Lettre ouverte

Syndicat Education CNT de Seine Saint Denis (93)
samedi 20 janvier 2007
par  CSR

La publication de cette lettre se veut l’expression de l’analyse que nous faisons de l’activité récente de la CNT. Nous tenons à affirmer que ce document n’est pas l’apanage des militants qui, depuis quelques semaines, ont choisi de quitter la CNT, même s’ils peuvent se retrouver dans notre propos, partiellement ou totalement.
Le congrès confédéral qui s’est tenu à Lyon du 1e au 3 novembre 1996 a été pour nous un révélateur de la nature véritable de la Confédération, le point de cristallisation de problèmes dont nous évitions jusqu’alors de mesurer la gravité. Mais il nous paraît indispensable désormais d’en préciser les termes et d’initier un processus de clarification.
Pour ce faire, le choix d’une lettre ouverte nous semble être le plus pertinent puisque le débat intéresse l’ensemble du champ social et syndical. Il est également logique que nous répondions publiquement aux critiques qui ont été adressées à notre syndicat (Education 93) et dont la plupart, exprimées et propagées à l’extérieur de la Confédération, s’apparentent à de véritables calomnies.

Perspective historique : des problèmes qui viennent de loin.

1\ La CNT est née en 1946 dans un contexte social très favorable puisque la seule confédération syndicale de l’époque, la C.G.T., participait alors au gouvernement et freinait tout mouvement revendicatif. La CNT aurait pu, par conséquent, attirer à elle les nombreuses scissions de la C.G.T., regroupées dans des syndicats autonomes « lutte de classe » .
Malheureusement guidée par son dogmatisme, la CNT multiplia les erreurs et ne put saisir cette occasion. Par exemple, lorsqu’elle élabora sa stratégie syndicale, elle ne tint pas compte du contexte politique et social de l’époque. Ainsi elle reprit le nom de la CNT espagnole, avec le fameux terme « Nationale », alors que la France sortait tout juste d’une « Révolution Nationale » pétainiste et était désormais engagée dans une politique de « Reconstruction Nationale » (collaboration de classe engagée par De Gaulle et le P.C.F.)
Surtout, les anarcho-syndicalistes, majoritaires dans la petite CNT-française, entendaient ainsi transposer dogmatiquement les méthodes de l’Espagne aux conditions de la France. Cela eut pour conséquence immédiate d’empêcher l’adhésion des syndicaliste-révolutionnaires issus de la C.G.T., qui menaient de puissants syndicats autonomes. Ceux-ci se refusaient à rejoindre une organisation qui se réclamait exclusivement de l’anarchisme. La CNT végéta donc, le temps de perdre sa propre base ouvrière en affirmant ses principes anarchistes .
La CNT avait reproduit, sans en tirer aucun bilan, l’erreur de la CGT-SR qui, dans l’entre-deux-guerres, voulait créer une centrale anarcho-syndicaliste alors que le mouvement ouvrier français a toujours tenu, au moins en apparence, à l’indépendance syndicale .

2\ Jusqu’aux années 80, la CNT était réduite à un état groupusculaire lorsqu’afflua un peu de sang neuf, désireux de faire du syndicalisme. Des tensions internes inconciliables surgirent, conséquence d’un débat qui n’avait jamais eu lieu pour analyser la profonde différence de nature entre syndicalisme-révolutionnaire et anarcho-syndicalisme et clarifier ainsi l’identité de la Confédération. Ce dernier courant, essentiellement politique, a des références très tranchées et détient par conséquent un potentiel de morcellement énorme, tant les groupes affinitaires qui le constituent peuvent tous se prétendre les gardiens de la pure doctrine anarchiste du syndicalisme. C’est ce qui se produisit et une énième scission vint alors secouer la confédération au début des années 90 et vit se détacher la CNT dite Bordeaux ou Le Mans, clairement anarcho-anarchiste, sans pour autant que le processus de clarification parvienne à son achèvement.

