orientation révolutionnaire. Le camp révolutionnaire est quant lui extrêmement divisé. La Fédération autonome des cheminots et l’USI interviennent de façon relativement isolée par rapport à la tendance révolutionnaire de la CGIL. La division syndicale est aussi le fruit de la division entre les organisations politiques « révolutionnaires ». Une large fraction de la social-démocratie s’est déclaré sympathisante de la révolution russe tout en continuant à entretenir au sein du PSI une politique des plus ambigu. Le PC est rapidement tombé entre les mains des partisans de Bordiga, relativement critiques par rapport au syndicalisme et totalement sectaires pour ce qui concerne le Front Unique. Quant aux anarchistes, assez influents dans certaines régions, ils prétextent de l’échec du « Front Unique Révolutionnaire » pour abandonner la perspective de l’unité ouvrière et se rapprocher des républicains de gauche. Malgré la popularité de l’ISR en Italie, cette dernière dispose donc de peu de forces pour y appliquer sa stratégie. Elle tente de coordonner les tendances révolutionnaires au sein des 3 organisations syndicales.
En Tchécoslovaquie, malgré la grande influence politique de l’ISR, celle-ci se trouve confrontée à des obstacles tenant aux tensions entre les peuples et aux divisions au sein de la tendance révolutionnaire.
En Espagne et au Portugal la progression est beaucoup plus difficile. En effet les partisans de l’ISR doivent faire face à une dérive sectaire de nombreux syndicalistes libertaires. Depuis 1919 la CNT espagnole, tout comme la CGT portugaise, basculent dans l’anarcho-syndicalisme. Ce sectarisme apparaît comme une réponse politique à ceux qui récemment encore soutenaient avec énergie la révolution russe. Plutôt que d’essayer de comprendre la nature complexe de l’ISR, les anarcho-syndicalistes de la péninsule ibérique choisissent la facilité. Ce repli est d’autant plus dramatique que le mouvement ouvrier espagnol et portugais est confronté à une crise. Certains secteurs cherchent bien à mener un bilan politique sur les raisons de cet échec. Mais la plupart des militants préfèrent s’enfermer dans des schémas politiques à la fois spontanéistes et simplistes. Comme l’analyse très bien Maurin à cette époque : « le prolétariat espagnol est impulsif mais pas révolutionnaire ». Il voit dans cette faiblesse l’influence de la paysannerie misérable. En 1921, les oppositionnels impulsent donc la création de Comités Syndicaliste Révolutionnaires dans la CNT. Ces derniers arrivent à gagner la direction de certains syndicats importants mais les résultats ne correspondent pas aux espérances. Il est vrai que la tendance regroupée autour de Salvador Segui bascule, elle aussi, dans le sectarisme anti-ISR. En outre, les CSR doivent affronter une campagne de répression interne, certains syndicats étant même exclus de la CNT.
La situation est à peu près la même au Portugal où il faut attendre 1923 pour que des CSR se constituent. Dans la CGT, la progression sera plus importante mais là aussi le climat interne est détestable.

1) Entre classe et nation, mouvement ouvrier et immigration aux Etats Unis, Catherine Collomp, editions Belin, page 243
2) IWW et syndicalisme révolutionnaire aux Etats Unis, Larry Portis, Spartacus
3) Catherine Collomp, Idem page 244
4) Le mouvement ouvrier aux Etats Unis, Daniel Guérin, Maspero, page 67

b) Un formidable élan dans les colonies.