3\ La CNT-Vignoles connut un développement certain avant et surtout pendant le mouvement social de novembre-décembre 1995 - développement qu’il faut mettre en parallèle avec un essor général du champ syndical - reflétant un désir de luttes revendicatives, un esprit combatif en vue d’un changement radical de société ... et un espace syndical libre. Toutefois, cette dynamique nous paraît à présent s’être brisée sur les récifs précédemment évoqués : par opportunisme et pour sortir de leur affaiblissement (conséquence de facto des scissions et du refus de clarifier la situation vis-à-vis de l’AIT), les anarcho-syndicalistes ont autorisé un recrutement assez large, notamment de syndicaliste-révolutionnaires mais également de militants non formés, en maintenant un flou artistique sur les orientations et les stratégies de la Confédération, leur définition étant toujours repoussée au prochain congrès (Lyon 96). Cela permettait de légitimer l’improvisation permanente, les carences de formation, les erreurs souvent grossières et finalement, l’aspect artisanal de notre organisation. Toutefois, nous avons vécu durant les mois qui ont précédé le congrès une crispation sectaire de la CNT, hostile dans ses prises de positions à tout ce qui lui était extérieur, ce qui ne présageait rien de bon quant au ton du congrès et à ses résolutions.

Le chiffon noir de l’anarchie

1\ L’image de la CNT

Si l’on s’intéresse à l’image de la CNT dans l’ensemble du champ syndical et politique, il est indéniable qu’elle est une organisation qui fait peur. On pourrait s’en réjouir si cette peur était entretenue auprès des patrons ou des permanents syndicaux mais ce n’est malheureusement pas le cas. Bien au contraire, ce sont les travailleurs eux-mêmes qui l’éprouvent avant d’ajouter que c’est là une chose normale de la part d’un « syndicat anarchiste », terme désormais consacré par l’ensemble de la presse, militante ou non. Certains à la CNT peuvent encore prétendre que cette représentation est l’entière responsabilité de la presse bourgeoise, des satellites de la gauche socialiste (S.O.S., UNEF-ID) ou des organisations révolutionnaires concurrentes. Ce n’est qu’en partie vrai.
La CNT prête elle même le flanc à ce type de critique en confondant l’action directe, qui peut correspondre à une violence de classe légitime dans le cadre de la lutte syndicale, et la violence gauchiste de rue. Certains militants vont même jusqu’à dire que cette peur que nous inspirons est le signe tangible de notre discours révolutionnaire. Alors tout devient prétexte à l’entretenir : chaque manifestation publique parisienne est l’occasion de démontrer le caractère imprévisible d’un service d’ordre tout uniformisé de noir que personne n’a le sentiment de contrôler. Pire, cette violence est perceptible jusque dans les réunions fédérales et régionales au sein même de la Confédération où le grande gueulisme, la beuglardise et les frusques sombres sont érigés en modèle du parfait militant de la CNT, première garantie de la foi anarchiste de leurs détenteurs.
Ces faits connus de tous sont, non pas l’expression du caractère révolutionnaire de notre syndicalisme mais plutôt le signe du contraire : un spontanéisme trahissant l’absence évidente d’analyse du mouvement social en termes de classes et d’incompréhension conséquente de la structure du système de revendications. Car l’anarchisme n’est pas le syndicalisme !!!
Il résulte de cette situation un manque de crédibilité évident de la CNT parmi les travailleurs. Comment un ouvrier n’hésiterait-il pas à joindre son sort déjà bien précaire à une organisation aussi imprévisible ?

2\ Nature de classe et composition sociale de la CNT

En corrélation avec cette première approche, nous devons considérer les effectifs confédéraux présentés au dernier congrès. Ils font état qu’à peu près le tiers des 800 adhérents sont des étudiants. Si l’on tient compte du fait que les étudiants ont plus de temps libre pour militer, on peut évaluer que pratiquement la moitié des militants de la CNT sont des étudiants !! Auxquels s’ajoutent les membres des classes moyennes, souvent enseignants. Il apparaît évident que les décisions dans la Confédération ne sont pas prises par des militants ouvriers.
Notre syndicat (Education 93) ne s’est jamais opposé à l’adhésion de membres de la petite bourgeoisie, mais en affirmant toujours avec force qu’il fallait limiter le recrutement à des personnes qui venaient faire du syndicalisme et non pas mener une activité propagandiste ou se positionner intellectuellement dans le champ universitaire, sous couvert de référence « anarcho-syndicaliste ». L’opportunisme, c’est-à-dire la priorité donnée au recrutement sans contenu, a fait que notre position s’est trouvée minoritaire dans la Confédération.
Rien n’a été fait pour changer la nature de classe de l’organisation. Le travail d’implantation syndicale n’a, de ce fait, pas été favorisé.

Les fondements théoriques de la CNT

1\ Le communisme libertaire et ses gris-gris

Une révolution sans prolétaires avec pour objectif une société plus juste, plus libre, plus égalitaire, antiautoritaire sans réflexion sur la « phase de transition » (assimilée immédiatement à une conception stalinienne), c’est là une vision bien simpliste du processus révolutionnaire. Elle séduit facilement ceux et celles qui ne sont pas formés car elle permet d’établir rapidement un schéma révolutionnaire, qui n’est hélas qu’une esquisse. Elle permet aussi à ceux qui la propagent d’édifier une mystique de la société de demain sans se donner réellement les moyens d’y parvenir.

2\ L’anarcho-syndicalisme : le blocage.
Nous savons qu’en France la tradition de la Charte d’Amiens fait que le développement de toute Confédération syndicale clairement rattachée à un courant politique est condamné d’avance. Tous les courants politiques qui ont essayé de contrôler un syndicat ont été obligés de se dire publiquement partisans de l’indépendance du syndicat. L’anarcho-syndicalisme non seulement se donne une coloration politique partisane, mais en plus s’en vante .
Mais l’échec de l’anarcho-syndicalisme n’est pas seulement à rechercher dans le contexte social de la France. C’est une théorie par nature incohérente.
Le syndicalisme repose sur l’unité des travailleurs contre leur patron. C’est à dire qu’un travailleur adhère à un syndicat sur la base d’une appartenance de classe. Or, en affirmant son affiliation politique, l’anarcho-syndicalisme engage automatiquement un processus de division au sein de la classe ouvrière sur des points qui lui sont étrangers. D’ailleurs, cette logique est absurde puisqu’elle engage un processus illimité de scissions internes, de par le simple fait que le mouvement anarchiste a toujours été lui même divisé. On peut donc scissioner à l’infini en reprochant à l’autre de n’être pas assez anarchiste ou anarcho-syndicaliste.
Concrètement, la référence anarcho-syndicaliste, majoritaire dans la CNT, aura permis à notre Confédération de faire fuir de nombreuses sections syndicales, de nombreux militants, qui se retrouvaient sur une approche révolutionnaire et autogestionnaire du syndicalisme, mais qui ne voulaient nullement assumer une quelconque référence libertaire. La plupart ont rejoint les syndicats SUD, malgré le caractère réformiste de ces derniers.
En affirmant son identité politico-philosophique, aux dépens de son appartenance de classe, la CNT s’engageait sur d’autres travers.

L’orientation objective de la CNT : Totems et tabous.

1\ Un syndicat antibureaucratique, anticorporatiste ?

Nous évoquons à présent les thèmes récurrents de la CNT, ceux-là même qui sont censés fonder l’originalité de sa pratique et de son identité dans l’ensemble du champ syndical. Or l’analyse qui est faite au sein de la Confédération du problème essentiel de la bureaucratisation d’une organisation est pour le moins simpliste. Ainsi, il existerait une prétendue adéquation entre permanents d’un côté et bureaucratie de l’autre, situation que l’on évite tout simplement grâce à « l’effort militant ». C’est là une vision schématique à laquelle nous n’adhérons plus. Encore faut-il préciser un certain nombre d’éléments. Au préalable, il faut distinguer deux niveaux de bureaucratisation :
- l’une est matérielle, par exemple dans les organisations résolument réformistes où les dirigeants vivent du syndicalisme. Elle correspond à l’existence d’une aristocratie ouvrière qui se partage les miettes du capitalisme et agit par intérêt de carrière, intérêt financier.
- l’autre est organisationnelle. C’est-à-dire que des militants qui ne sont pas formellement permanents, arrivent de fait à avoir un poid énorme, du fait de leur omniprésence aux réunions ou de leur investissement personnel. A notre sens, c’est ce qui s’est produit à la CNT (Cf. La partie sur le congrès) où nous observons l’existence d’une nébuleuse décisionnelle d’un petit groupe de militants, sans pour autant qu’il y ait présence formelle de permanents, ce qui rend la bureaucratie en place d’autant plus rampante et difficile à désigner.
Quant à l’anticorporatisme, principe essentiel, il n’est qu’un voeu pieux sans une réelle pratique de solidarité interprofessionnelle. Qu’en est-il à l’heure de perdre l’une des rares sections ouvrières de la Confédération, celle de la Comatec ? Qu’en est-il lorsqu’un milieu universitaire surreprésenté annonce avec ennui aux camarades du nettoyage qu’il est grand temps qu’ils « s’autogèrent » (argument facile lorsqu’il s’agit d’assumer une incapacité à faire du syndicalisme), ou lorsque certains clament qu’il est fini le temps où la Comatec et Onet servaient de vitrine à la CNT et que si cela leur déplait et bien qu’ils s’en aillent ?