C’est certainement en Chine que l’ISR va réaliser son développement le plus appréciable. Parti de rien en 1921, les partisans de l’ISR organisent la grande majorité du prolétariat urbain syndiqué dès 1925. Cette progression impressionnante s’explique en effet par une situation favorable puisque la classe ouvrière chinoise entre en lutte à partir de cette période et souvent spontanément. Cependant, le Parti Communiste, réduit à peu de chose à sa création en 1921, et sans expérience syndicale, réussit à structurer la classe ouvrière dans une des centrales syndicales les plus puissantes du monde. Cet exploit, réalisé en moins de 4 années, ne peut s’expliquer sans l’action et les conseils délivrés par l’ISR. Le poids d’un homme a été minimisé par l’histoire officielle. Cet homme c’est Sneevliet. Il a été mandaté en Chine par l’IC afin de préparer la création du Parti Communiste. Il est donc présent au congrès de fondation du PC qui regroupe seulement 12 délégués représentants les 57 militants répartis sur 7 groupes dans toute la Chine. Sneevliet n’est pas un inconnu du mouvement révolutionnaire international. Socialiste révolutionnaire d’avant guerre il a été actif en Indonésie et est souvent considéré comme l’introducteur du marxisme dans cette colonie hollandaise. Mais Sneevliet est sutout un des principaux dirigeants du NAS neerlandais, et à se titre un des militants les plus expérimentés du SR international. L’action de Sneevliet est rarement évoquée dans l’historiographie bolchevique. Moscou lui reproche sa rupture d’avec l’IC en 1926. Quant aux maoistes, leur positionnement nationaliste peut difficilement leur faire reconnaitre l’importance de l’action de Sneevliet dans le développement de leur influence au sein du mouvement ouvrier.
Car plus que tout autre PC, la section chinoise de l’IC doit avant tout son développement à son activité syndicale. En juillet 1921, le PC se réduit donc à une poignée d’intellectuels, politiquement instables, largement influencés par les théories anarchistes et nationalistes, et sans expérience syndicale. Sur les 57 fondateurs, seule une poignée restera fidèle au bolchevisme. A la sortie de son congrès, le PC unifié se fixe comme tâche prioritaire l’implantation syndicale. Dès août 1921, il constitue le Secrétariat des Organisations de Travailleurs Chinois à Shangai. L’hebdomadaire, "La semaine du travail" est largement diffusé. Cette activité d’organisation permet d’impulser le premier mai 1922 à l’initiative du Secrétariat, le Premier Congrès des Syndicats Chinois. Il regroupe une centaine de syndicats de toutes sensibilités (nationalistes, anarchistes, sectoriels, partisans de l’ISR). 270 000 ouvriers de 12 villes sont désormais unis selon le principe de l’entre-aide en cas de grève. Les forces accumulées incitent le PC à lancer des grèves dès cette date. En janvier 1922, les marins du port de Hong Kong se mettent en grève et celle ci finit par s’étendre et toucher 100 000 grévistes jusqu’au mois de mars. D’autres conflits sont engagés sur les deux années qui suivent mais ils sont victimes de la répression. Cependant le mouvement d’organisation semble se renforcer surtout à Shangai (1).

La progression est tout aussi importante en Indonésie. Il est vrai que le travail a déjà été impulsé par l’action des socialiste-révolutionnaires regroupés autour de Sneevliet avant-guerre. Dès son arrivée en Indonésie, ce meneur des syndicaliste-révolutionnaires néerlandais se lance l’organisation du syndicalisme de classe. Il restructure rapidement le syndicat des cheminots qui s’élargit dès 1915-16 aux personnels indigènes. C’est ensuite au tour des syndicats de marins et d’enseignants. En parallèle, la création de l’Union Sociale Démocrate Indienne (ISDV) a pour vocation de lutter sur le terrain "politique". Dès décembre 1920, l’organisation se transforme en Parti Communiste Indonésien. Le développement de l’ISDV et des syndicats de classe est tel que dès 1917 s’engage une lutte au sein du Sarekait Islam (parti nationaliste) pour le contrôle du mouvement de libération. En novembre 1918, les marins et soldats de Surabaja constituent des conseils. Sneevliet est alors expulsé mais le mouvement continue de se développer. Lorsque l’Union des Syndicats de Travailleurs (PPKB) se crée en 1920 c’est un partisan de l’ISR qui obtient le poste de secrétaire face au courant nationaliste qui est également actif dans l’organisation forte de 150 00 adhérents. Cette rivalité entre syndicalistes de classe et nationalistes pousse d’ailleurs à la combativité des deux tendances. Les grèves se multiplient malgré la répression qui s’abat sur les travailleurs.
Le développement rapide du syndicalisme en Chine et en Indonésie ne sont pas des accidents. Ils sont possibles parce que se renforce la présence de foyers industriels et de transports au cœur d’une économie à grande majorité paysanne. Cette implantation de l’ISR est aussi possible grâce à la coordination des militants et à la collectivisation des expériences issues du syndicalisme-révolutionnaire. Aux Philippines, l’ISR se renforce également avec la création d’une tendance au sein du Congrès Ouvrier. Elle est animée par Crisanto Evangelista, à la fois responsable du syndicat de l’imprimerie et secrétaire du PC.