2\ ... et révolutionnaire ?

En conséquence, la CNT ne peut plus nous faire illusion sur sa prétendue nature révolutionnaire. (Concrètement, quelle organisation syndicale réellement anti-capitaliste accepterait de perdre aussi sereinement des sections issues du prolétariat de l’immigration, dans le secteur des transports, sans s’apercevoir au contraire de leur caractère prioritaire ?)
Une phraséologie radicale s’est connotée de références dogmatiques et fait office d’orientation révolutionnaire. Ainsi le statut de la grève générale, mot d’ordre mythique et indépassable de la CNT, a été malheureusement pour elle repris dans les manifestations de novembre-décembre 1995. Ce mouvement social fut la démonstration, s’il en fallait une, qu’une conscience révolutionnaire ne naît pas spontanément, contrairement à la conception de la grève générale en vigueur à la CNT.
Les conceptions spontanéistes – signes à la fois d’une absence de formation et de l’expression d’une idéologie faussée – ont une conséquence sur l’organisation : l’aspect artisanal de la CNT. Celui-ci se répercute forcément dans le champ syndical où notre Confédération ne prend quasiment aucune initiative.
Le recours au localisme (c-à-d. l’affirmation qu’un syndicat ne peut et ne doit agir que localement) est censé correspondre à l’acceptation libertaire du fédéralisme, terme compris comme opposé au centralisme, autre tabou en vigueur. Il est en fait la démonstration d’une incapacité flagrante à s’organiser à une échelle nationale ou internationale (qui est, rappelons-le, celle du capitalisme !!!), et à effectuer un travail de cette nature.

Le congrès de lyon : un désastre pour les syndicalistes.

1\ La guerre des motions avant le congrès - Censure politique de la direction

Une atmosphère délétère règnait durant les semaines qui ont précédé le congrès, avec pour arrière fond la préparation des motions pour le congrès de Lyon. L’une d’entre elles, présentée par notre syndicat, devait connaître un destin peu ordinaire. Intitulée « Processus de clarification dans et hors l’AIT », elle se proposait de faire l’analyse de la nature exacte de l’AIT : sectaire et inefficace, sans véritable pratique syndicale . Sectaire parce que la CNT esp. venait de reconnaître la scission dite de Bordeaux, ce qui pouvait laisser supposer notre exclusion, et parce qu’elle freine depuis des années l’adhésion d’organisations de masse (Awareness league au Nigeria, NGWF au Bengladesh) au profit de groupes de propagande anarchistes groupusculaires. Sectaire encore parce que la CNT-esp, aux références anarcho-syndicalistes si marquées, est la reine du morcellement et de la scission. Inefficace au vu de la manif. contre le G7 à Lyon où les seules forces présentes étaient la CGT esp. et les sections de l’AIT en cours d’exclusion. Notre motion poursuivait en réclamant, au vu de l’inéluctabilité si ce n’est de notre exclusion, au moins de tensions très lourdes, que la CNT-Vignoles cesse de faire acte d’allégeance à la CNT-esp. et élabore une stratégie syndicaliste internationale digne de ce nom en créant une dynamique syndicale de regroupement international autour de thèmes précis (marche européenne des chômeurs, campagne anti-Maastricht, coordination par branches économiques).
Nous fûmes d’abord surpris de ne pas retrouver notre motion parmi un premier envoi à tous les syndicats, effectué par le CCN de septembre (qui comptait moins d’une dizaine de militants, dont certains non mandatés). Renseignements pris, il nous a d’abord été répondu qu’elle ne serait pas envoyée du fait de son contenu « trop polémique ». Face à un acte de censure aussi caractérisé, nous avons décidé de protester collectivement en Union Régionale pour rappeler que :
- Le CCN n’a qu’une fonction technique.
- Toutes nos motions furent élaborées, amendées, retravaillées par l’ensemble des adhérents de notre syndicat.
- C’était au congrès de se prononcer sur la motion et pas à la bureaucratie en place.
Il nous a été répondu que l’Union Régionale n’était pas le lieu pour en parler (??!!) puis, face à notre insistance, que de tels débats devaient rester oraux pour ne pas fournir à la CNT Bordeaux de nouvelles armes contre nous. Ce qui revenait à dire qu’aucune décision concernant l’AIT ne devait être prise au congrès (quelle meilleure garantie à l’absence de débat dans toute la CNT et de mandat clair que ne pas rédiger une motion). Cette réponse en disait long sur la conception de la démocratie directe dans la Confédération : les membres d’un cercle étroit aux limites définies par eux-mêmes illustraient ainsi pleinement la nature d’une bureaucratie organisationnelle.
Notre détermination permit toutefois de faire figurer cette motion dans le corpus du congrès. (Penser qu’un jour nous pourrions être exclus de la sacro-sainte AIT nous a valu d’être qualifiés de « paranos », c’est là un détail cocasse si l’on sait que, depuis, le « fantasme » , fondé pourtant sur une analyse politique, est devenu réalité, au grand dam de nos détracteurs). La CNT est donc allée au congrès de l’AIT sans position politique capable de regrouper les secteurs syndicalistes de l’Internationale. Elle a ainsi laissé l’USI affronter seule les sections sectaires. Après le départ des camarades italiens, la délégation cénétiste a patiemment attendu de se faire exclure, sans contre-attaquer. Il en aurait été tout autrement si la motion de notre syndicat avait été adoptée. Nous aurions pu immédiatement engager un travail commum avec l’USI et d’autres camarades.
Cet épisode grotesque s’explique une nouvelle fois par l’absence d’orientation de la CNT.

2\ Les instances paritaires

L’aboutissement de tous ces principes érigés en dogmes à la CNT a conduit à renforcer les tabous au congrès de Lyon. Concernant les instances paritaires, on a pu assister à un débat complètement surréaliste où des étudiants donnaient des leçons de syndicalisme d’entreprise à des travailleurs, sans même savoir ce qu’était un « délégué du personnel ». Sans l’intervention de notre syndicat, une motion aurait été adoptée qui obligeait les élus D.P. à ne pas se représenter une seconde fois aux élections professionnelles. Ce qui signifiait que tous nos militants, après deux ans et demi de protection légale (code du travail) auraient été licenciés par leur patron. La CNT aurait bien entendu appelé à la grève générale pour obtenir leur réintégration !!
Mais ce qui est encore plus consternant c’est qu’une majorité de syndicats soit venue au congrès avec un mandat en faveur de cette motion, ce qui signifie qu’ils n’avaient aucune idée précise de la lutte syndicale qui se mène dans les boîtes du privé. Quand on est inculte sur un sujet, le minimum est de s’abstenir.
Ce n’est malheureusement pas la position qui a été prise puisque, dans la plus pure tradition du dogmatisme politique, une motion a été adoptée qui déclare que le fait de participer aux élections du Comité d’Entreprise s’apparente à de la « collaboration de classe ». Ceci est une insulte à l’encontre des camarades élus sur des listes CNT qui, depuis plusieurs années s’affrontent à leur patron sur le terrain mais aussi dans les CE.
Il n’est donc pas étonnant que devant une telle incompréhension militante, les sections syndicales du nettoyage parlent de quitter la CNT. Il existe un fossé entre les préoccupations du congrès de la CNT et les sections ouvrières.
Une seconde motion vient renforcer le caractère honteux de ce congrès. Car il a été décidé que malgré une condamnation de la présentation de listes au CE, les personnes qui y seraient quand même élues ne seraient pas expulsées de la CNT. Ce qui revient à dire que l’on insulte, que l’on condamne, mais que par opportunisme on laisse faire pour ne pas perdre ses sections ouvrières.
Pire encore, dix jours après avoir voté ces motions dogmatiques, l’Union Régionale parisienne de la CNT accepte de syndiquer des militants alors qu’ils sont élus au CE.

3\ Vers une « confédération libertaire ».

Pensant que l’identité de la CNT n’était peut être pas assez libertaire, une majorité de syndicats ont désiré renforcer cet aspect en essayant d’intégrer aux statuts des références au « communisme libertaire », ce qui aurait signifier une rupture définitive avec le syndicalisme-révolutionnaire et la Charte d’Amiens.
Ce suicide syndical n’a pu être évité que grâce aux statuts qui fixent des délais impératifs pour ce type de modifications de statuts. Rendez vous dans deux ans.