Au Maghreb, la présence syndicale est déjà réelle dès 1914. A cette date, plusieurs bourses du travail rassemblent en Algérie environ 10 000 adhérents. Les syndicaliste-révolutionnaires, déjà actifs, implantent rapidement la CGTU. Les grèves menées dans les transports accélèrent la syndicalisation des travailleurs indigènes. Mais l’influence est proportionnellement plus forte en Tunisie grâce à l’action de jeunes militants SR. On y retrouve les Jeunesses Syndicalistes qui profitent du soutien de la Fédération Socialiste qui a basculé dans le camp révolutionnaire grâce à l’action de Robert Louzon, un militant actif de la Vie Ouvrière. Dès 1919, les grèves se développent et en 1922 est constituée une CGTU en Tunisie. L’influence SR a permis très tôt une fraternisation entre les travailleurs de toutes les communautés. Ainsi on retrouve dans la CGT des ouvriers « français » mais aussi tunisiens de l’arsenal, des cheminots et dockers, aux côtés d’employés français (1). La pression des autorités coloniales et des sociaux-démocrates est cependant constante.

1) Histoire du syndicalisme dans le monde des origines à nos jours, sous la direction de Jean Sagnes, Editions Privat, page 261

1) Histoire du PC chinois, J. Guillermaz, Payot, tome 1 page 94
2) Keeping my Head, page 51, H. Wicks

IV) La division

Nous avons choisi de consacrer un développement à la création de l’Association Internationale des Travailleurs de 1922. En effet, la création de cette organisation a été l’aboutissement du processus de formation de ce qui sera désormais appelé « l’anarcho-syndicalisme ». Mais ce processus a été très peu étudié dans le détail, même par ceux qui aujourd’hui sont adhérents de l’AIT ou se référant à cette idéologie. Il est important de s’y arrêter car ce choix fut une erreur de taille qui fut un des facteurs de profonde désorganisation et de division du mouvement ouvrier, et plus spécialement de sa composante révolutionnaire. Cela eu pour conséquence de fractionner la sensibilité SR en deux morceaux et donc d’aider les bolcheviques à conquérir progressivement la direction de l’ISR.

Il faut tout d’abord abandonner la vision traditionnellement véhiculée par les anarcho-syndicalistes comme quoi la création de l’AIT serait une réaction à la prise de contrôle de l’ISR par le parti bolchevique. Au moment où l’équipe fondatrice de l’AIT engage ce processus de division, l’ISR n’est absolument pas contrôlée par l’IC. Il est donc nécessaire d’analyser les raisons qui ont amené ces militants à faire un choix très préjudiciable à la révolution. Le fait que l’anarcho-syndicalisme soit officiellement né d’une initiative malheureuse peut expliquer le parcourt chaotique qu’il va suivre par la suite. Contrairement à ce qui est avancé, la création de l’AIT n’est donc pas une dynamique de clarification politique, le bilan d’une expérience, mais au contraire un processus impulsif et sans cohérence stratégique. Lorsque les anarcho-syndicalistes choisissent de scissionner l’ISR, ce n’est pas pour critiquer son activité, mais surtout pour affaiblir l’IC. Nous verrons que la création de l’AIT ne s’appui sur une aucune réflexion stratégique. Bien au contraire cette « internationale » se construit contre toute rénovation du syndicalisme-révolutionnaire et sur le rejet des avancées stratégiques de l’ISR : contrôle ouvrier et comités d’usines, fédérations d’industrie,….En comparant les textes de congrès des deux organisations on peut donc dire que la qualité des réflexions est bien plus riche au sein de l’ISR. Car, en choisissant de s’aligner sur le mouvement anarchiste, l’AIT va finir par appauvrir son analyse de classe. Au fil des congrès de l’AIT, les motions se transforment en catéchisme totalement coupé de la situation concrète de la lutte des classes internationale. A tel point qu’au début des années 30, lorsque Orobon Fernandez, jeune militant de la CNT espagnol, très actif dans l’AIT, commence à produire ses analyses sur le Front Unique, il provoque la stupeur et une relance des débats internes. Or, Orobon n’a fait que reprendre le contenu des textes votés par l’ISR à ses deux premiers congrès. Avec les Amis de Durruti, Orobon va être un de ceux qui consciemment ou non tire un bilan critique de la scission de 1922.
Alors, pour mieux comprendre les raisons de cette rupture, reprenons le fil des évènements.

a) Un projet mûri de longue date
Comme nous l’avons vu, au cours de l’année 1922, l’hostilité des libertaires et de certains SR ne cesse de se renforcer à l’encontre de l’IC. Portés par les courants les plus sectaires et dogmatiques du mouvement libertaire, un projet de scission est avancé par une équipe de militants organisés autour de R. Rocker de la FAUD et des "syndicalistes pures" français. Il ne s’agit ni plus ni moins que de constituer une troisième internationale syndicale en opposition à la FSI et à l’ISR. Le projet n’est en fait pas du tout récent et c’est ce qu’oublie de nous dire les historiens officiels de l’anarcho-syndicalisme. Une première réunion s’est tenue en décembre 1920 à Berlin afin de préparer le congrès de l’ISR et de répondre aux thèses de l’IC. Assistent à cette réunion les IWW, la SAC suédoise, le CSR français et des délégués des shop stewarts anglais. Des organisations tchèques, danoises, norvégiennes, l’USI italienne et la CNT envoient des contributions. La NAS a convoqué la réunion. Pour elle, il s’agit de peser sur le congrès de l’ISR afin de faire reconnaître pendant la phase révolutionnaire la gestion de l’économie par les syndicats, sans intervention des partis politiques. Mais pour la FAUD, elle aussi organisatrice de la réunion, il s’agit déjà de préparer le conflit avec l’IC. D’ailleurs, devant la tournure des débats, la délégation du CSR français quitte la conférence en signe de protestation. Le malaise s’installe et la résolution finale est obligée d’appeler toutes les organisations "SR et industrielles à prendre part au congrès convoqué le premier mai 1921 à Moscou, afin de fonder une Internationale Révolutionnaire du Travail unifiée de tous les travailleurs révolutionnaires du monde". Et pourtant la FAUD n’appliquera pas cette décision collective et refusera d’être représentée à Moscou, ce afin de mieux dénoncer l’ISR et d’essayer de saboter son congrès de l’extérieur. Elle est suivie dans sa position sectaire par la CGT portugaise. Dès la fin de l’année 1920, avant même la création de l’ISR, la direction de la FAUD a déjà fait le choix de la scission. Avant même d’avoir débattu et d’avoir regroupé les forces favorables à l’indépendance syndicale, elle s’est engagée dans la rupture, d’où son absence à Moscou. Ce qui tactiquement est une bêtise puisqu’elle laisse les syndicalistes pures français isolés au congrès de l’ISR.
Elle va également être appuyée par un secteur du mouvement libertaire italien. En avril 1919, les libertaires sont à l’initiative d’une dynamique pour la constitution d’un front unique suite à la destruction du local du journal du PSI par les fascistes. Mais les anarchistes ne comprennent pas le sens stratégique du Front Unique. Pour eux celui ci doit avoir un contenu révolutionnaire. C’est pourquoi les réformistes et les pseudo révolutionnaires du PSI vont refuser cette conception erronée du Front Unique puisqu’ils ne veulent pas s’aventurer dans une dynamique de soulèvement ouvrier. Malgré le désir d’unité à la base, cette tentative échoue donc rapidement, alors qu’un véritable Front Unique aurait certainement permis de lancer une mobilisation unitaire qui aurait débordé les réformistes. En outre la direction sectaire du PC, menée par Bordiga, refuse aussi de s’allier avec les libertaires et les syndicaliste-révolutionnaires car elle ne les estime pas assez clairs politiquement. Au lieu de se battre pour un véritable Front Unique, sur des perspectives réalisables, les anarchistes se recentrent sur « un Front Unique à la base » incapable de se matérialiser en raison de leur trop faible influence (4). N’ayant pas réussi à réaliser l’unité en raison de leur faiblesse politique un certain nombre de libertaires commencent donc à glisser dans le sectarisme. L’incapacité à agir crée également un pessimisme qui va favoriser un repli sur soit, une façon de se rassurer face à une situation qui leur échappe. C’est ainsi que Borghi, le secrétaire de l’USI , qui jusqu’alors se disait partisan de l’indépendance syndicale, commence lui aussi à glisser sur des positions anarcho-syndicalistes hostiles à l’ISR.A son congrès de parme de 1919 l’USI avait discuter d’une éventuelle fusion au sein de la CGIL. Désormais c’est le repli sur soi qui va prédominer. La direction de l’USI se rallie aux manœuvres de la FAUD.