4\ Une sclérose bureaucratique

Notre syndicat a fait remarquer qu’il fallait un débat réel sur ce sujet car le phénomène qualifié de bureaucratisation est complexe. Comme nous l’avons déjà expliqué, il n’est pas exclusivement lié à l’existence de permanents. Là aussi, un débat de fond a été éludé. Désormais tous types de permanents ou demi-permanents sont rejetés contrairement aux anciens statuts qui permettaient des « permanents techniques ».

5\ Absence d’orientations, absence de perspectives

Le congrès s’est refusé à toute prise de position sur les questions de société. Ainsi notre syndicat proposait deux axes d’intervention : un « front antifasciste » et un « front syndical », à l’échelle locale et nationale. Tout a été refusé, par sectarisme, mais aussi à cause de raisons tout aussi graves :
Il nous a été affirmé à moult reprises que la CNT ne devait pas adopter de position nationale, que les syndicats étaient « grands », « adultes », et « autonomes ». Nous avons demandé à quoi pouvait donc servir une Confédération et comment il était possible de se coordonner avec une position commune lors de luttes nationales. Aucune réponse ne nous a été donnée. Ce qui signifie que la CNT refuse de se donner les moyens de percer réellement dans les luttes. On en reste à un « localisme » qui ne peut déboucher sur aucune rupture sociale et encore moins une révolution sociale. La CNT se condamne donc à faire du suivisme.
Ce suivisme, lié à une absence d’analyse de classe, a améné une autre expérience désastreuse : le soutien inconditionnel apporté aux zapatistes du Chiapas. Nous avons fait connaître à plusieurs reprises notre scepticisme à l’égard de l’EZLN et de l’orientation du Comité Chiapas. L’un comme l’autre se sont caractérisés par une orientation au mieux floue, au pire réformiste. Nous avions émis de sérieuses réserves et alerté l’Union Régionale CNT sur les « dérives » prévisibles des zapatistes. Malheureusement, quelques passe-montagnes étaient bien plus attractifs qu’une analyse appronfondie du mouvement social mexicain. La CNT va devoir continuer à assumer les positions politiques de l’EZLN qui apparaissent désormais en plein jour. En outre la Confédération ne sera pas remerciée pour ses bonnes oeuvres humanitaires puisque l’EZLN est en train de lâcher publiquement le Comité Chiapas et la CNT.

6\ Conclusion

Nous avons constaté un refus majoritaire de se poser concrètement la question des moyens pour construire un mouvement ouvrier combatif et préparer par là même la révolution. En dehors d’un discours teinté de gauchisme, la CNT se refuse à réfléchir concrètement à une perspective révolutionnaire, aboutissant de fait à un réformisme spontanée. On ne voit donc pas bien la différence avec les autres confédérations.
Il suffit de voir quel rejet a suscité notre brochure sur la Révolution Espagnole. Nous avons été insultés mais aucun débat n’a été mené, aucune réponse politique ne nous a été faite. On nous a qualifié de « trotskistes » de « maoistes », de « léninistes »,.... et d’ « infiltrer » la CNT, alors que justement notre brochure reprochait à la CNT espagnole de s’être agenouillée en 1936 devant les léninistes espagnols. Notre brochure critique les positions de Lénine, Trostky et Staline. Quant au fait que nous infiltrons la CNT, nous répondrons simplement que nous avons été un des syndicats qui s’est battu au congrès, malheureusment en vain, pour éviter qu’un courant politique ne s’empare de la CNT. Si notre syndicat voulait infilter politiquement la CNT, il aurait bien du mal puisque nos adhérents viennent de différents horizons. Dans la CNT nous avons toujours défendu des positions « Syndicaliste-révolutionnaires », c’est à dire des positions de classe, indépendantes de toute organisation politique.

En conséquence, et pour toutes les raisons énoncées, la grande majorité de nos adhérents ne veulent plus rester à la CNT et assumer, voire cautionner une identité, des conceptions, une pratique – et finalement une absence de perspective révolutionnaire – dans lesquelles ils ne se retrouvent plus. Quant à ceux qui restent, ils espèrent de prochains changements...

Nota : le principe de cette lettre et son contenu ont été adoptés à l’unanimité moins une voix (contre) et une abstention.


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