La FAUD va en fait donner le relais à ses camarades « syndicalistes pures » français car elle est elle même relativement discréditée et en totale perte de vitesse en Allemagne. Le bureau provisoire de la CGTU convoque pour le 16-19 juin 1922 à Berlin une réunion devant débattre des conditions d’adhésion à l’ISR. L’objectif est de manœuvrer afin de provoquer une rupture. Il s’agit d’imposer, en groupe, des conditions d’adhésion irréalisables. Cela prend la forme très nette d’un ultimatum puisque l’ISR est sommée de répondre à ces conditions d’adhésion avant le premier septembre. Si la réponse est favorable, les centrales « fédéralistes » signataires de l’ultimatum adhèrent collectivement. Si c’est un refus, il est déjà décidé de créer une nouvelle internationale et donc de boycotter le congrès de l’ISR. Cette manœuvre apparaît totalement délirante puisque le congrès de l’ISR doit se tenir justement le 15 octobre. Alors comment les centrales signataires peuvent elles demander à l’ISR de donner une réponse alors qu’elles sont justement adhérentes de l’ISR pour la plupart et que le débat va avoir lieu au congrès ? Comment reprocher à l’ISR d’être centraliste alors qu’avant la tenue du congrès seul le bureau de l’ISR pourrait s’exprimer, mais sans mandat ? tout ceci n’est qu’un prétexte procédurier et bureaucratique pour justifier une scission déjà décidée de longue date.
On aurait pu se féliciter du fait que certains SR aient choisi de se structurer en tendance afin de peser dans l’ISR. Mais le problème est que cette tendance apparaît sous la forme d’une fraction bureaucratique qui préfère les manœuvres aux débats de congrès. L’utilisation de l’ultimatum ne peut être acceptée dans une organisation ouvrière démocratique et fraternelle. Ces manœuvres vont d’ailleurs se retourner contre leurs utilisateurs au congrès de Saint Etienne de la CGTU. Les syndicats condamnent la direction provisoire de la CGTU d’avoir engagé la confédération sur une dynamique en complète opposition avec la motion minoritaire du congrès de Lille. La CGTU ne devait être qu’observatrice à la conférence de Berlin, or les « syndicalistes pures » l’ont engagé sans mandat dans un ultimatum lancé à l’ISR.
Cette précipitation tient à la nature politicienne et sectaire des meneurs de la tendance anarcho-syndicaliste. Dans un premier temps ils avaient cru en la possibilité de rassembler des forces importantes, ce qui va les amener à franchir le pas de la scission sans aucune hésitation. Il est vrai qu’au début de l’année 1922 la CGTU est encore dirigée par un Comité Exécutif provisoire aux mains des "syndicaliste pures". On pense également que les IWW et la NAS néerlandaise vont adhérer à la nouvelle internationale de Berlin.
Mais les choses évoluent rapidement et, à l’approche fatidique du congrès en décembre 1922, la réalité s’impose aux anarcho-syndicalistes. Le choix de la scission a été faite sans tenir compte du contexte politique international. La force principale, la CNT est totalement désorganisée et affaiblie sous l’effet de la répression. La fraction anarcho-syndicaliste s’est emparée de la direction de la centrale, en évinçant les fondateurs SR de la centrale. Mais cette nouvelle direction anarcho-syndicaliste manque de formation et de perspective stratégique. La crise est telle dans la CNT en 1922 que la décision de la conférence de Saragosse de quitter l’ISR est jugée précipitée par beaucoup de militants car le mouvement ouvrier est visiblement en phase de repli, du moins en Espagne. La commission exécutive nationale hésite finalement à assumer la rupture. Les IWW décident quant à eux de n’adhérer à aucune des deux internationales. L’indépendance syndicale est toute aussi menacée dans l’ISR que dans la nouvelle AIT. La NAS non seulement finit par voter contre la création de la l’AIT mais elle engage des pourparlers avec l’ISR. La tendance anarcho-syndicaliste est largement défaite au congrès de la CGTU. La FAUD qui avait poussée à la scission est en net recul et totalement divisée. La tendance anarcho-syndicaliste domine grâce à son contrôle de l’appareil mais la grande majorité des militants se retrouve dans les tendances animées par les SR et par les partisans du PC. Beaucoup d’adhérents quittent aussi la FAUD pour rejoindre la AAUD d’orientation "conseilliste" (1). L’AAUD a participé au lancement de l’AIT mais elle n’est pas syndicaliste et refuse d’adhérer. Et d’ailleurs les principales organisations qui la composent finissent par rejoindre l’ISR. Il ne reste plus aux dissidents qu’à s’appuyer sur des centrales en crise en Amérique Latine, sur la FAUD et sur quelques centrales influentes mais confrontées à la répression (USI, CNT, CGT portugaise). En outre toutes ces sections sont déstabilisées, des tendances SR et pro-PC refusant la scission avec l’ISR. Au mois de mars 1922 le congrès de l’USI voit ainsi s’affronter deux tendances. Après avoir annoncé dès juillet 1919 l’adhésion de l’USI à L’Internationale Communiste, la direction de l’USI, menée par Borghi, fait totalement machine arrière et prépare elle aussi la construction de la nouvelle AIT. Mais tout comme en Allemagne un très large secteur de l’organisation refuse ce sectarisme largement soutenu par certaines organisations libertaires. Le 29 janvier 1922 se tient donc à Parme une « conférence nationale syndicaliste-révolutionnaire » qui décide la création d’une « fraction SR » au sein de l’USI afin d’y défendre les positions traditionnelles de l’organisation. Même dans son bastion en Amérique Latine, l’AIT est confrontée à une implosion. Dans toutes les sections, des tendances partisanes de l’ISR se créent bien souvent avec d’anciens libertaires attirés par la révolution russe. En outre, de part son opposition radicale à l’ISR, l’AIT a volontairement favorisé les tendances les plus sectaires de l’anarcho-syndicalisme latino-américain. C’est donc la FORA argentine et la FORU uruguayenne qui deviennent sections officielles de l’AIT , en rejetant par la même l’USA et l’USU. Or la FORA s’apparente plus à une organisation anarchiste qu’à un syndicat. Elle refuse d’ailleurs le terme « syndicat ». Elle se veut une organisation « politique anarchiste » composé de collectifs ouvriers par métiers. Cette identité conseilliste, d’ultra-gauche, va finir par se propager au sein de l’AIT. Ce n’est donc pas un accident si la tendance anarcho-syndicaliste de la CNT va alors s’opposer aux syndicats d’industrie et aux Unions locales au profit de « syndicats uniques » qui s’apparentent plus à des groupes politiques qu’à des syndicats.
La confusion dans laquelle se construit l’AIT la condamne à la décomposition. Sans analyse de classe, sans stratégie politique, prise dans ses conflits avec l’ISR et la FSI, l’AIT va être entraînée par le reflux du mouvement ouvrier dans les années 20. Les historiens officiels de l’anarcho-syndicalisme ont alors bien du mal à citer un exemple concret d’activité menée par l’AIT.

b) Vers la création de l’AIT
Ce n’est donc pas pour rien si dès janvier 1923 Nin affirme de façon assurée que "la soi-disante internationale créée par les anarcho-syndicalistes est vouée à un échec certain" (2). Sa description est certainement exagérée mais pas tant que cela : "Suivant un calcul très optimiste, elle sera intégrée par les organisations suivantes : la Confédération anarcho-syndicaliste de l’Argentine avec 30 000 membres, les IWW du Chili, avec 3 000 ; les syndicalistes danois, avec quelques centaines ; les localistes allemands avec 25 à 30 000 ; la fraction Borghi, de l’Union Syndicale Italienne avec 15 à 20 000 ; la "Norske Syndicalist Federation" de Norvège, dont nous ne connaissons pas le nombre d’adhérents mais que nous n’hésitons pas à lui accorder le chiffre, évidemment exagéré de 3 000 syndiqués par Berlin ; la Confédération portuguaise avec 80 000, la centrale Syndicaliste suédoise avec 32 000 ; la CNT espagnole, dont on ne peut pas donner un chiffre approximatif des adhérents, ses cadres ayant été brisés par la répression ; la CGT du Mexique, avec 25 à 30 000, le Comité de Défense Syndicaliste de France dont il n’est pas possible de fixer le nombre d’adhérents ; quelques douzaines d’intellectuels nationalistes tchèques, qui se disent les représentants du syndicalisme tchécoslovaque et, finalement la soi-disant minorité syndicaliste révolutionnaire russe composée, comme Losovsky l’a dit, des émigrés anarchistes, leurs femmes et leurs enfants, et dont les organisateurs du Congrès de Berlin ont eut la prudence de ne pas donner le chiffre des adhérents pour éviter le ridicule. Et voila tout. Quelques centaines de milliers d’adhérents groupés dans des organisations inconstantes, dont les plus importantes sont très travaillées par nos idées ; et aucune possibilité d’action. "ça" on l’appelle une internationale, et c’est avec "ça" qu’on veut donner la bataille à la bourgeoisie mondiale et conduire le prolétariat à la victoire".
Lefranc donne pour cette époque des effectifs pas tellement éloignés de ceux de Nin : 30 000 en Allemagne, 100 000 en Espagne, 10 000 au Portugal, 25 000 en France, 5 000 aux Pays Bas et 20 000 en Suède (3).
En effet, la plupart des organisations citées vont s’engager dans un processus de marginalisation dans leur pays réciproque et nous verrons qu’elles connaîtront rapidement toutes des scissions que cela soit aux Pays Bas, en Espagne, en Argentine,…. L’AIT n’aura pas d’activité réelle sur le terrain syndical. Pratiquement aucune lutte ne sera coordonnée au niveau international par elle. Il y a aura bien des campagnes de soutien pour Sacco et Vanzetti ou en solidarité avec l’Espagne en 1936. L’AIT multiplie les échecs sans jamais tirer de bilan stratégique : prise du pouvoir par les fascistes en Italie, Bulgarie et au Portugal, répression en Amérique Latine, échec des grèves générales en Bolivie, Argentine ou Espagne, participation à des Fronts Populaires à Cuba, en Corée, en Espagne, en Bolivie….
Cette absence d’activités de l’AIT tient peut être aussi au fait que l’AIT va servir de couverture à toute une série de bureaucrates qui veulent préserver leur petit appareil national. Le « fédéralisme », mis en avant de façon caricaturale, sert à protéger le pré carré que chacun s’est constitué. Peu importe que l’AIT n’ait aucune efficacité puisqu’au contraire cela préserve le pouvoir que chaque dirigeant a su se construire dans son pays. Cela est très net pour Rudolf Rocker en Allemagne et le binôme Besnard-Lecoin en France.
L’exemple de la CGT mexicaine est une illustration de ce repli frileux, sectaire et bureaucratique. Pour le premier congrès de l’ISR, les organisations engagées dans la création de la CGT ont envoyé Manuel Diaz Ramirez comme délégué mandaté. Entre temps les anarcho-syndicalistes mènent leur lutte fractionnelle contre l’ISR. Quelques mois plus tard, le 30 septembre 1921, dans la continuité des travaux du premier congrès de la CGTl, le délégué présent à Moscou ne peut même pas réaliser un compte rendu du congrès de l’ISR. Les anarcho-syndicalistes déstabilisent la réunion afin que le résumé des débats de l’ISR ne puisse être effectué. A l’issue du congrès, c’est une direction hostile au Profintern qui est élue. Dans l’histoire officielle de l’anarcho-syndicalisme cette décision est souvent décrite comme le basculement de la CGT dans la mouvance libertaire. Ceci est pour le moins faux ou s’il y a eu basculement c’est un phénomène pour le moins opportuniste.
Paco Ignacio Taibo II est un des rares historiens à être revenu de façon précise sur ce congrès de la CGT (5) . Car lors de ce fameux congrès de fondation, les délégués « libertaires » sont moins nombreux que ceux partisans de l’ISR. La grande majorité des délégués refusent de prendre position entre les deux « idéologies » qui divisent alors le mouvement révolutionnaire. Cela est d’autant plus difficile que le mouvement libertaire est très divisé, la plupart des partisans de l’IC étant encore membres du mouvement libertaire. Il n’y a pas encore de démarcation nette entre tous ces courants qui se cherchent. Le congrès de février 1921 reconnaît d’ailleurs dans le PCM un « parti révolutionnaire » qui a le droit d’intervenir dans la CGT pour y mener une « activité d’éducation ». C’est donc bel et bien sur la question syndicale que la rupture se fait avec l’ISR. Et dans ce débat les syndicalistes sans appartenance politique, et plus particulièrement les récents dissidents de la CROM jouent un rôle primordial et vont se retrouver à la tête de la CGT suite à son premier congrès. En rejetant l’ISR la majorité des délégués rejettent surtout le Front Unique et le débat sur la nature de la CROM, la centrale majoritaire mexicaine. L’adhésion à l’AIT est juste un moyen d’empêcher tout débat sur la question de la pertinence de la CGT. L’ISR pose la question de la création de tendances SR dans la CROM. Or les dirigeants de la CGT refusent catégoriquement de mener le débat sur cette tactique afin de préserver le contrôle sur leur base, même si cela a souvent pour conséquence de les couper de la grande masse des syndiqués. C’est cet opportunisme qui explique la scission d’avec l’ISR et non pas un quelconque refus de la « dictature du prolétariat » ou le rejet de l’IC. Cette rupture était prévisible dès le congrès à travers le troisième élément stratégique que va rejeter l’anarcho-syndicalisme : le syndicalisme d’industrie. Dès le congrès de février 1921, la majorité des délégués refusent la proposition des IWW de constituer la CGT sur la base de fédérations d’industries nationales.
Cette analyse est confirmée par l’étude de la composante favorable à l’ISR. Il y a bien entendu l’aile révolutionnaire de la CROM. Mais dans la CGT ce sont surtout les jeunes, organisés dans la Jeunesse Communiste qui anime la tendance favorable à l’ISR lors du premier congrès. Et si les jeunes militants n’hésitent pas à appuyer les analyses de l’ISR c’est tout simplement parce qu’ils sont moins sensibles que les « vieux » dirigeants à la préservation de leur petit bastion syndical et qu’ils ne s’inquiètent pas des conséquences du Front Unique, bien au contraire ils comprennent l’importance que celui ci pourrait avoir en arrivant à coordonner la CGT avec les syndicats autonomes et la tendance révolutionnaire de la CROM.
Ce refus est déterminant pour comprendre la nature même de l’anarcho-syndicalisme en gestation. La CGT va en effet se constituer sur la base de nombreux syndicats locaux de corporations. Ce refus se fait bien entendu au nom de la démocratie et du fédéralisme mais cela permet surtout à de nombreux dirigeants locaux de conserver leur zone d’influence. Ce type de structuration va donc rapidement mouler la mentalité profondément corporatiste de la CGT qui aura toujours du mal à fonctionner au niveau national et pas seulement pour des questions de répression ou de moyens matériels.
La CGT se construit donc sur des bases stratégiques qui vont déterminer sa courte histoire chaotique : structuration en syndicats corporatistes locaux, refus du front unique, grande influence des dirigeants locaux.
Ce projet syndical pour le moins instable a besoin de trouver une caution philosophique. Les dirigeants syndicalistes indépendants, à la tête de la CGT, va accorder la direction idéologique au Centre Syndicaliste Libertaire qui assure désormais l’activité de propagande. Le ralliement à l’anarcho-syndicalisme n’est donc qu’une tactique opportuniste pour permettre l’isolement de la CGT et donc ainsi de préserver le pouvoir d’une petite bureaucratie en formation. Nous verrons les conséquences de ce choix sur l’évolution catastrophique de la CGT.

La scission de l’ISR, poussée par certaines franges sectaires du mouvement libertaire, s’explique avant tout pour des raisons bureaucratiques, l’opposition essayant ensuite de trouver un caution philosophique. Malgré les appels du pied en direction des SR, la manoeuvre échoue. La majorité des syndicalistes, pourtant inquiets de la tentative de prise de contrôle d